Nicolas: Faux dilemmes [intersectionality, LGBTQ+, visible and religious minorities]

Nuanced discussion of the issues:

Depuis les manifestations anti-LGBTQ+ de la semaine dernière, on entend à plusieurs micros et sous maintes plumes que « la gauche s’entre-déchire », que les « intersectionnelles » ne savent plus où donner de la tête, et autres clichés semblables.

Pourquoi ? Parce que le mouvement pancanadien qui s’est mobilisé contre l’inclusion des réalités — et donc des enfants — trans et non binaires dans les écoles au Canada s’est coalisé autour de complotistes auxquels la pandémie nous avait habitués, de militants d’extrême droite, de chrétiens fondamentalistes et d’ultraconservateurs musulmans. Les caméras, sans surprise, ont capté avec plus d’insistance les visages des manifestants musulmans. Depuis, on se dit en se frottant les mains : entre les personnes trans et les femmes voilées, la « gauche inclusive » fait enfin face à ses contradictions !

Sauf que non, désolée pour vous. Je ne peux que parler pour moi-même, qui suis engagée contre l’islamophobie comme contre la transphobie : je ne sens pas mon univers de sens s’écrouler.

Par contre, le commentaire me fait dire que bien des gens qui lancent des pointes aux mouvements sociaux peinent encore à comprendre leur logique la plus élémentaire.

On saisit d’abord encore mal ce que ça veut dire, défendre les droits de la personne. C’est là un engagement qui dépasse largement la logique de « ma gang contre ta gang ». Ça veut dire que je crois que toutes les femmes devraient être libres de porter ou de ne pas porter ce qu’elles veulent — même les femmes qui méprisent une partie de ce que je suis, moi.

Ça veut dire défendre le droit de toutes les personnes LGBTQ+ de vivre leur orientation sexuelle et leur identité de genre — y compris celles qui reproduisent le racisme dans la culture queer. Ça veut dire que même si un homme noir a déjà fait des commentaires ou posé des gestes profondément misogynes par le passé, je ne veux pas qu’il se fasse tabasser par la police. Ça veut dire que j’utilise ma visibilité sur la scène pancanadienne pour sensibiliser mon audience au bilinguisme et au droit de tous les francophones du pays de vivre leur vie pleinement dans leur langue maternelle — y compris ceux qui contribuent au racisme. Ça veut dire, en gros, que je souhaite que tout le monde, même les gens qui me manquent de respect, ait accès au respect et à la dignité.

En théorie, tout cela est bien noble. Dans la pratique, les choses peuvent rapidement devenir complexes. Le travail d’organisation dans les mouvements sociaux, c’est faire face au quotidien à cette complexité. Dans les relations interpersonnelles et la construction des liens de confiance, comme dans la négociation des messages clés qui permettent de faire coalition. Cette complexité ne surprend donc personne ayant quelque expérience de terrain en mobilisation.

Cette même complexité donne aussi parfois du fil à retordre aux juristes qui doivent tracer la ligne lorsque les libertés des uns entrent en conflit avec les droits des autres. Quand la liberté d’expression ou d’association d’un groupe menace la sécurité — ou simplement la dignité — d’un autre, il faut qu’une ligne soit tracée. On ne s’entend pas toujours sur l’endroit où elle devrait l’être, mais la ligne témoigne au moins toujours d’une recherche plus ou moins adroite d’équilibre.

Plus on a l’habitude sociale et politique de la complexité, plus on se sentira outillés pour agir justement dans ce type de situation. On comprend que, souvent, on est face à de faux dilemmes. Plutôt qu’hésiter entre deux options qui ne conviennent pas à tous, on est tout à fait capables, avec un peu de volonté, d’en imaginer une troisième.

Il y a des personnes queers, traumatisées par la violence qu’elles ont subie au sein de leur propre communauté religieuse, qui se mettent à mépriser toutes les formes de foi et à étaler leurs préjugés contre tous les croyants du monde. Il y en a d’autres qui ont trouvé dans la spiritualité un vocabulaire pour nommer leur identité et leur rapport au monde, et une communauté pour les épauler dans leur recherche de sens. Il y a aussi des personnes très croyantes qui justifient par la foi des valeurs patriarcales, sexistes, homophobes et transphobes, qu’on peut tout aussi bien entretenir en étant athée. Il y en a d’autres qui puisent dans leur foi une compassion, une recherche de justice et un souci des plus vulnérables qui les mèneront vers une tout autre vision du monde.

C’est pourquoi ni la chrétienté, ni l’islam, ni aucune communauté de croyants ne sont des monolithes que l’on peut caricaturer aisément.

Si l’on veut bien comprendre les liens entre religion et diversité sexuelle, on a tout avantage à écouter les personnes queers qui sont elles-mêmes croyantes. Pour ce faire, il faudrait au moins arrêter de prétendre qu’elles n’existent pas. On ne peut les honorer dans tout ce qu’elles sont à moins d’imaginer une société où la liberté de conscience, l’orientation sexuelle et l’identité de genre sont toutes également respectées. Du moment qu’on est à l’aise avec la complexité, les conversations difficiles mais nécessaires, la recherche de solutions et l’écoute aussi, surtout, je ne vois pas pourquoi ce serait impossible.

Si cet optimisme me vient aussi aisément, c’est grâce aux années que j’ai passées dans les mouvements sociaux. On peut y voir comment des alliés de circonstance, à force de vivre des moments forts ensemble, finissent par bâtir des liens de confiance nécessaires aux discussions qui permettent de faire reculer les angles morts qu’on a tous — mais absolument tous — lorsqu’on décide de s’engager socialement. À force de défendre les droits des uns et des autres sans attente de réciprocité, les militants finissent par voir une compréhension mutuelle s’installer, doucement.

Si on ne reprend pas le rythme des mobilisations progressistes bientôt, d’ailleurs, c’est à la droite de la droite que cette magie des liens de solidarité et de confiance construits dans l’action politique s’opérera.

Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir et à Libération. Elle anime le balado Détours pour Canadaland.

Source: Faux dilemmes

Nicolas: Quand on «débat» de toi

Interesting parallel between the Charte des valeurs québécoises, and the tensions it provoked for visible minorities, and the current discourse around trans and non-binary and how this high profile debate adversely affects teenagers. And the irony, or symmetry, having the same minister, Bernard Drainville, responsible for both:

Ça aura fait dix ans, le 10 septembre dernier, que le projet de « Charte des valeurs québécoises » fut présenté à l’Assemblée nationale. La nouvelle avait eu l’effet d’une bombe dans mon cercle d’amis. Nous avions vingt et quelques années, notre expérience en mobilisation politique et sociale allait bien au-delà de notre âge, et nous étions déterminés à défendre l’idée d’un Québec « ouvert » ou « inclusif ».

En moins de deux semaines, nous avions cherché l’appui de regroupements juifs, musulmans et sikhs, puis rassemblé 5000 personnes au centre-ville de Montréal pour une manifestation où nous scandions notamment que « le Québec n’est pas la France, vive la différence ». Charles Taylor, déjà d’âge vénérable, avait escaladé devant nous la boîte de notre pick-up de location pour prononcer un discours passionné dont la force était directement puisée dans l’énergie de la révolte. Pour moi, qui n’avais vu l’homme que dans son rôle de « sage » aux audiences télévisées de la fameuse commission sur les accommodements raisonnables, l’image était saisissante.

Le poids de l’actualité était, bien sûr, le plus lourdement porté par les minorités religieuses, les femmes musulmanes, en particulier. Ce qui était plus difficile à prévoir, c’est que bien des alliés allaient aussi recevoir le projet de loi comme une attaque personnelle. Certains ont vu dans la « Charte » une attaque à leur conception des valeurs québécoises ou aux droits et libertés, de manière plus générale. D’autres ont vu un coup de couteau dans leur rêve d’un Québec indépendant et le signe d’un virage vers un nationalisme qui n’allait jamais pouvoir toucher le Québec dans toute sa diversité, ni même la génération montante.

Le sentiment de peur, lui, était ressenti avec le plus d’acuité par mes amis qui, comme moi, sont des enfants d’immigrants. Certains appartenaient à des minorités religieuses, d’autres non. Parce qu’« autre » aux yeux de la majorité, on se disait tous qu’un gouvernement qui s’attaquait ainsi aux droits d’un groupe minoritaire pouvait s’attaquer à n’importe quel autre groupe demain, dont le nôtre. Ce raisonnement était rarement explicite, et même pas toujours conscient. C’est moins par les mots que par nos comportements, l’urgence d’agir et les émotions partagées qu’on constatait qu’on se sentait tous un peu dans le même bateau.

Déjà, au début de l’automne 2013, mes tripes me criaient que ce « débat » allait mal finir. Comme fille de la banlieue de Québec, je connaissais trop bien comment les discours médiatiques affectent rapidement notre quotidien. Enfant, j’avais pu sentir les regards se tourner vers moi les matins où, quand j’entrais dans l’autobus, André Arthur vociférait contre les Noirs ou les immigrants dans la radio du chauffeur. Ados, mon frère et moi avions été agressés verbalement par des clients à quelques reprises dans nos emplois d’étudiants, alors que politiciens, animateurs de radio et autres chroniqueurs pompaient quasi quotidiennement les gens contre les « minorités qui exagèrent » en plein coeur de la « crise des accommodements raisonnables ».

La plupart ne voyaient la « Charte des valeurs » que pour ce qu’elle était explicitement, c’est-à-dire un projet de loi proposant des idées précises pouvant être adoptées ou non au terme d’un débat. Quand on comprend, ou qu’on a subi directement le pouvoir des mots dans une société, on voit d’abord la « Charte » comme un désinhibiteur de parole, qui prend par ailleurs la forme d’un projet de loi.

Le texte de la « Charte » n’est jamais devenu loi, mais un certain type de discours sur les minorités s’est répandu comme une traînée de poudre dans l’espace public québécois à partir de 2013. Il y a dix ans, les plus sensibles pouvaient déjà comprendre que le moment allait transformer, au moins pour une génération, ce qui était dicible et audible en politique québécoise.

Ce que j’écris sera difficile à recevoir pour plusieurs lecteurs. Je vois venir d’ici les « avec des gens comme elle, on ne pourrait plus débattre, on ne pourrait plus rien dire ! ». Bien sûr, là n’est pas mon propos. Ce genre de réactions est le plus souvent nourri par une insistance sur les intentions — des gens qui proposent certaines idées politiques ou tiennent certains discours dans l’espace public — et un refus de se pencher sérieusement aussi sur les conséquences des mots, leurs effets, leur pouvoir.

Il me semble que si on veut être en mesure de faire un exercice de réflexion honnête sur un événement politique aussi marquant que le fameux débat sur la « Charte », on ne peut pas faire semblant que la circulation des idées dans l’espace public n’a pas aussi un effet direct sur le sentiment de sécurité, au quotidien, des Québécois dont on décide de « débattre ».

Le hasard fait que l’homme qui avait déposé le projet de « Charte des valeurs » en 2013 est aujourd’hui toujours ministre, et que cette fois, il est en train de trouver comment réagir à ceux qui voudraient qu’on fasse des enfants trans et non binaires un objet de débat national.

M. Drainville, et tous les acteurs de la classe politique et médiatique concernés, laissons de côté nos différends une minute. Je vous invite à imaginer ces enfants et ces ados, déjà vulnérables pour un ensemble de raisons, entrer dans l’autobus au moment où l’on « débat » du pour et du contre de leur existence et de leurs droits à la radio, et à voir les regards se tourner vers eux. Je vous intime de bien vouloir vous mettre dans leur peau. Tentez de votre mieux de comprendre l’impact de chacun de vos mots sur leurs interactions sociales quotidiennes. Interrogez-vous sur la place qu’ils auront la certitude d’avoir, ou non, dans la société québécoise. Dites maintenant ce que vous avez à dire comme si ces jeunes étaient directement en face de vous. Parce que, croyez-moi, ils vous écoutent.

Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir et à Libération. Elle anime le balado Détours pour Canadaland.

Source: Quand on «débat» de toi

Nicolas: Catho-laïcité

Great column:

Dans ma cohorte à l’école primaire, il y avait une poignée d’enfants qui n’étaient pas catholiques. On savait tous qui ils étaient. Parce que nous, les enfants « normaux », regardions les enfants « bizarres », inscrits en morale, sortir de la classe pendant que nous nous préparions pour notre cours de catéchèse. En effet, nos institutions publiques avaient déjà le don de faire se sentir les minorités religieuses comme des extraterrestres bien avant l’apogée de nos débats sur la laïcité.

Nous, les enfants « normaux », disais-je, avions des chansons à apprendre sur Zachée, Lazare, les noces de Cana. Du sérieux, quoi. Le prêtre visitait l’école, puis on passait des soirées dans le sous-sol de l’église de la paroisse à chanter encore pour orchestrer une scène de la nativité pour la messe de Noël, encore pour préparer notre première communion, puis notre confirmation. C’était là un éventail d’activités normal pour des enfants « normaux » d’une école primaire publique, à la fin des années 1990, dans une région certes plus conservatrice que la moyenne, au Québec.

Au secondaire, dans une école officiellement déconfessionnalisée mais que tout le monde continuait d’appeler « couvent » quand même, les religieuses étaient encore très impliquées dans l’enseignement et l’administration de notre quotidien. Dans les années 2000, donc, j’ai récité des « Je vous salue Marie » avant de commencer mon cours de français. Le prêtre venait toujours — dans la salle dédiée à la prière de l’école, n’est-ce pas, qui était tout simplement une chapelle — pour nous encourager à faire le carême, avouer tel ou tel péché sous un mode certes un peu plus créatif que le confessionnal traditionnel et nous accorder le pardon. Les élèves « bizarres » étaient toujours les bienvenus parmi nous. Les crucifix et autres statues de Marie décoraient des salles de classe… inclusives.

J’ai un rapport complexe à cette éducation catho-laïque, plus importante que celle de bien des jeunes de mon âge élevés dans la « grand ville ». Pour le moins, je pense qu’avoir grandi ainsi m’aide à faire des nuances.

Je sais bien, par exemple, qu’aucun élève LGBTQ+ de mon école n’a fait son coming out au secondaire, et que ce n’est certainement pas dans un cours de Formation personnelle et sociale donné par une religieuse qu’on aurait pu se sentir à l’aise de discuter de la diversité sexuelle. Ce tabou, je suis profondément contente qu’il soit moins vécu de front par la génération qui me suit.

Je sais aussi que les soeurs qui m’enseignaient avaient eu l’occasion de faire de longues études, parfois jusqu’au doctorat, qui étaient demeurées inaccessibles à ma grand-mère, pourtant de la même génération. Je comprends que des femmes, dans une société profondément patriarcale, ont choisi de cesser d’exister comme objet sexuel et reproducteur, en quelque sorte, pour avoir des carrières, voyager et contribuer plus largement à leur société.

Cela ne m’empêche pas de comprendre le rôle de l’Église dans la perpétuation de la violence coloniale dans les Amériques et l’Afrique, y compris la mise sur pied des pensionnats autochtones. Il y a quelques jours encore, le pape devait encore s’excuser pour la « doctrine de la découverte », une idéologie qui a légitimé la dépossession territoriale, et donc la « fondation » du Canada.

Et je sais encore que des mouvements politiques ancrés dans la théologie de la libération a nourri des soulèvements des classes populaires en Amérique latine et que les églises afro-américaines ont joué un rôle central dans la mobilisation pour les droits civiques. Et qu’il est tout à fait possible de créer des espaces de subversion et de réflexion critique porteuse au sein même des institutions religieuses.

Tout ça, on s’en rend compte lorsqu’on s’intéresse aux phénomènes religieux et spirituels dans toutes leurs complexités et en nuances. Et lorsqu’on ne sait pas faire d’analyse nuancée de son propre héritage religieux, on est aussi probablement très mal outillé pour avoir des conversations franches, tout aussi pleines de nuances, avec des croyants d’autres confessions qui cherchent aussi du sens dans leurs héritages complexes capables de beauté comme de violence, d’oppression comme de libération.

Les valeurs de solidarité et de partage sont promues par toutes les grandes religions, sous une forme ou sous une autre. Par exemple, la générosité envers les plus démunis est une valeur fondamentale dans l’Islam, une valeur particulièrement à l’oeuvre durant le ramadan, en ce moment même. Et si ce n’était pas de l’entraide, le peuple juif n’aurait pas pu traverser tous les millénaires de son histoire — ni même se libérer, avec Moïse, de l’esclavage en Égypte, ce qu’on célèbre, justement, lors de la Pâque juive, ces jours-ci. Et dans le reste du pays, les communautés anglo-protestantes construisent des filets sociaux les uns pour les autres, sans attendre nécessairement que l’État s’en mêle. C’est une autre manière de voir les institutions, certes, mais certainement pas une absence de solidarité.

Aller dire — par exemple, comme ça — que le catholicisme aurait une espèce de monopole de la valeur de la solidarité, alors que les trois religions du Livre partagent un moment particulièrement fort serait donc un geste d’une profonde insensibilité et inculture. Lorsqu’on est un chef d’État qui doit représenter et traiter équitablement tous ses citoyens, peu importe leur foi, présenter une religion comme « meilleure » sur un aspect ou un autre est une grave erreur politique. Lorsqu’on a fait une partie de sa carrière politique sur le concept de la laïcité a en plus, la déclaration devient tragicomique.

Mais surtout, peu importe le rôle de la personne qui le déclare, sur le fond, il y a un truc qui ne tourne pas rond dans cette hiérarchisation, parfois. On se dit que l’auteur d’une telle sortie aurait besoin d’un bon cours d’éthique et culture religieuse. Et que c’est probablement parce qu’il lui en manque qu’il a voulu l’abolir.

Source: Catho-laïcité

Nicolas: Briser le silence… systémique

Of note:

Pour bien comprendre l’enquête du Devoir sur les plaintes pour racisme à la Ville de Montréal, rappelons d’abord le contexte. En 2016, une coalition de groupes de la société civile (dont je faisais partie) interpelle le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, pour demander une commission sur le racisme systémique. Le terme « racisme systémique » est alors nouveau pour une grande majorité de Québécois. Nous sommes plusieurs à expliquer, tant bien que mal, ce que c’est, et ce que ce n’est pas, sur les tribunes qu’on veut bien nous offrir.

On parle des politiques et des cultures institutionnelles qui créent et reproduisent des inégalités sociales. En réponse, on nous accuse de faire le « procès des Québécois » et on mélange les mots « systémiques » et « systématiques »… une distinction que tout un chacun fait déjà très bien lorsqu’il est question d’enjeux politiques, avec lesquels on est déjà plus à l’aise.

On pointe les milieux où il reste tant à faire pour briser l’omerta sur le racisme systémique au Québec, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la justice, de l’emploi. On nous rétorque qu’on peut résoudre la situation assez facilement sans s’embarrasser de tout ça. Utilisons des CV anonymes à l’embauche, organisons des foires d’emplois pour l’immigration en région, et le tour sera joué.

La commission provinciale sur le racisme systémique n’aura finalement jamais eu lieu. Mais l’idée aura fait son chemin dans la société civile, et fait évoluer les mentalités. Et quand George Floyd et Joyce Echaquan ont perdu leur vie devant les caméras, soudainement on était plus nombreux à avoir un mot pour nommer les choses.

La fin de non-recevoir à Québec ne découragera pas pour autant la mobilisation antiraciste. À Montréal, c’est l’ex-candidat de Projet Montréal, Balarama Holness, qui reprend la balle au bond, en 2018. À la Ville, on n’est pas plus pressé de nommer le racisme systémique et d’agir contre lui. Mais il existe une faille dans le système : les citoyens ont le pouvoir d’imposer un sujet de consultation à l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) s’ils collectent au moins 15 000 signatures… à la main. Un groupe de jeunes rassemblés autour de Holness se relève les manches et réussit l’exploit.

Qu’on ne le perde pas de vue, donc : si la Ville de Montréal a reconnu l’existence du racisme systémique et s’est engagée à mettre en oeuvre les recommandations du rapport produit par l’OCPM, c’est parce qu’un mouvement citoyen lui a forcé la main. Il n’y a rien, mais absolument rien, dans la lutte contre le racisme à Montréal qui s’apparente à de l’enfonçage de portes ouvertes.

Dans la foulée de ce rapport produit au terme d’une consultation dont la Ville ne voulait pas, donc, on crée le Bureau de la commissaire de la lutte au racisme et aux discriminations systémiques. Plusieurs acteurs clés de la Ville de Montréal, bien sûr, n’en voulaient pas plus. Mais nous sommes au début de 2021, quelques mois à peine après George Floyd et Joyce Echaquan. Puisqu’il n’est pas exactement dans l’air du temps de nommer son malaise devant l’existence même du bureau, on concentre l’ensemble des critiques envers la personne qui le dirigera. Bochra Manaï encaisse, ne fléchit pas, et se met à l’ouvrage.

Son équipe a principalement un pouvoir de recommandations et d’accompagnement des différentes équipes de la Ville aux prises avec des problèmes de racisme. Nécessairement, dans le contexte, il est difficile de juguler les attentes des employés qui subissent du harcèlement raciste de la part de collègues, dans certains cas depuis des décennies. L’enquête du Devoir décrit une institution où les arrondissements, la ville-centre et les syndicats se passent la patate chaude des employés qui contribuent à un climat de travail toxique, sans qu’il y ait de véritables conséquences pour les fautifs. Les seules personnes qui devraient être ici surprises sont celles qui n’ont pas encore compris, après toutes ces années, le sens exact de l’expression « racisme systémique ».

Revenons donc à la question qui avait été lancée en 2016, soit l’importance de faire la lumière, de briser l’omerta et d’enfin agir contre le racisme systémique dans une foule d’institutions au Québec. L’administration municipale de Montréal s’est fait imposer ce travail, à la suite d’une mobilisation citoyenne, et on voit, notamment dans l’enquête du Devoir, ce qui se cachait. Des niveaux inouïs de harcèlement à caractère haineux, des employés qui se voient refuser des promotions sur le motif de la couleur de leur peau, des carrières brisées, des victimes dont la santé mentale finit par flancher, et bien sûr le tabou, véhiculé notamment par l’interdiction de parler aux journalistes.

Mais ce n’est pas parce que les projecteurs sont braqués sur la Ville de Montréal que les injustices y sont pires que dans les autres municipalités, ou que dans le secteur privé, les systèmes de santé et de services sociaux, d’éducation, de justice, etc. Simplement, Montréal a commencé à faire un travail qu’on refuse encore d’entamer ailleurs.

Lorsqu’on a un pied sur le terrain, auprès des communautés les plus affectées par le racisme, on a déjà entendu des centaines de témoignages semblables à ceux dévoilés par Le Devoir cette semaine, dans à peu près tous les secteurs d’emplois. Alors que le combat pour la liberté d’expression est très en vogue ces temps-ci, prenons un moment pour mesurer l’ampleur des mobilisations et de la résilience requises pour ne briser qu’une infime partie du silence sur le racisme systémique.

Source: Nicolas: Briser le silence… systémique

Nicolas: Ô Canada… quoi?

Of interest:

La star du R&B canadien Jully Black refusait de chanter l’Ô Canada dans des événements sportifs depuis déjà quelques années. En entrevue à la CBC, elle raconte avoir été profondément ébranlée par les nouvelles entourant la découverte présumée de tombes non identifiées d’enfants autochtones sur les terrains d’anciens pensionnats. Depuis, les mots ne venaient plus.

Le week-end dernier, elle a toutefois accepté d’interpréter l’hymne national pour un match des étoiles de la NBA… à sa façon. Plutôt que de prononcer les paroles anglaises habituelles « our home and native land » (« notre maison et terre natale ») , elle y est plutôt allée d’un « our home on native land » bien senti. Notre maison en terre autochtone. Il n’en a pas fallu plus pour que tout le pays réagisse.

D’un côté, sur les médias sociaux, son geste a suscité beaucoup d’admiration, notamment de plusieurs personnalités autochtones. De l’autre, des Canadiens très attachés à l’Ô Canada ont cru qu’elle avait outrepassé son rôle. La division dans les réactions n’est pas sans rappeler la tempête qu’a déclenchée le genou à terre de Colin Kaepernick en 2016. L’ex-joueur étoile de la NFL avait ainsi voulu attirer l’attention sur le problème de la brutalité policière aux États-Unis.

Sauf que nous ne sommes pas aux États-Unis. Et ici, l’hymne national a une histoire très particulière. On a presque envie de sourire devant un chroniqueur conservateur de Toronto qui croit qu’on ne peut pas toucher aux paroles de l’Ô Canada.

On a envie de lui rappeler que la musique originale est de Calixa Lavallée, et que le poème est d’Adolphe-Basile Routhier. Que l’hymne a été chanté pour la première fois le 24 juin 1880, pour les fêtes de la Saint-Jean-Baptiste. Que le mot « Canada », à l’époque, était encore largement synonyme du Canada français. Et que les traductions anglaises (oui, au pluriel — il y en a eu plusieurs) constituent déjà une forme de récupération politique d’un chant qui a été conçu pour parler de tout autre chose que ce qu’il représente aujourd’hui.

Au fond, le geste de Jully Black représente l’appropriation d’une appropriation d’une oeuvre. En en modifiant les paroles dans son interprétation, Black a posé un geste politique sur un chant dont la trajectoire est déjà liée intimement à l’évolution sociale du pays.

Ce n’est qu’en 1980, juste avant le rapatriement de la Constitution par Pierre Elliott Trudeau, que l’Ô Canada est devenu par loi l’hymne national du pays. Avant, des générations d’enfants avaient dû entonner God Save the Queen (ou King) dans les écoles du Dominion. Et en 2018, les paroles anglaises ont été modifiées par le Parlement, pour que le « true patriot love in all thy sons command » devienne un « true patriot love in all of us command », moins genré.

L’Ô Canada porte donc en lui les traces du nationalisme canadien-français du XIXe siècle, de l’autonomisation progressive du pays par rapport à l’Empire britannique au cours du XXe siècle, et de l’égalité des genres du XXIe siècle.

La réflexion sur la place des peuples autochtones au pays et sur l’histoire de la colonisation, qui a pourtant largement avancé dans les dernières années, se trouve encore absente du texte. Par son interprétation, Jully Black a repris une suggestion qui avait d’ailleurs été faite à maintes reprises auparavant, notamment sur nombre d’affiches dans les manifestations des dernières années.

Reste à savoir si, au-delà du moment viral, quelque chose de concret restera de son geste.
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La réflexion ci-haut pourrait apparaître à première vue complètement futile. En effet, il y a mille et une crises urgentes dans le monde : un hymne national n’est certainement pas une priorité. Et même modifiées, les paroles d’un chant symbolique restent nécessairement symboliques. « Our home on native land » entonné avec la plus belle voix du monde ne fait absolument rien, concrètement, pour changer les rapports de force entre Autochtones et non-Autochtones au pays. On aurait raison, donc, de pointer du doigt les limites des discussions sur des sujets aussi complexes que la colonisation qui portent seulement sur des questions de représentations abstraites.

Ce qui est intéressant ici, c’est que le débat sur l’Ô Canada advient parce qu’il y a eu transformation — ou du moins, évolution — des mentalités canadiennes. C’est parce qu’il y a une réflexion de plus en plus répandue sur le rapport de l’État canadien à ses territoires que le geste de Jully Black trouve un écho. Ce qui est intéressant ici, c’est donc moins la modification des paroles elle-même que la manière dont elle résonne.

La politique québécoise a longtemps été principalement divisée entre souverainistes et fédéralistes. Et le « fédéralisme », dans ce contexte, sous-entendait une défense du statu quo.

Le Canada qui a organisé le love-in de 1995 était un Canada convaincu de ses propres vertu, grandeur et perfection. Pour bien des Canadiens, dont Black s’est en quelque sorte fait la voix le week-end dernier, ce Canada-là n’existe plus.

La critique du nationalisme canadien n’est plus, depuis plusieurs années déjà, une question politique qui émane presque exclusivement du Québec. Bien sûr, les peuples autochtones ont aussi critiqué le pays depuis sa fondation même. Mais il se trouve aussi maintenant de plus en plus d’alliés sensibilisés à ces perspectives qui utilisent leur voix (ici, littéralement) pour remettre en question des idées pourtant centrales à l’édifice idéologique sur lequel le Canada s’est construit.

Parfois, cette évolution politique s’exprime sous forme de débat sur les statues présentes dans l’espace public ou sur le nom d’un édifice. Maintenant, c’est de l’hymne national dont il est question. Mais l’important, dans ces moments d’éclat, ce n’est jamais la statue, l’édifice ou le chant. L’essentiel de l’affaire réside toujours dans le récit qu’on se raconte, comme société, pour faire corps.

Source: Ô Canada… quoi?

Nicolas: Claquer la porte 

Always interesting commentaries by Nicolas, and, given the variety of identities many of us have, of “slamming the door shut” rather than understanding and engaging:

Comme je suis liée au milieu universitaire, à la société civile puis au monde médiatique torontois, et du reste du Canada plus largement, depuis près de 13 ans, ma compréhension de notions comme le Québec bashing s’est nuancée au fil des années. On me permettra de partager ici quelques réflexions sur le sujet.

Notons que le concept de Québec bashing n’est pas utilisé ici de manière interchangeable avec la notion de « francophobie », qui regroupe un ensemble d’attitudes touchant directement les francophones qui sont en situation minoritaire, à l’extérieur du Québec. On pourra y revenir dans un autre texte.

Est-ce que « les Anglais nous méprisent et nous haïssent », comme l’avancent certains tribuns et autres fins sociologues peu réputés pour faire dans la dentelle ? La vérité, c’est que, tout comme la société québécoise s’est profondément transformée au cours des dernières décennies, le reste du pays n’est aussi plus ce qu’il était. Tout comme au Québec, donc, il y a ailleurs au Canada un clivage générationnel important entre ceux qui se souviennent des négociations constitutionnelles et des référendums, et ceux qui étaient trop jeunes. J’ai surtout été témoin, parmi les générations plus âgées, de deux attitudes principales.

La première est surtout nourrie par une lassitude : on n’a jamais vraiment compris (ou voulu comprendre) la différence québécoise, et on a l’impression que le Québec, politiquement, est une espèce d’enfant gâté qui utilise son poids politique dans la fédération pour ne pas jouer selon les mêmes règles que tout le monde. On a pu lire souvent, par exemple, que si Justin Trudeau n’a pas critiqué aussi vertement François Legault que Doug Ford pour leurs usages récents de la disposition de dérogation, c’est parce que le Québec fait l’objet d’un traitement de faveur.

La deuxième s’appuie sur une fascination parfois très sincère, parfois quelque peu fétichisée pour le Québec. Parce qu’on a encore un souvenir très vif de la fragilité de la fédération, une certaine élite canadienne exprime sa passion pour « l’unité nationale » par une curiosité particulière pour le Québec et son évolution.

Chez les plus jeunes (et les plus récemment arrivés au Canada), la question se pose autrement. Tant ici qu’ailleurs au pays, la question de « la différence québécoise » au sein du Canada a émergé politiquement pour les millénariaux et la génération qui les suit non pas par le débat sur la souveraineté, mais d’abord à travers toute la saga des accommodements raisonnables, puis par le débat sur la Charte des valeurs, le racisme systémique, les lois 21 et 96, etc.

Il y a une différence fondamentale — j’insiste, fondamentale — entre un jeune de Scarborough ou de Mississauga, immigrant ou enfant d’immigrant, qui n’entend parler politiquement du Québec qu’à travers le refus de sa classe politique de reconnaître le racisme systémique ou de nommer l’islamophobie, et un conservateur de l’Ontario ou du Manitoba rural qui a absorbé, un peu par osmose, les vieilles rengaines orangistes de ses aïeux. J’ai été beaucoup en contact avec l’un, par exemple, lorsque j’étais chargée de cours à l’Université de Toronto, alors que j’ai surtout vu l’autre sévir dans les sections commentaires de certains journaux.

Les deux posent, lorsqu’ils en ont l’occasion, des questions que l’on peut sentir empreintes d’une méconnaissance profonde de la société québécoise dans toute sa complexité et ses nuances. Mais les postures de base et les dynamiques de pouvoir qu’elles sous-tendent ne pourraient être plus diamétralement opposées. Je ne peux pas répondre à mon étudiante qui se préoccupe de l’impact des débats identitaires québécois sur le reste du climat politique canadien — et donc, en fin de compte, sur sa propre sécurité, comme s’il s’agissait de la réincarnation de James Wolfe prêt à revenir brûler nos villages avec son armée.

Cette différence, on est trop peu nombreux à la saisir au Québec. Pour la faire, il faudrait que ceux qui commentent ces questions se sortent eux-mêmes, un tant soit peu, de leur propre lassitude, indifférence, et ignorance du Canada dans toute sa complexité et ses nuances. Depuis le temps que je parcours la 401 dans un sens comme dans l’autre, il y a au moins une chose qui m’apparaît claire : dans ce pays, le sens de la caricature a toujours été parfaitement bilingue.• • • • •

Dans le contexte, on me demande parfois pourquoi je reste dans le dialogue avec le reste du Canada, ou pourquoi je ne claque pas la porte d’un média qui a déjà publié des opinions douteuses sur le Québec dans le passé. Serais-je ainsi complice du Québec bashing ?

La réponse, c’est que je suis une Québécoise francophone de même que je suis une femme, une personne noire et une personne queer. Si je croyais opportun de claquer la porte de toutes les salles de rédaction qui publient des opinions qui viennent heurter mon vécu personnel et familial tant sur le plan de la langue, de la race que du genre, je ne travaillerais plus nulle part, dans aucune langue. Personnellement, je préfère ne pas hiérarchiser les différents aspects de qui je suis, et tente de rester cohérente dans ma manière de réagir à toutes les attaques.

On en comprend que l’impatience, le brûlage de pont et le claquage de porte, donc, sont surtout des réflexes politiques partagés par les personnes socialisées comme majoritaires au sein de leur société. Il faut avoir le luxe, en quelque sorte, de savoir qu’on peut toujours éviter les dialogues difficiles en se repliant vers un monde où les normes sont pensées pour nous. Remarquons enfin que les francophones des autres provinces ont, de manière générale, développé une culture de la résistance politique très différente de celle qui s’affiche souvent au Québec.

Source: Nicolas: Claquer la porte 

Nicolas: Questionner comme Émilie Bordeleau

Rather than eliminating from history and knowlege:

Entre la fin des années 1980 et les débuts des années 1990, Émilie est devenu l’un des prénoms les plus donnés aux petites filles québécoises. Le succès monstre des Filles de Caleb, d’abord par les romans d’Arlette Cousture, puis par l’adaptation télévisée de Jean Beaudin, n’est certainement pas étranger à cette mode.

J’étais encore au primaire lorsque j’ai dérobé Le chant du coq et Le cri de l’oie blanche de la bibliothèque de ma mère. Je me suis ensuite tournée vers la télésérie, qui avait aussi été préservée sur des VHS maison pour la postérité. J’étais intriguée par Émilie Bordeleau, cette héroïne forte qui, comme moi, ne cherchait qu’à lire et à apprendre, et qui, pour son époque, avait du front tout le tour de la tête. Par Les filles de Caleb, j’ai appris tôt qu’une Émilie, par définition, est une femme qui se tient droite et qui n’a pas peur de déranger.

J’ai vu, durant les derniers jours, moult commentateurs dénoncer Netflix, qui a décidé de mettre en ligne la série tout en en retirant le deuxième épisode, où Roy Dupuis (Ovila Pronovost) est maquillé en blackface. On comprendra qu’en tant qu’Emilie, notamment, je me suis sentie personnellement concernée.

Si j’ai bien compris l’opinion dominante, Netflix aurait tort de juger une oeuvre des années 1990, qui décrit le tournant du XXe siècle, avec les valeurs d’aujourd’hui. Le blackface, dans ce contexte-là, serait banal, voire étranger à la culture québécoise.

Là-dessus, on a tout faux. Les minstrel shows étaient un phénomène nord-américain populaire à l’époque d’Émilie Bordeleau. Des troupes mettaient aussi en scène ce type de spectacles au Québec, et des Québécois — dont Calixa Lavallée, l’auteur du Ô Canada — ont participé à des tournées américaines. Si le personnage d’Ovila se fait « étriver » par ses pairs pour son maquillage, c’est aussi à cause du racisme ordinaire de l’époque.

Les enseignantes de cette génération travaillaient avec des curriculums scolaires remarquablement semblables à ceux qui circulaient en Europe et ailleurs dans les Amériques à la même époque. L’école québécoise enseignait, en histoire et en géographie, les théories en vogue sur l’inégalité des races humaines — comme partout ailleurs en Occident. Et on enseignait la grammaire, l’orthographe et même le calcul avec des exemples souvent racistes issus tout droit de l’imaginaire colonial. Vous ne me croyez pas ? Il faut lire L’école du racisme, de l’historienne Catherine Larochelle, qui a épluché les manuels scolaires québécois qui ont circulé entre 1830 et 1915.

Faut-il pour autant applaudir Netflix, qui, de son côté, retire tout contenu qui contient du blackface ? Permettez-moi de défendre plutôt une troisième voie : celle de Disney+.

Les studios Walt Disney, fondés en 1923, sont indissociables de l’histoire du racisme à l’écran. Ses premiers cartoons s’inspirent d’ailleurs fortement de l’esthétique et de la violence « humoristique » typiques des minstrel shows. Retirer le racisme de Disney, c’est un peu comme espérer qu’une maison tienne encore si on lui enlève ses fondations. En mettant sur pied la plateforme Disney+, le géant américain a donc plutôt fait le pari de tout mettre en ligne, tout en nommant clairement, dans des avertissements, la présence de racisme dans certains contenus. Ce semble être la voie dont Radio-Canada s’est inspirée en publiant l’ensemble des Filles de Caleb — sauf qu’en comparaison, le texte de Tou.tv est faible, et manque de franc-parler.

Si j’avais à enseigner, aujourd’hui, Les filles des Caleb dans un cours de littérature, mon premier instinct serait de présenter les romans et la série en parallèle avec un succès de librairie plus contemporain, soit le Kukum de Michel Jean. D’un côté, on a un roman qui se concentre sur la réalité canadienne-française de la Mauricie, où l’on explore peu ce que le personnage d’Ovila fait lorsqu’il « prend le bois » vers les camps de bûcherons. Les Autochtones sont à peine représentés dans les romans comme dans la série, sinon comme des accessoires à l’alcoolisme, à la déresponsabilisation parentale et à la perdition qui attend le protagoniste.

De l’autre, Kukum expose les conséquences terribles de l’industrie forestière sur les communautés innues. On peut facilement imaginer comment les camps de bûcherons et la drave sur la Saint-Maurice ont affecté les Atikamekw d’une manière similaire. Une trentaine d’années plus tard, lelivrede Michel Jean vient en quelque sorte combler, ou du moins interroger les angles morts importants de l’oeuvre d’Arlette Cousture. Présenter Les filles de Caleb et Kukum ensemble — avec un ou deux chapitres de Catherine Larochelle en prime, pour le contexte — permettrait d’explorer de manière beaucoup plus complète ce qu’était le Québec au début du XXe siècle. L’exercice susciterait aussi une discussion sur l’évolution de la culture populaire au Québec, des années 1980 jusqu’à aujourd’hui.

Le problème, c’est que la plupart d’entre nous ont appris et intégré un récit de l’histoire du Québec qui a, grosso modo, à peu près les mêmes angles morts que l’oeuvre de Cousture et la série de Beaudin. S’ensuit une levée de boucliers lorsque vient le temps de parler de la place du racisme dans la société qui est la nôtre. Au fond, tant Netflix qu’un commentateur québécois qui s’étonne qu’un blackface soit reçu comme un symbole lourd manquent de courage. Les deux, chacun à leur manière, feignent de vivre dans un monde magique où le colonialisme et le racisme n’existent pas.

Pour se pencher sur les mythes véhiculés par la culture populaire et les étudier, il faut avoir assez de colonne pour examiner les oeuvres et leur contexte, sans les effacer, ni chercher à banaliser la violence qu’ils peuvent contenir. Il faut interroger les idées reçues sur notre histoire avec les mêmes intégrité et obstination qu’une Émilie Bordeleau, qui, de son rang de Saint-Stanislas, affrontait déjà son père en remettant en question la place des femmes dans l’ordre domestique.

Source: Questionner comme Émilie Bordeleau

Nicolas: Legault’s win reveals a Quebec split in two

Good overview and interesting parallel between the Harper years and Legault:

Montreal is an island. This is a geographical fact, but now more than ever, it is also a social and political reality. Montreal is an island of red and orange, floating in an endless ocean of blue. Or so it appears, if you looked at the electoral map of Quebec the morning after the last provincial campaign.

Urban and rural voting habits tend to differ across the country – not just in Quebec. But a new phenomenon is at play here. Not so long ago, when the Liberals and the Parti Québécois were the dominant forces in Quebec politics, neither could find a pathway to a majority without a decent representation in the metropolis.

Even Maurice Duplessis, who ruled over Quebec with an iron fist during the 1940s and 50s, used to hold more ridings in Montreal than Premier François Legault now has. This is saying a lot, given that there were fewer ridings in the city, and fewer ridings overall back then.

Last Monday night, it felt accurate to speak of a tale of two Quebecs. The differences between Montreal and the “régions” have always existed, as have those between young people and their elders, French Canadians and Quebeckers of other origins. But the divisions seem to have been exacerbated by the province’s recent political debates. There is now Mr. Legault’s Quebec, and the Quebec of those who struggle to see themselves represented in his Coalition Avenir Québec party’s nationalism. Big city dwellers, immigrants and their families, anglophones and young people more generally are struggling to find their place under Mr. Legault’s leadership.

In 2018, Mr. Legault’s CAQ managed to form a majority government with only two members of the National Assembly on the island, both minor players in his caucus. The Premier, who is, interestingly enough, originally a Montrealer himself, knows he doesn’t need Montreal to govern. And it shows.

At the beginning of this first mandate, Mr. Legault put forward Bill 21. The ban on religious symbols for judges, police officers and teachers panders to Quebeckers who hardly, if ever, come in daily contact with religious diversity – while only bearing real, negative consequences for those who do. If this tension between small town and urban Quebec wasn’t already obvious, Mr. Legault stressed it after the adoption of the law. “In Quebec, this is how we live,” he felt necessary to say. To whom, one might ask, if not predominately Montrealers?

In the first year of his mandate, Quebec’s Minister of Immigration also attempted to cancel 18,000 permanent residency applications, mostly coming from newcomers who were already living in the province. The government was forced to backtrack after an intervention by the courts, but many of the applicants caught in this political storm still had to start their permanent residency process all over again, and wait years to get approved. The immigration file, once again, disproportionally affects Montreal.

During the pandemic, Mr. Legault imposed a curfew that disproportionally affected families crammed in small, urban apartments deprived of backyards. The consequences of his policy on the most vulnerable in Montreal did not move him. We learned, after the worst of the crisis was over, that Montreal’s public-health authority had had a difficult relationship with the province on a number of issues. No one was surprised.

And this year’s debate around the adoption of Bill 96, which strengthens the province’s language legislation, also implicitly frames Montreal as a problem. There’s hardly anyone in Quebec who doesn’t understand the vulnerability of French in North America. Yet not all Quebeckers agree on the best means to ensure French continues to thrive.

Those who are in daily contact with linguistic diversity – predominantly Montrealers, once again – are concerned with the sections of Bill 96 that could hinder the human rights of Quebec’s linguistic minorities. For several CAQ supporters, however, opposing parts of Bill 96 is to oppose Quebec, period. The exclusive discourse has made many in the Montreal region feel more isolated and rejected than ever.

In this context, it is not surprising that on Monday night, Mr. Legault’s CAQ made inroads everywhere, except Montreal. During the campaign, some of the Premier’s comments on immigration generated a lot of commentary – and frankly, outrage.

The day after he linked immigration to violent extremism during a press conference, Mr. Legault apologized.

After his Minister for Immigration, Jean Boulet, falsely claimed 80 per cent of immigrants don’t speak French and don’t work, Mr. Legault apologized again.

When addressing the Montreal Chamber of Commerce, the Premier argued that welcoming more than 50,000 immigrants to Quebec a year would be “suicidal.” And during the last weekend of the Quebec campaign, Mr. Legault told journalists, who were asking him about the critiques he had received for his comments, that he would not apologize for defending French and “Quebec values.”

Then on the night of the election, he insisted in his victory speech that he will be the Premier of “all Quebeckers,” including those of “all regions,” and “all origins.”

Confused? You are not alone. Will those who have been deeply wounded by his campaign declarations accept this week’s olive branch? It would have been more likely if Monday’s victory speech had not been preceded by his track record of the past four years.

What’s next for that “other Quebec” – the one that doesn’t see its values represented in some of the CAQ’s nationalism, essentially urban Quebec, diverse Quebec and younger Quebec?

On Tuesday morning, many blamed the first-past-the-post electoral system for the lack of representation at the National Assembly. It is also worth mentioning that ridings in the Montreal region tend to include more voters than those in remote areas. This is because with each review of the electoral map, authorities hesitate to compensate ever-growing urbanization with a widening of the already-gigantic territory of rural ridings.

The easier solution would be having more than a 125 MNAs sitting at the National Assembly. This might help reduce the distortion in how votes are weighted, as least while the Legault government remains firm in its resolve to not embark on an electoral reform.

Another way forward is to essentially remain patient. The CAQ’s base is mostly strong in the 55-plus cohort. As younger generations – and the different notion of “Quebec values” they tend to put forward – increase their weight in the electorate, the political order in the province is bound to shift as well.

That generation is already better represented in the province’s municipal leadership. Big city mayors have played an important role during the campaign, for example, in putting the issues of climate change adaptation and public transportation on the political agenda.

In the next four years, opposition to Mr. Legault will be present, but greatly underrepresented at the National Assembly. It will also be found, however, in city leadership, and most probably in civil society, as well as among Quebec’s culture and media personalities.

Like the unnamed resistance that emerged in urban, central Canada during the majority Harper years, you might see an informal coalition working to push to bring the values of The Other Quebec – big city dwellers, immigrants and young people – to the forefront.

Source: Legault’s win reveals a Quebec split in two

Nicolas: La haine, tranquille

Of note. Good thought experiment:

La dernière péripétie de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada est particulièrement surréelle. Pierre Poilievre, bien en tête dans les intentions de vote, a serré la main à un partisan le week-end dernier, lors d’un événement de campagne. Le partisan en question s’est avéré être Jeremy Mackenzie, fondateur du Diagolon — un homme et un groupe associés à « l’extrémisme violent » par le Centre intégré d’évaluation du terrorisme (CIET), l’organisme fédéral chargé de repérer les menaces à la sécurité nationale.

On comprend que dans un bain de foule, un politicien ne connaît pas nécessairement l’identité de toutes les personnes auxquelles il serre la main. Mais depuis, l’identité du personnage est devenue publique. Le candidat à la chefferie conservatrice, Jean Charest, et le chef du NPD, Jagmeet Singh, ont tous deux demandé à Pierre Poilievre de dénoncer l’individu. Pour le moment, c’est le silence radio du côté de Poilievre. Et ce silence ne semble pas affecter particulièrement la campagne du candidat.

Il y a encore quelques années, l’incident aurait semblé surréel à quiconque suit la politique de près ou de loin. On constate pourtant que le meneur de la course au Parti conservateur peut désormais serrer la main d’un extrémiste violent surveillé par les autorités antiterroristes canadiennes, tranquille, sans que cela fasse de vagues. Après tout, M. Poilievre et plusieurs de ses collègues députés n’ont aussi eu aucun problème à s’afficher avec le convoi dit « de la liberté » à Ottawa en février dernier.

Pourtant, le CIET a aussi déterminé ce convoi comme une « opportunité » de recrutement et de réseautage importants pour plusieurs mouvements extrémistes violents, selon un rapport rendu public la semaine dernière par le truchement d’une demande d’accès à l’information. Cela ne veut pas dire que tous les participants au convoi appartenaient à des groupes extrémistes violents, bien sûr. On dit plutôt que leur présence était assez importante, particulièrement au sein des organisateurs, pour qu’il soit très problématique, voire dangereux, pour des élus de s’y associer.

Ce recrutement et ce réseautage, et par ricochet donc, cette croissance des groupes violents associés à l’extrême droite depuis février dernier, sont devenus palpables. Encore il y a deux semaines, des partisans de QAnon ont attaqué des policiers de Peterborough, en Ontario, en s’imaginant procéder à leur « arrestation citoyenne ». Et plusieurs journalistes — des femmes, surtout racisées — font l’objet depuis quelques mois d’une campagne ciblée de haine.

Des courriels, écrits sur un modèle similaire, reprennent le vocabulaire et les théories haineuses des groupes d’extrême droite, tout en les ponctuant de menaces de viol et de mort. Devant la gravité de la situation, le Toronto Star, Global News, le Hill Times et l’Association canadienne des journalistes ont même dû faire une sortie conjointe pour dénoncer la situation et interpeller les services de police qui auraient failli à traiter avec assez de sérieux plusieurs plaintes reçues.

Résumons donc. Des militants d’extrême droite, dont plusieurs ont été identifiés comme des menaces terroristes, ont contribué à paralyser la capitale nationale l’hiver dernier. Depuis, ils se sont multipliés, et certains d’entre eux s’en prennent non seulement à des élus, mais aussi à des journalistes, et même à des policiers.

Imaginons un moment que ce soit le leader d’un groupe terroriste associé à l’islamisme qui serre la main de Pierre Poilievre, ou qui envoie des menaces de mort et de viol à des journalistes. Pensez-vous que l’impact sur la course à la chefferie du Parti conservateur serait la même ? Pensez-vous qu’on banaliserait autant la gravité des menaces reçues ? Imaginons qu’un regroupement autochtone décide de procéder à « l’arrestation citoyenne » d’un corps policier. La nouvelle serait-elle traitée comme de la petite routine d’actualité politique d’été ?

Poser la question, c’est y répondre. La banalisation des menaces posées par l’extrême droite au Canada est d’ailleurs déjà dénoncée depuis plusieurs années par les experts en la matière. Et bien sûr, cette montée de la haine affecte non seulement les figures publiques, mais aussi les gens ordinaires. Entre 2019 et 2021, les crimes haineux déclarés par la police ont augmenté de 72 %, selon les compilations de Statistique Canada. Là encore, imaginons une augmentation de 72 % de n’importe quel autre type de crime au Canada sur une période de deux ans. Tout le monde en parlerait.

Souvent, lorsque la menace vient de l’extrême droite, l’analyse policière et médiatique porte sur des « incidents isolés », des « loups solitaires ». Le mouvement est donc là, devant nous, et il grandit. Mais on peine encore à le voir comme un mouvement. Chaque plainte pour menace de mort ou de viol, par exemple, sera traitée isolément — si elle est même traitée.

On se garde, le plus souvent, de se pencher sur les réseaux auxquels appartient l’individu qui déverse sa haine. Pour cesser de banaliser le phénomène, il faudrait enfin comprendre que, même lorsqu’on a affaire à un homme seul derrière son clavier, cet homme appartient à un contexte social bien précis.

Source: La haine, tranquille

Nicolas: Les mythes et réalités de la loi 21

Good analysis and observations regarding this ACS/Leger study (see earlier New research shows Bill 21 having ‘devastating’ impact on religious minorities in Quebec [particularly Muslim women]):

Pendant qu’on débat pour la millionième fois sur le port du hidjab au Québec — cette semaine à cause de réactions à une publicité de HEC Montréal —, une nouvelle étude sur la Loi sur la laïcité de l’État vient d’être publiée.

Produite par l’Association des études canadiennes, en collaboration avec SurveyMonkey et la firme de sondage Léger, cette étude a été menée auprès de 1828 adultes québécois, dont 632 musulmans, 165 juifs et 54 sikhs. Léger a utilisé les données de Statistique Canada pour que l’échantillon sondé soit représentatif de la population étudiée.

L’étude confirme que la majorité de la population (63,7 %) appuie la « loi 21 ». Ce chiffre tombe à 60 % si on inclut l’option « je ne sais pas », et à 57 % si l’on spécifie « telle qu’elle s’applique aux enseignants ».

Mais l’étude innove en comparant les arguments souvent entendus pour défendre la Loi sur la laïcité de l’État avec les données amassées. L’effet de contraste est saisissant.

D’abord, on avance souvent que la « loi 21 » est « neutre » — c’est-à-dire qu’elle ne vise aucune religion en particulier — et que ses appuis ne sont pas liés à une animosité particulière envers une religion ou une autre. Or, l’étude calcule que 75 % des partisans convaincus du texte législatif ont une opinion négative de l’islam ; 66 % du sikhisme ; 49 % du judaïsme ; 36,5 % du christianisme.

Il se dégage donc ici, selon la chercheuse principale de l’étude, Miriam Taylor, une « hiérarchie de négativité » envers les religions particulièrement marquée.

Parallèlement, la proportion des opposants convaincus à la Loi sur la laïcité de l’État qui ont une opinion négative de ces quatre mêmes religions oscille entre 18 % et 20 %, sans conviction que certaines valent mieux que d’autres.

Ensuite, on dit souvent que les appuis à « loi 21 » sont motivés par une méfiance particulière envers la religion en général ; l’étude a par conséquent voulu mesurer si les personnes elles-mêmes peu religieuses étaient plus nombreuses à soutenir cette législation. Or, on n’a trouvé aucun lien majeur entre la religiosité des répondants et leur appui ou opposition à la loi. Même qu’au contraire, les Québécois qui s’identifient comme catholiques seraient « légèrement plus favorables » à la loi que ceux qui se disent athées.

Fossé hommes-femmes

Par ailleurs, on entend souvent que la Loi sur la laïcité de l’État québécois est profondément féministe, et que c’est au nom de l’égalité hommes-femmes qu’elle a été mise en avant. L’enquête s’est donc intéressée à l’écart dans les appuis à la loi selon le genre.

On a calculé que 68,5 % des hommes et 59 % des femmes au Québec appuieraient la loi, un écart de près de 10 points de pourcentage. Chez les plus jeunes, l’écart est encore plus marqué : 51,7 % des hommes de 18 à 24 ans appuient la loi, alors que seulement 31,5 % de leurs consoeurs font de même. Seules les femmes de 75 ans et plus sont plus favorables à la loi que les hommes de leur groupe d’âge.

L’étude avance également que les femmes québécoises sont plus nombreuses à trouver que « la loi est discriminatoire envers les femmes », que les femmes sont « plus touchées » par cette mesure législative, et que la loi « divise les Québécois ». Les femmes seraient aussi moins nombreuses à trouver que les Québécois qui s’opposent à la Loi sur la laïcité de l’État sont « déloyaux » et à souhaiter qu’une personne qui ne s’y conforme pas perde son emploi.

Existe-t-il une seule autre politique publique dite « féministe » moins appuyée par les femmes que par les hommes ? Ou serait-ce que, dans ce cas-ci, les femmes savent moins bien discerner que les hommes ce qui est bon pour elles ?

Vivre-ensemble

De plus, on répète souvent que la « loi 21 » exprime une volonté collective, et donc que les tribunaux ne devraient pas se « mêler » des décisions de l’Assemblée nationale sur la question.

Pourtant, 64,5 % des Québécois sondés croient qu’il serait important « que la Cour suprême émette un avis sur la question de savoir si la loi 21 est discriminatoire », et seuls 46,7 % des répondants continueraient à l’appuyer si les tribunaux « confirment » qu’elle « viole les chartes des droits et libertés ». On parlerait donc ici d’une chute de 18 points de pourcentage dans les appuis en cas d’une décision négative des tribunaux sur la question.

Finalement, la Loi sur la laïcité de l’État est souvent présentée comme un outil favorisant l’harmonie sociale et le vivre-ensemble.

Or, en sondant spécifiquement les Québécois musulmans, juifs et sikhs, l’étude a trouvé qu’une majorité dans les trois groupes rapporte « un déclin dans leur sentiment d’acceptation en tant que membres à part entière de la société québécoise » depuis l’adoption du texte législatif. Quelque 64 % des femmes musulmanes, 67 % des hommes sikhs et 87,5 % des femmes sikhs qui ont participé à l’étude ont dit avoir senti leur capacité à participer à la vie sociale et politique du Québec se détériorer depuis 2019. Et 67 % des femmes musulmanes, 50 % des hommes juifs et 67 % hommes sikhs ont aussi déclaré avoir été exposés à des incidents et à des crimes haineux.

Cette portion de l’étude inclut d’ailleurs des témoignages qui donnent froid dans le dos. Bien qu’il s’agisse de la plus vaste enquête sur cette question conduite auprès des minorités religieuses québécoises depuis l’adoption de la loi, l’échantillon total reste modeste.

Espérons que d’autres recherches encore plus ambitieuses seront mises en avant pour faire la lumière sur ces enjeux cruciaux.

Source: Les mythes et réalités de la loi 21