Nicolas: La bonne cible [francophone immigration to the rest of Canada]

Valid debate but not sure how realistic vastly increased targets are given the ongoing failure to meet existing ones. But certainly ambitious, from about 2 percent currently to 12 percent in 2024 and to 20 percent by 2036:

Le débat public ravive, depuis quelques semaines, une peur ancestrale pour bien des francophones : celle de voir le poids proportionnel du français diminuer peu à peu au Canada, au point où la vitalité même de la francophonie serait remise en question.

Cette peur est parfois utilisée pour justifier des mesures populistes qui, tout en étant dommageables pour le vivre-ensemble, n’arrivent pas, en bout de piste, à améliorer grand-chose à la vitalité du français.

Dénoncer ces mesures ne veut pas dire que la crainte qui se trouve derrière est illégitime. Au contraire, il y a mille et une façons de transformer cette préoccupation tout à fait louable pour la pérennité du français en demandes concrètes, constructives et porteuses.

J’en ai parlé avec Alain Dupuis, directeur général de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA) — soit la voix nationale des 2,7 millions de francophones vivant en situation minoritaire dans les neuf autres provinces et les trois territoires. Depuis maintenant des décennies, la FCFA se bat pour que le gouvernement du Canada augmente la proportion d’immigrants francophones reçus à l’extérieur du Québec.

Au recensement de 2001, la proportion de francophones en milieu minoritaire était de 4,4 %. En 2003, Ottawa s’est donc engagé à ce que 4,4 % des immigrants reçus au Canada soient des francophones, afin que les communautés franco-canadiennes et acadiennes puissent au moins se maintenir au fil des années.

Notons que les définitions de « francophones » utilisées ici sont plus inclusives que celles en usage au Québec. La FCFA définit un francophone comme toute personne parlant français — point. Immigration Canada, de son côté, inclut dans sa définition d’immigrant francophone toute personne qui a le français comme première langue officielle. Il n’est donc pas ici question de langue maternelle, nécessairement.

Cette cible de 4,4 % a-t-elle déjà été atteinte ? Non, jamais. Même qu’en 20 ans, Ottawa n’a recruté plus de 2 % de nouveaux résidents permanents francophones qu’à deux reprises : en 2019 et en 2020.

« C’est important, ces retards-là, explique Alain Dupuis. Ça représente une perte de vitalité, ça représente une fragilisation des institutions, et bien sûr une pénurie de main-d’œuvre importante. » Les communautés francophones sont par conséquent moins diversifiées que la population canadienne générale « parce que le fédéral ne permet pas aux communautés de bénéficier de l’immigration et de tous ses bienfaits ».

Le résultat, c’est que la proportion des francophones en milieu minoritaire diminue d’année en année. De 4,4 % de la population en 2001, ces communautés ne représentaient plus que 3,8 % de la population en 2016. La FCFA attend impatiemment les données du recensement de 2020, et projette que si la situation n’est pas redressée, elle ne représentera plus que 3,1 % du Canada « hors Québec » d’ici 2036.

Il est donc vrai que, pour l’instant, les politiques migratoires d’Ottawa jouent un rôle dans le recul démographique de la francophonie — dans les neuf autres provinces et les trois territoires. C’est pourquoi la FCFA dénonce la situation, et demande au fédéral de rectifie les choses.

Cet hiver, l’organisme a commandé une étude démographique afin de déterminer quelle cible devrait être mise en avant. Pour maintenir la proportion actuelle de francophones dits « hors Québec », il calcule qu’il faudrait qu’Immigration Canada admette 8 % d’immigrants francophones. Si on veut réparer les dommages causés par les promesses brisées d’Ottawa, il faut une cible encore plus ambitieuse.

La FCFA souhaite que le gouvernement fédéral s’engage à admettre 12 % de francophones dès 2024, et fasse progresser cette cible jusqu’à 20 % en 2036. Un immigrant sur cinq d’ici 14 ans : voilà ce qui est visé pour non seulement maintenir les communautés francophones, mais les remettre sur le chemin de la croissance. En nombre absolu, cela veut dire admettre 40 000 immigrants francophones à l’extérieur du Québec dès 2024.

Pour ce faire, la FCFA souhaite que la politique migratoire d’Ottawa établisse des objectifs détaillés dans chaque catégorie d’immigration, pour chaque région, en fonction des besoins spécifiques des communautés. « La pénurie d’enseignants, par exemple, est très importante pour les écoles de langue française, déplore M. Dupuis. Il y a aussi une pénurie de main-d’œuvre en petite enfance, en santé, dans la fonction publique, et plusieurs entreprises peinent à recruter du personnel francophone. »

Un certain travail se fait actuellement du côté du fédéral sur cette question. Le ministre de l’Immigration, Sean Fraser, dit vouloir atteindre la cible historique du 4,4 % d’ici l’an prochain. Et le projet de réforme de la Loi sur les langues officielles prévoit qu’Ottawa soit désormais obligé d’adopter une politique plus complète en matière d’immigration francophone. Cela dit, personne, au fédéral, ne s’est encore prononcé sur les cibles exigées par la FCFA.

Il me semble qu’il y a là une occasion, pour les Québécois, de se montrer solidaires des communautés francophones de partout au pays. Il n’est nullement question, ici, de malmener les chartes des droits et libertés ou de se méfier de la diversité pour protéger le français. Au contraire. Il s’agit d’accueillir plus d’immigrants économiques et de membres de leur famille, plus d’étudiants étrangers, plus demandeurs d’asile et de réfugiés en provenance, principalement, de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et de la France. Et ce, au bénéfice de toute la société, de l’économie comme de l’équilibre linguistique.

L’immense majorité des Québécois pourrait facilement se rallier derrière les cibles proposées par la FCFA et appuyer l’organisme dans ses démarches. Rien ne dit que l’immigration ne peut pas être un outil pour faire grandir la francophonie canadienne. Si l’on est d’humeur à se chicaner avec Ottawa, je nous propose cette bataille.

Source: La bonne cible

ICYMI – Nicolas: Des langues et des choix

Reality intrudes. Harder to dismiss Indigenous concerns:

Tout le monde en parlait, cet hiver. Fin février, le rappeur anichinabé Samian s’est retrouvé exclu du Festival international de la chanson de Granby, parce que sa performance se serait déroulée majoritairement en anichinabémowin. Le festival, qui promeut la chanson francophone depuis plus de 50 ans, a refusé de faire une exception et de permettre un spectacle en langue autochtone.

Le festival avait indiqué être « sincèrement désolé de la tournure des événements », mais le mal était fait. À Tout le monde en parle, Samian avait dénoncé une mentalité « colonialiste », qui considère les langues autochtones comme une menace pour le français. Les messages de soutien avaient alors fusé d’un peu partout au Québec. Oui, il faut protéger le français, disait-on. Mais pas en nuisant aux langues autochtones ni à l’autodétermination des peuples. En matière de relations publiques, le Festival de Granby avait de toute évidence perdu la manche.

En me rappelant comment le message de Samian avait été entendu, il y a à peine quelques mois, je me dis qu’une bonne partie de la population serait aussi prête à écouter les critiques que de nombreux leaders autochtones font du projet de loi 96 depuis son dépôt par le gouvernement du Québec.

Mardi, à l’Assemblée nationale, plusieurs chefs ont réitéré leur inquiétude face à cette nouvelle politique linguistique, qui aurait de nombreuses implications pour les Premières Nations et les Inuits au Québec. Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), a dit craindre que l’adoption du projet loi 96 force « l’exode de nos étudiants vers d’autres avenues, d’autres écoles à l’extérieur du Québec ». Il a ajouté qu’il trouvait « d’une ironie renversante que, finalement, les premiers occupants du territoire au Québec soient forcés d’aller étudier à l’extérieur de leur territoire ».

M. Picard fait ici référence aux nouvelles exigences de cours de français au niveau collégial incluses dans le projet de loi. Ses mots sont forts, donc il est important d’expliquer leur contexte. Avec le travail des missionnaires, puis avec les pensionnats, et enfin avec le système scolaire contemporain, cela fait déjà plusieurs générations que les peuples autochtones au Québec et ailleurs au Canada se font imposer une éducation dans une ou deux langues coloniales. Les premières langues du territoire en sont donc aujourd’hui fortement menacées — certaines plus que d’autres —, et la transmission culturelle et l’existence même des peuples autochtones en tant que groupes distincts sont menacées avec elles.

Les Inuits et certaines Premières Nations, comme les Micmacs et les Mohawks, se sont surtout fait imposer l’anglais, historiquement. Le gouvernement québécois, dans sa volonté d’affirmation nationale, travaille pour asseoir le français comme langue officielle et langue commune sur son territoire. Avec le projet de loi 96, on vient donc exiger de certains étudiants autochtones la maîtrise d’une deuxième langue « étrangère » dans un système d’éducation qui refuse de faire une place sérieuse à leurs langues et à leurs cultures.

Nos écoles sont déjà perçues comme des milieux de vie aliénants par une partie de la jeunesse autochtone, ce qui contribue aux taux de réussite scolaire plus faibles de plusieurs communautés. Par conséquent, on craint d’aggraver les risques de décrochage ou d’encourager le départ de certains élèves vers les provinces limitrophes si les étudiants autochtones étaient soumis à la loi 96.

J’utilise le verbe « soumis » avec une conscience aiguë du poids de ce mot. Car c’est bien de cela qu’il est question ici : de soumission. Plusieurs journalistes et élus se demandent pourquoi on ferait tout un plat pour trois cours de français supplémentaires au collégial — ou encore pourquoi on semble vouloir défendre l’éducation en anglais, une autre langue coloniale et certainement pas autochtone. La réponse formulée par plusieurs des intervenants lors de la conférence de presse de mardi se situe ailleurs.

On refuse simplement que le gouvernement du Québec dicte la langue d’apprentissage des jeunes autochtones. On ne veut pas se faire imposer le français, ni l’anglais d’ailleurs ; on veut être libre de choisir pour soi-même. Un principe élémentaire qui va de pair avec la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones que le Canada s’est engagé à respecter dans toutes ses lois. Un principe qu’avait aussi défendu Samian, à sa manière, quand il avait dénoncé la « mentalité colonialiste » d’un festival qui cherchait à lui imposer une langue. Principe que bien des Québécois avaient alors compris.

Il est toutefois important de dire une chose : l’autodétermination des peuples autochtones et la liberté de choisir sa langue demeurent théoriques à moins que de véritables options soient offertes. Si les programmes d’étude de niveau postsecondaires en langues autochtones n’existent à peu près pas au Québec, est-ce que le jeune micmac ou mohawk fait vraiment le « choix » de l’anglais au cégep ou à l’université ? Est-ce qu’une ado huronne ou abénaquise, dont la langue ancestrale est particulièrement menacée, fait le « choix » d’une éducation en français dès le primaire ?

Bien sûr que non. Pour que les jeunes autochtones soient véritablement libres d’apprendre leur propre langue, en plus du français, de l’anglais ou de toute autre langue, il faut une revitalisation des langues autochtones, dont les défis et les avancées varient largement d’une communauté à l’autre. Et cette revitalisation ne peut pas non plus être imposée par un gouvernement qui voudrait unilatéralement « sauver » les premières langues du territoire. L’autonomie et le respect mutuel sont ici les clés du succès.

Pour avancer et se comprendre, le dialogue et l’écoute sont nécessaires. Si le projet de loi 96 est adopté comme tel, alors que les amendements de l’APNQL ont été balayés du revers de la main par le gouvernement, il sera désormais encore plus difficile de s’entendre, malheureusement.

Source: Des langues et des choix

Nicolas: Cohérence recherchée [on affirmative action], Lisée: Les mauvais génies de l’égalité

Appears to be a strong rebuttal to Lisée’s column, reprinted below:

Qu’est-ce que c’est, au fond, la discrimination positive ? Il s’agit de favoriser, dans certains cadres, un ou des groupes de personnes qui subissent de la discrimination ou des désavantages systémiques afin de rétablir une égalité des chances.

Parfois, ça peut se faire sous forme d’encouragements, d’incitatifs à offrir des postes à certaines personnes issues de groupes qui risqueraient d’être autrement sous-représentés. Parfois, on va plus loin et on exige un seuil minimum de représentation.

La Loi sur la Cour suprême du Canada, par exemple, stipule que trois des neuf juges en poste doivent venir du Québec. Cette loi a été écrite par des gens qui ne croyaient pas que tous les gouvernements fédéraux, peu importe leur inclination idéologique et la provenance de leurs députés, s’assureraient d’une représentation des experts en droit civil québécois à la Cour suprême, simplement par bonne volonté et par reconnaissance de leurs compétences. Par crainte de biais systémiques qui nuiraient aux candidatures québécoises, notamment, on leur a réservé des postes.

La Loi sur la radiodiffusion, qui donne entre autres son mandat au CRTC et à CBC/Radio-Canada, a aussi abondamment recours à des mesures de discrimination positive. Partout au Canada, on craint — depuis l’invention des médias de masse, essentiellement — que le contenu américain noie les ondes et empêche notre industrie radiophonique et télévisuelle de se développer. Face à Goliath, on a armé David de quotas. Nos médias généralistes ont l’obligation de produire ou de diffuser de 40 % à 60 % de contenu canadien pour conserver leur permis du CRTC.

Pour protéger la culture francophone, on va encore plus loin. La loi exige que les stations de radio de langue française consacrent au moins 65 % de leur programmation hebdomadaire de musique populaire à de la musique en français. Ces quotas donnent nécessairement un bon coup de pouce à la visibilité des artistes francophones, et ont joué un rôle important dans le développement de l’industrie culturelle québécoise. Malgré ces mesures, on ne remet pas en question la « compétence » des musiciens dont les œuvres passent constamment à la radio. On comprend que, pour répondre aux avantages injustes (notamment financiers) qui propulsent la carrière des artistes anglo-américains, la discrimination positive a un rôle à jouer.

La loi 101, elle aussi, carbure largement à la discrimination positive. Dans un contexte de discrimination systémique importante contre les francophones dans un ensemble de secteurs d’emploi, le gouvernement du Québec a adopté des mesures musclées. Depuis, une grande partie des emplois offerts au Québec sont réservés aux candidats qui maîtrisent le français. Il est indéniable que la loi a joué un rôle majeur dans l’amélioration des perspectives économiques des Franco-Québécois ces dernières décennies.

Au fédéral, la Loi sur les langues officielles permet aussi d’exiger le bilinguisme dans plusieurs postes de la fonction publique. Et puisque les francophones sont plus nombreux que les anglophones à être bilingues, la mesure peut largement être assimilée à une forme de discrimination positive. Cette législation arrive-t-elle à complètement corriger le déséquilibre des forces entre le français et l’anglais à Ottawa ? Non, pas du tout. Le collègue Boris Proulx fait notamment un travail important pour mettre en lumière le désavantage systémique qui subsiste malgré la loi. Il a d’ailleurs montré que le problème semble particulièrement criant à Affaires mondiales, où les francophones demeurent pratiquement absents de la haute direction.

Cette situation illustre bien que la discrimination positive en emploi peut être contournée assez facilement par des élites déterminées à se reproduire entre elles, surtout si on fonctionne par encouragements et incitatifs à l’embauche plutôt que par exigence réglementaire. Elle montre aussi qu’elle ne mène certainement pas à un « régime de domination inversé » du groupe historiquement discriminé. Au mieux, la discrimination positive limite une partie des « dommages » à l’égalité des chances causés par les inégalités structurelles.

Les commentateurs qui montent aux barricades contre la discrimination positive depuis quelques jours ont certes bâti leur carrière en faisant face à beaucoup moins d’obstacles que bien des femmes et que bien des personnes racisées, autochtones ou handicapées qui ont pourtant autant de talent et de compétences qu’eux, sinon plus. Ils ont aussi tiré profit (directement ou indirectement) de cette infrastructure légale complexe de discrimination positive échafaudée au siècle dernier pour corriger une partie des inégalités systémiques entre francophones et anglophones. Sans les exigences du CRTC, sans la loi 101, sans bien d’autres réglementations encore, la vie culturelle, médiatique, politique et économique du Québec et du Canada serait méconnaissable.

Cette réalité indéniable, on la passe sous silence : c’est bien plus commode. Des chroniqueurs réclament donc que les unilingues anglophones soient exclus d’emblée de certains postes (comme celui de p.-d.g. d’Air Canada), d’une part, puis disent toute leur horreur du principe même d’exclure les plus privilégiés de certains concours (en parlant d’une chaire de recherche à l’Université Laval), d’autre part. Leur crédibilité repose sur l’espoir qu’on ne se rende pas compte de ce manque flagrant de cohérence.

La seule issue possible d’un débat aussi mal posé, c’est l’hypocrisie et le deux poids, deux mesures. On peut tout à fait discuter de la pertinence des mesures de discrimination positive les plus contraignantes selon le contexte. Mais il est difficile de le faire avec des gens qui, après avoir utilisé une échelle pour que leur propre groupe social accède aux sommets, cherchent à en interdire la construction de nouvelles pour ceux qui sont encore en bas. 

Source: Cohérence recherchée

And the original article that likely provoked Nicolas:

Les nouvelles sont un peu moches pour les jeunes universitaires en histoire de la région de Québec. S’ils souhaitaient parfaire leur parcours, à la maîtrise ou au doctorat, avec l’appui d’un enseignant de pointe et des budgets qu’offre une chaire du Canada, l’occasion leur a filé entre les doigts à 16 heures le lundi 8 novembre dernier. À ce moment, aucun candidat acceptable n’avait postulé pour diriger à l’Université Laval les chaires d’histoire de l’Amérique latine, d’histoire romaine, d’histoire du Canada-Québec et d’histoire de l’art du Québec et du Canada.

Comme chacun le sait désormais, les hommes blancs non handicapés ne pouvaient pas aspirer à occuper la direction de ces chaires, comme celle de biologie dont on parle depuis la semaine dernière. Toutes les facultés montent des projets et tentent de trouver des porteurs non blancs pour atteindre la cible et figurer, en juin, parmi les finalistes. Beaucoup tombent au combat dès la première étape.

Pour comprendre pourquoi l’Université Laval se trouve dans ce pétrin, procédons à une vérification statistique simple. Pour avoir droit à la manne fédérale, les universités doivent atteindre des seuils stricts en matière de diversité. Pour les femmes et les handicapés, leur proportion est répartie équitablement dans le pays. Mais la cible que l’université doit atteindre pour ce qui est des « minorités racisées » est de 22,3 %. C’est la moyenne canadienne. Quelle proportion occupent ces minorités à Québec ? Statistique Canada est précis : 6,5 %. (Et c’est exactement la proportion présente au sein du corps professoral de l’Université Laval.) Et quelle est-elle à Toronto ? 51,5 %.

Bref, les universités torontoises peuvent combler leurs chaires du Canada en n’affichant que la moitié de la diversité présente sur leur territoire et n’ont qu’à se pencher pour trouver, localement, des professeurs répondant au portrait-robot. Québec (ou Rimouski, Sherbrooke ou Chicoutimi) doit recruter loin, très loin, et s’adonner à de grandes séductions.

Pour bien savourer la situation, supposons qu’un apôtre de l’accession à l’égalité ait déterminé qu’historiquement, les Canadiens français ont souffert de discrimination dans les études supérieures. J’invente, je sais, mais on jase, là. Pour redresser ce tort, il sommerait toutes les universités du pays d’embaucher leur juste part de profs canadiens-français, soit 23 %, la moyenne canadienne, sous peine de perdre leur financement. On gage que l’Université Laval n’aurait aucune peine à recruter, mais que la chose serait pénible à Toronto et à Edmonton ?

Voilà des subtilités qui ont échappé à ceux qui ont pris la décision de mettre nos universités dans cet entonnoir. Répondant à des plaintes d’universitaires mécontents de la sous-représentation des minorités dans le Programme des chaires de recherche du Canada, la Commission canadienne des droits de la personne a accepté d’emblée qu’il fût juste et bon que les titulaires de ces chaires soient dans un délai assez court représentatifs de l’arc-en-ciel des différences qu’on retrouve, en moyenne, dans la société canadienne, concluant que les retardataires seraient privés de financement, point à la ligne. La Cour fédérale a estampillé ces accords et leur a donné force de loi.

On voit un peu partout une mobilisation forte pour l’augmentation de la présence de membres des minorités en emploi, dans des postes de décision et de grande visibilité. J’applaudis. Il est indéfendable qu’on trouve encore trop peu de minorités visibles dans les corps policiers, chez Hydro et à la SAQ dans la région montréalaise, où la peau de 34 % de nos concitoyens n’a pas la pigmentation qui dominait jadis en Normandie. Mais à Rimouski, où ils sont moins de 2 % ?

La question est : jusqu’où doit-on aller, comment et à quelle vitesse ? Les pédagogues nous enseignent par exemple que la sous-représentation masculine au primaire et au préscolaire est un déterminant de la sous-performance des garçons, en manque de modèles. Utilisons la méthode des chaires et retirons en 10 ans le financement des garderies et des écoles primaires qui ne comptent pas 50 % d’éducateurs et de professeurs mâles ! C’est raide, mais c’est pour la bonne cause. N’êtes-vous pas scandalisés par les taux d’échec et de décrochage des garçons (seuls 68 % obtiennent un diplôme d’études secondaires à temps) ?

Penchons-nous avec la même méthode déterminée sur l’industrie de la construction. La paie est excellente, l’emploi abondant, mais on n’y trouve pas 3 % de femmes, et cela ne progresse qu’à pas de tortue. Annonçons que, d’ici 2029, les seuls entrepreneurs pouvant postuler pour des travaux publics devront démontrer que la moitié de leurs travailleurs sont des travailleuses !

Si ces propositions vous semblent excessives, ou du moins précipitées, le cas des chaires est, à mon avis, pire encore. Car lorsqu’on réfléchit à la pyramide des compétences, n’est-il pas curieux que le lieu où on exige désormais une représentation stricte soit sur la pointe, là où il s’agit de faire franchir, par les meilleurs cerveaux, les frontières actuelles de la connaissance humaine ? Les chercheurs ont trouvé une façon pour éliminer les préjugés dans la distribution de subventions de recherche. Ils déposent leurs dossiers « à l’aveugle », c’est-à-dire sans inscrire leur nom ou celui de leur établissement. Les candidats pour ces chaires ne devraient-ils pas être aussi choisis ainsi ? Et tant mieux si l’excellence est incarnée par une Autochtone handicapée ?

Comme il y a, dans les filières universitaires, une sous-représentation des étudiants venant de certains milieux, n’est-ce pas là qu’il faut multiplier les passerelles pour les attirer ? Sachant que le Québec fait déjà mieux que le reste de l’Amérique pour tous les revenus modestes, avec les droits de scolarité les plus bas et les prêts et bourses les plus généreux.

Nous sommes donc aux prises avec des apprentis sorciers de l’égalité. Ils nuisent à la fois à la science, à l’éducation et à la cause qu’ils estiment servir.

Source: Les mauvais génies de l’égalité

Nicolas: Voir “clair”

Good critique of different appearance-based classifications compared to the official visible minority group classifications:

Avez-vous le teint pâle, clair, moyen ou foncé ? On apprend cette semaine que, selon les Services correctionnels du Québec (SCQ), la question est une manière tout à fait utile de classifier les personnes ayant été incarcérées dans la province. L’information a été rendue publique dans une note de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), grâce à une demande d’accès à l’information.

La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a défendu la pratique à la suite de la publication de l’étude. Elle aurait déclaré au Soleil ne déceler aucun signe de racisme dans la pratique et assuré que ce ne sont que des informations collectées et utilisées à l’interne, avec d’autres caractéristiques physiques, « pour des situations très particulières où l’on doit absolument identifier quelqu’un, exemple une évasion ou un risque d’évasion ».

Prenons la ministre au pied de la lettre. Il pourrait aussi être utile, selon cette logique, de classifier aussi la texture des cheveux des prisonniers sur une échelle similaire à quatre niveaux : les cheveux droits, les ondulés, les bouclés et les crépus. On pourrait même créer une échelle pour les nez, d’aquilin à camus. Et si l’État collectait les tailles de soutien-gorge des prisonnières pour mieux les distinguer de profil, en cas d’évasion ou de risque d’évasion ?

La pratique des SCQ est absurde, mais pas seulement ça : on a aussi affaire à de l’obscurantisme. Il est en effet important d’avoir des données démographiques précises sur les personnes judiciarisées au Québec pour savoir sur quelles parties de la population les effets du système pénal sont les plus importants. Lorsque Statistique Canada collecte des données sur différentes « minorités visibles », il ne s’agit pas de mesurer des caractéristiques biologiques comme le teint, mais bien de comprendre des identités et des différences sociales. Les données du recensement nous montrent où se concentrent la pauvreté et la richesse dans le pays, par exemple, et comment la discrimination influence les inégalités.

Il serait pertinent de savoir quelles communautés racisées sont les plus ciblées par la justice criminelle au Québec. Mais parce que les SCQ ont inventé leur propre système plutôt que de suivre le recensement, on ne peut qu’en arriver à des approximations. Il y a 13 % de minorités visibles au Québec et 33 % de « moyens » et de « foncés » parmi les personnes ayant été incarcérées au Québec, selon l’étude de l’IRIS. Si les deux catégories étaient équivalentes, on pourrait calculer que les minorités visibles sont 2,6 fois plus représentées dans nos prisons. Mais puisqu’il y a très certainement des minorités catégorisées comme « claires », on a là affaire à une grossière sous-estimation de la réalité. On sait donc que la justice criminelle cible disproportionnellement les minorités au Québec, mais pas à quel point, ni précisément lesquelles. Hourra pour la pseudoscience sociale !

Quelle différence cette imprécision fait-elle ? On le voit en se penchant sur les chiffres plus justes rendus publics sur les personnes autochtones, lesquelles font l’objet d’un recensement statistique à part. Toujours selon l’étude de l’IRIS, on voit que les personnes autochtones constituent 6,6 % des admissions en services correctionnels alors qu’elles ne forment que 2,3 % de la population. Elles sont donc 2,9 fois plus représentées parmi les personnes judiciarisées, une donnée qui permet de contextualiser tous les témoignages sur les relations difficiles entre les policiers et les communautés autochtones collectés lors de la commission Viens, par exemple.

Avec les données précises par communauté, on peut aussi voir que 40,5 % de tous les Autochtones judiciarisés sont des Inuits. Il semble donc y avoir un problème particulièrement criant dans les rapports entre les communautés inuites et le système de justice criminelle. La surreprésentation vient-elle de pratiques policières particulièrement agressives dans le Nunavik ? La judiciarisation accrue des personnes en situation d’itinérance à Montréal a-t-elle eu un impact majeur sur cette donnée ? Il faudrait fouiller, poser plus de questions. Avec cette statistique effarante, il y a matière à s’inquiéter, voire à enquêter.

De même, l’étude montre que le système pénal punit disproportionnellement les personnes déjà précaires. Ainsi, 85 % des nouveaux admis aux SCQ sont peu scolarisés (niveau primaire ou secondaire seulement). De plus, 50 % des hommes et 68,5 % des femmes nouvellement judiciarisés en 2019-2020 tiraient leurs revenus de l’assistance sociale, alors que seulement 5 % de la population générale en bénéficie. Ces chiffres, qui ne sont pas nouveaux, devraient nous inciter à réfléchir de toute urgence aux conséquences de la concentration de la surveillance policière auprès des pauvres.

Les statistiques nous permettent aussi de comprendre l’effet réel de la discrimination à l’emploi selon le casier judiciaire sur la capacité des anciens détenus à se réinsérer avec succès en société après leur incarcération. Les taux de récidive étant nettement plus élevés chez les personnes judiciarisées qui n’arrivent pas à se retrouver un emploi, on peut se demander si les préjugés des employeurs envers les personnes qui ont un casier ne constituent pas carrément un problème pour la sécurité publique. Surtout que 85 % des condamnations au Québec ne visent pas des « infractions contre la personne » : l’association automatique entre personne criminalisée et personne « violente », qui subsiste dans l’imaginaire, ne passe donc pas l’épreuve des faits.

Ah, les faits ! Lorsqu’on les collecte de manière sensée, comme la réalité sociale nous apparaît plus « claire » ! Vous m’excuserez pour le mauvais jeu de mots.

Source: https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/648126/voir-clair?utm_source=infolettre-2021-11-18&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

Nicolas: Fierté 101

Good commentary on Quebec (and Canadian) politics and youth, along with how nationalism can be the “last refuge of the scoundrel” to borrow from Samuel Johnson:

« Un cours axé sur comment être un bon citoyen […] ne peut qu’être bénéfique — avec, bien sûr, une petite saveur chauvine : histoire, culture, fierté québécoises. » C’est ainsi que la vice-première ministre Geneviève Guilbault a décrit mardi, à Radio-Canada, le futur cours de culture et de citoyenneté québécoises évoqué dans le discours d’ouverture de François Legault. Chauvin, faut-il le rappeler, signifie « qui a ou manifeste un patriotisme excessif, aveugle, intransigeant ou agressif ». Est-ce là la « valeur commune » que l’on cherchera à inculquer aux enfants dans le cours qui remplacera le cours d’éthique et de culture religieuse ?

On sentait mardi une préoccupation pour la formation identitaire de la jeunesse dans le discours caquiste. Le monde change, une bonne partie des nouvelles générations n’ont pas le même rapport au nationalisme que la base électorale de François Legault et on cherche à corriger le tir. Le premier ministre parle de protéger le patrimoine architectural, de rattraper le salaire moyen de l’Ontario et d’instaurer ce cours pour générer des sources additionnelles de « fierté ». Par les solutions proposées à ce soi-disant déficit de patriotisme, on montre à quel point on aborde cette différence générationnelle par la caricature.

Pendant qu’on cherche à générer de l’enthousiasme nationaliste, je suis entourée de jeunes adultes qui se demandent ce que ça signifie d’envisager la parentalité alors que les forêts brûlent, qu’aucun dirigeant ne semble prêt à s’attaquer de front à la crise climatique, que cette pandémie ne sera certainement pas la dernière, que le système de santé et les services sociaux ainsi que les écoles et les garderies s’écroulent, que le coût de la vie augmente, que les loyers explosent et que la propriété devient de plus en plus inaccessible, que les riches sont plus riches et que le filet social s’effrite, que les mouvements d’extrême droite se solidifient, que les frontières se resserrent et que les gens qui se battent contre les inégalités sociales font face à de plus en plus de violence, en ligne comme dans la rue.

Il n’y a rien, dans ces préoccupations, de particulièrement pro-Québec ou anti-Québec, ou pro-Canada ou anti-Canada. Les jeunes d’ici qui les partagent ne sont certainement pas seuls au monde, d’ailleurs. Souhaiter protéger ses enfants est un réflexe universel. De plus en plus de gens sont incertains de vivre dans un monde qui leur permettra de le faire.Il faudrait prendre acte que nous en sommes là. Mais non.

On continue de ne parler que de fierté dans la construction de l’identité citoyenne, alors qu’on devrait urgemment parler de confiance — envers les institutions, la société, ses pairs, le monde. Et la confiance, on le sait, est toujours conditionnelle. Elle se construit grâce à une attention bienveillante et constante, se brise à cause de la négligence et se répare avec l’honnêteté.

Lorsque la confiance envers l’État est rompue, la logique nationaliste diagnostique un problème de fierté, un déficit identitaire. On se demande s’il ne faudrait pas mettre plus de drapeaux dans nos écoles, s’assurer que leurs bâtiments soient plus « beaux », mieux y enseigner l’histoire de la Nouvelle-France, en sortir les femmes qui portent le hidjab et ces hurluberlus qui parlent de territoires autochtones non cédés. Il faudrait plutôt comprendre que la « fierté », ou, mieux, le sentiment d’appartenance, est nécessairement liée au sentiment de sécurité face au présent et à l’avenir, à la conviction que les institutions desservent le bien commun et que ce « commun » nous inclut. Aucun drapeau, aucun hymne national d’aucun pays, aucun cours de fierté 101 ne peut faire marcher un enfant la tête haute s’il vit de l’intimidation à l’école et que la pénurie de main-d’œuvre affecte son expérience d’apprentissage, et donc sa confiance envers les adultes, les institutions, sa société.

On brandit souvent le spectre des jeunes qui ne se sentent pas Québécois alors qu’ils ont vécu ici toute leur vie. On n’a visiblement jamais pris le temps de les écouter. On comprendrait que ces personnes ont la plupart du temps acquis une expérience intime de la violence d’État. Elles ont été exclues à l’école ou marginalisées par les cursus scolaires, harcelées par la police, ou ont fait l’objet d’un signalement abusif à la DPJ ; elles ont été négligées à l’hôpital ou ont subi la discrimination à l’emploi ; ont peiné à décrocher un boulot dans leur domaine ou ont vu leurs parents travailler d’arrache-pied pour des salaires de misère, souvent sous les insultes, parce qu’on a refusé de reconnaître leurs qualifications. Le gouvernement s’imagine qu’une plus grande connaissance de l’histoire et de la culture québécoises « corrigera » nécessairement les identités forgées dans ces contextes. Alors qu’il faudrait plutôt corriger les injustices des institutions publiques qui ont mené au sentiment de marginalisation.

Le problème, c’est que même nommer ces injustices et suggérer de les rectifier est trop souvent reçu comme une attaque à ladite fierté nationale — alors que c’est justement une condition du sentiment d’appartenance pour un grand nombre de citoyens. Un patriotisme qui reçoit toute critique sociale avec une levée de boucliers est donc nécessairement un cul-de-sac. Il est alors juste de le décrire comme excessif, aveugle, intransigeant et agressif.

Si seulement il y avait un mot pour décrire ce phénomène… Ah, oui ! Le chauvinisme.

Source: https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/641715/chronique-fierte-101?utm_source=infolettre-2021-10-21&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

Charte des valeurs québécoises – Round-up

While irresponsible and playing to xenophobia, seems to be working politically for the PQ, particularly among francophones. Early days, and we will see how the debates and discussions play out, but not encouraging.

Sondage Léger-Le Devoir – La Charte relance le PQ | Le Devoir.

A strong opinion piece in Le Devoir by a group of academics noting the exclusionary nature of the proposed Charter:

Nous sommes fiers de l’héritage culturel et politique distinct du Québec. Cet héritage inclut la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, qui garantit déjà les droits individuels, notamment l’égalité entre les hommes et les femmes ainsi que la liberté de conscience. D’ailleurs, ces principes sont plus que des « valeurs » subjectives : ils forment des impératifs de justice. Il est désolant que le gouvernement tente de porter atteinte à ces impératifs à des fins électorales en attisant des tensions […]. Nous attendons plutôt de nos décideurs qu’ils se fassent les porteurs d’une vision s’appuyant sur notre héritage dans l’élaboration de politiques publiques justes, inclusives et ambitieuses.

Charte des valeurs québécoises – Une mauvaise réponse à un faux problème

And general commentary in The Toronto Star about the Charter, origins and likely impact:

In Quebec, religious ‘accommodations’ debate heats up

And good commentary by Doug Saunders of the Globe and Mail, noting just how counterproductive an approach to integration such a Charter represents:

Worse, though: If we take seriously the goal of eradicating religion from public life, this is a terrible approach. Any smart politician knows that the way to get voters to switch sides is not to insult them for having the stupidity to support the other party. It’s to make your side seem welcoming. This applies doubly in the battle against religious authority: We’re not going to convert people by humiliating and enraging them.

And the non-confrontation approach is working – fantastically so. The past 10 years saw the proportion of Canadians without religion rise by more than 50 per cent, to a quarter of the population; the same is happening in every developed country.

We didn’t make this progress by insulting the religious; rather, we got here by tolerating them and making secular reason appear the more moral and humane option. … The way to win an argument is not by ordering your opponents to shut up. It’s by getting them on your side.

 Quebec’s slapdash bid for secularism doesn’t even work