David: Les pommes québécoises et les oranges suisses [immigration], Yakabuski: In Quebec, immigration takes centre stage again on the campaign trail

More on Quebec election immigration debates, starting with Michel Davidd:

François Legault a cette fâcheuse habitude de prendre des raccourcis intellectuels qui déforment la réalité à sa convenance, comme il le fait presque quotidiennement dans le dossier du troisième lien.

Pour justifier sa décision de limiter le nombre d’immigrants à 50 000 par année alors que le gouvernement Trudeau prévoit en accueillir jusqu’à 450 000 pour l’ensemble du Canada, le chef de la CAQ a fait valoir les avantages des petits pays comme la Suisse et les États scandinaves.

Personne ne doute de leur extraordinaire réussite dans une multitude de domaines où une population plus nombreuse peut compliquer les choses. Il est clair que la taille n’est aucunement un gage de richesse ou de qualité de vie.

M. Legault sait cependant très bien qu’il compare des pommes et des oranges quand il établit un parallèle entre des États qui détiennent tous les attributs de la souveraineté et une simple province dont les pouvoirs sont limités, notamment en matière d’immigration. Que leur voisin allemand ouvre les vannes de l’immigration n’empêche en rien la Suisse ou le Danemark de fixer leurs propres règles sans provoquer chez eux un quelconque déséquilibre démographique ou politique.

Il va de soi qu’une explosion du nombre d’immigrants au Canada anglais, alors que le Québec choisit de le limiter, ne peut qu’affaiblir son poids au sein de la fédération et rendre encore plus difficile sa capacité d’affirmer sa différence.

Et suivre le mouvement canadien, ce qui imposerait au Québec d’accueillir 100 000 immigrants par année, compromettrait encore plus sûrement son caractère français, dont les chiffres du dernier recensement ont encore démontré la fragilité.
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Même dans un État souverain, la capacité d’intégration des nouveaux arrivants a ses limites. En avril dernier, la première ministre suédoise, Magdalena Andersson, déclarait que son pays « n’avait pas réussi à intégrer les nombreux immigrés qu’il a accueillis au cours des deux dernières décennies, ce qui a donné naissance à des sociétés parallèles et à la violence des gangs ».

Issue du Parti social-démocrate, Mme Andersson n’est pourtant pas une politicienne de droite adepte de la théorie complotiste du « grand remplacement ». La Suède s’est montrée très généreuse — peut-être trop — lors de la crise migratoire de 2015, en étant le pays européen à accueillir le plus grand nombre de migrants par habitant. « Nous allons devoir revoir nos vérités antérieures et prendre des décisions difficiles », a relevé la première ministre.

Le Québec n’est évidemment pas seul à tenter de concilier le désir de préserver son identité et la nécessité de répondre aux besoins du marché du travail. Au
Danemark, également dirigé par une première ministre sociale-démocrate, Mette Frederiksen, une politique migratoire très restrictive se traduit par un taux de chômage très bas et un manque criant de main-d’oeuvre.
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S’il est difficile pour un État souverain de trouver le juste équilibre, cela devient pratiquement impossible pour le gouvernement qui ne dispose pas de tous les éléments pour résoudre l’équation.

Il y a quelque chose de surréaliste dans le débat sur les seuils d’immigration auquel la présente campagne électorale donne lieu. Chaque parti semble tirer un chiffre de son chapeau, bien qu’il n’ait aucun pouvoir sur la sélection de la moitié de ceux qu’il compte accueillir et ne soit pas en mesure d’évaluer la capacité d’intégration de la société québécoise.

Au-delà de la « compatibilité civilisationnelle » évoquée par le Parti conservateur du Québec, il va de soi qu’un plus grand nombre de personnes exige plus de logements, de places en garderie, de travailleurs de la santé, d’enseignants, etc. Ce qui exige précisément de disposer de tous les outils nécessaires.

Le rapatriement des pouvoirs en matière d’immigration est la seule réclamation commune aux cinq partis, qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes. Mais le refus d’Ottawa demeure toujours aussi catégorique.

Jean Charest avait espéré que Stephen Harper fasse preuve d’ouverture. François Legault avait misé sans trop y croire sur Andrew Scheer, puis sur Erin O’Toole. S’il devient premier ministre, Éric Duhaime se fait fort de convaincre Pierre Poilievre et ses homologues conservateurs au Canada anglais. Cela demeure bien hypothétique, c’est le moins qu’on puisse dire.

De passage à la table éditoriale du Devoir, mardi, le chef conservateur a proposé une démarche commune de tous les partis représentés à l’Assemblée nationale, ce qui apparaît déjà plus plausible, sans toutefois offrir la moindre garantie de succès.

Depuis le début de la campagne, M. Legault n’a pas reparlé de la grande conversation nationale sur l’immigration qu’il avait évoquée au printemps dernier sans en préciser la forme, mais il faudra bien faire quelque chose. Si cet exercice pouvait simplement permettre de séparer les pommes et les oranges, ce serait déjà quelque chose.

Source: Les pommes québécoises et les oranges suisses

And from the Globe’s Yakabuski, a good overview:

It wouldn’t be an election campaign in Quebec without a debate about immigration.

Elsewhere in the country, elections come and go without much talk about immigration. A broad consensus exists on the topic across the political spectrum and political parties rarely, if ever, seek to differentiate themselves on the issue. That, it seems, is the Canadian way.

In Quebec, however, immigration has become a hot-button issue that features prominently in party platforms. The issue played a determining role in the 2018 campaign as the Coalition Avenir Québec’s signature promise to slash the number of newcomers the province accepts each year propelled it to victory over the Quebec Liberal Party. Under then-premier Philippe Couillard, the Liberals had set an annual target of 60,000 permanent residents; the CAQ, under François Legault, vowed to cut the number to 40,000. It crushed the Liberals.

Within a couple of years, though, the CAQ government increased its annual target for new permanent residents – to 50,000 – and oversaw an explosion in temporary foreign workers to help alleviate a severe labour shortage amid a clamouring for employees from the business sector. The somewhat ironic result is that Quebec has seen a greater influx of foreigners under the CAQ – to more than 93,000 in 2019 and 100,000 expected this year – than it ever did under the Liberals. Proof that there is a lot more than meets the eye on the immigration file.

The nuances get lost on the campaign trail, however, as the parties once again go at each other over immigration levels in advance of the Oct. 3 provincial election.

Mr. Legault maintains that the CAQ’s 50,000 cap on permanent residents represents the number of newcomers the province can integrate each year without threatening its French character. On Monday, he conceded that Quebec’s population is destined to continue to decline as a share of the Canadian population as Ottawa boosts national immigration targets to 450,000 permanent residents in 2024. But that is the price Quebec must pay to remain an island of French in North America.

Besides, small is beautiful. “Switzerland is an extraordinarily rich, and extraordinarily dynamic, small country,” Mr. Legault said. “Being big might be nice, but what’s important is having a [high] quality of life for the people who live in Quebec.”

But maintaining Quebeckers’ quality of life will become an increasing challenge as the province’s working-age population shrinks and the proportion of seniors rises to 24.8 per cent in 2030 from 20.3 per cent in 2021, according to the Quebec Finance Ministry’s own projections. With a population aging faster than the rest of the country outside Atlantic Canada, future economic growth will be severely handicapped.

That reality has not stopped the sovereigntist Parti Québécois from vowing to cut immigration levels further – to 35,000 permanent residents annually, or less than 8 per cent of the Canadian total – if it wins on Oct. 3. At that rate, Quebec’s share of Canada’s population (which now stands at 22.5 per cent) would likely plummet even more rapidly than it is forecast to fall under Statistics Canada’s most recent projections, which show it falling to 19.8 per cent by 2043.

To back up his plan, Parti Québécois leader Paul St-Pierre Plamondon has referred to a study produced this year for the Quebec Ministry of Immigration by economist Pierre Fortin that disputes the argument that higher immigration levels are needed to address labour shortages as “a big fallacy,” since an influx of newcomers creates demand in the economy that serves to exacerbate shortages for workers, housing and health care.

Prof. Fortin’s study is especially critical of Ottawa’s immigration targets, arguing they will lead to “bureaucratic congestion and confusion,” produce scarce economic benefits, and increase the “social risk of stoking xenophobia and encouraging a rejection of immigration.”

Under leader Dominique Anglade, the Liberals are proposing to boost the number of permanent residents Quebec accepts to 70,000 in 2023. It would determine immigration levels beyond that year in conjunction with the province’s 17 regions in a bid to get more newcomers to locate outside the greater Montreal area.

The far-left Québec Solidaire has adopted the most ambitious immigration targets of all the parties, promising to welcome up to 80,000 permanent residents to the province annually. That would still not be enough for Quebec’s population growth to keep pace with the rest of Canada, but the figure clearly sets QS apart as the most unabashedly pro-immigration party in this election campaign.

When the CAQ leader challenged QS co-spokesperson (and de facto leader) Gabriel Nadeau-Dubois to explain how his party would slow the decline of French in Quebec with such high immigration levels, he responded with a zinger: “The difference between Mr. Legault and me is that he points fingers and I open my arms.”

Source: Opinion: In Quebec, immigration takes centre stage again on the campaign trail

ICYMI – David: Le véritable adversaire [en immigration]

Of note, useful analysis. Likely won’t be pretty:

Durant la campagne électorale de 2018, François Legault s’était impatienté lors d’une conférence de presse face à l’insistance des journalistes qui le questionnaient sur ses positions en matière d’immigration.

« Vous parlez beaucoup d’immigration, mais pas les personnes normales », leur avait-il lancé. Les « personnes normales » lui parlaient de tout autre chose, par exemple de Gaétan Barrette, disait le chef de la CAQ.

C’était pourtant lui qui avait choisi d’introduire le sujet dans la campagne pour embarrasser Philippe Couillard, mais il était vite apparu qu’il le maîtrisait très mal. Les modalités de l’entente Canada-Québec signée en 1991 lui échappaient visiblement, tout comme les conditions d’obtention de la citoyenneté canadienne. Il devenait donc urgent de passer à autre chose.

Cette fois-ci, le premier ministre a eu le temps de faire ses devoirs et a manifestement décidé d’en faire un thème important de la prochaine campagne. Pour mettre la table, son bureau a donc laissé filtrer au Journal de Québec les résultats d’un sondage que la CAQ a commandé à la firme Léger dans le but de démontrer que, contrairement à ce qu’il soutenait il y a quatre ans, les « personnes normales » sont très préoccupées par la question.

Plus de deux Québécois francophones sur trois (68 %) sont d’avis que les seuils d’immigration sont déjà suffisamment ou trop élevés, que les nouveaux arrivants n’ont pas une connaissance suffisante du français (65 %) et qu’ils adoptent davantage l’anglais que le français comme langue d’usage (66 %). Près de la moitié (48 %) estiment qu’il s’agit de la plus grande menace pour le français.

Pratiquement assuré d’être reporté au pouvoir, M. Legault n’a pas vraiment besoin d’accuser encore le PLQ de mettre la nation en danger ni de se lancer dans une surenchère identitaire avec le PQ. Ces deux partis tenteront au mieux de sauver les meubles le 3 octobre. L’électorat de QS est presque totalement imperméable au discours caquiste et la position du Parti conservateur d’Éric Duhaime sur l’immigration n’est pas si éloignée de celle de la CAQ.

En réalité, son véritable adversaire est Justin Trudeau. En 2018, il prétendait que ce dernier serait obligé de répondre positivement à ses demandes si les Québécois lui donnaient un « mandat clair ». Il a obtenu ce mandat et M. Trudeau est pourtant demeuré inébranlable. Il en obtiendra sans doute un encore plus clair, mais cela fera-t-il vraiment fléchir son adversaire, qui entend augmenter massivement le nombre d’immigrants au Canada ?

En fin de semaine prochaine, les délégués au congrès de la CAQ seront invités à adopter une résolution réclamant que le gouvernement fédéral transfère au Québec « l’ensemble des pouvoirs en matière d’immigration le plus rapidement possible ». C’est même plus que ce que M. Legault a demandé jusqu’à présent, dans la mesure où il accepte que l’accueil des réfugiés demeure de juridiction fédérale.

Or, tous les Québécois ne sont pas aussi convaincus qu’Ottawa devrait céder des pouvoirs. Selon le sondage Léger-CAQ, 52 % des francophones, mais seulement 30 % des 18-34 ans sont de cet avis, alors que 50 % de ces derniers estiment que la situation actuelle devrait être maintenue ou même que les pouvoirs d’Ottawa devraient être augmentés. Sans surprise, seulement 7 % des non-francophones souhaitent que le Québec en obtienne davantage.

Pour renforcer cet appui et accroître le rapport de force face à Ottawa, la campagne électorale pourrait être le prélude au lancement d’une grande « conversation » nationale. Dans l’entourage de M. Legault, on jongle avec l’idée de réunir des États généraux sur l’immigration, qui engageraient l’ensemble de la société québécoise dans un vaste exercice de réflexion sur son avenir collectif. Cela ne pourrait certainement pas nuire.

La formule n’est pas nouvelle. On pense immédiatement aux « États généraux du Canada français », dans les années 1960, qui avaient marqué une étape décisive dans le développement du mouvement nationaliste et affirmé le droit du Québec à son autodétermination, mais il s’agissait là d’une initiative de la société civile.

En 2001, le gouvernement Bouchard avait organisé des « États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec », présidés par l’ancien président de la CSN Gérald Larose. Ils n’avaient pas eu un gros effet, dans la mesure où Lucien Bouchard y voyait simplement un prix de consolation pour les militants péquistes qui réclamaient à grands cris un retour à la loi 101 originelle.

Les militants caquistes sont loin d’être aussi exigeants envers leur chef que l’étaient ceux du PQ à l’époque. Ils se contentent de le suivre sans jamais le bousculer. Si M. Legault décidait de lancer une opération de ce genre, alors que rien ne l’y oblige, ce serait vraisemblablement avec l’intention d’y donner suite. Qui sait où cela pourrait mener.

Inévitablement, ceux qui croient qu’il n’a pas renoncé à son idéal d’antan y verront une « astuce » visant à raviver le projet indépendantiste, mais s’il est réellement convaincu que le plein contrôle de l’immigration est essentiel à la survie d’une société française dans le cadre fédéral et qu’Ottawa s’entête à le refuser au Québec, il lui faut bien tenter quelque chose.

Source: Le véritable adversaire

David: La sécurité imaginaire [Bill 96]

One side of Quebec commentary on Bill 96:

Quand on est en politique, où l’horizon ne s’étend guère au-delà de la prochaine élection, il devient parfois difficile de distinguer le compromis, qui facilite la victoire, de la compromission, qui sacrifie l’essentiel.

« Une grande journée pour le français », a déclaré le premier ministre François Legault après l’adoption du projet de loi 96. Il doit surtout se féliciter de la levée de boucliers dans la communauté anglophone et au Canada anglais.

Même si les dispositions de la « nouvelle loi 101 » demeurent bien insuffisantes pour enrayer le déclin du français, la colère des anglophones, partagée tardivement par le Parti libéral du Québec, et la réprobation du pays apparaissent aux yeux d’une majorité de francophones comme autant de signes qu’elles vont dans la bonne direction.

Le sentiment de sécurité que peut procurer l’impression d’être en mesure de dicter les règles du jeu dispense d’envisager les moyens plus décisifs que nécessiterait la survie d’une société française en Amérique du Nord et permet de rationaliser le manque d’audace collective qui a causé la défaite du « oui » en 1995.

S’il a provoqué chez les représentants de la communauté anglophone des dérapages qui ont parfois frôlé le délire, le débat sur le projet de loi 96 n’a d’ailleurs pas eu chez les francophones l’effet galvanisant de celui qu’avait suscité l’adoption de la loi 101.
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Dans un essai qu’il vient de publier sous le titre La nation qui n’allait pas de soi, Alexis Tétreault, doctorant en sociologie à l’UQAM, évoque la nouvelle « mythologie de la normalité » qui aurait remplacé la traditionnelle « mythologie de la vulnérabilité » dans la conscience politique québécoise.

L’Acte constitutionnel de 1791 avait pu donner pendant un temps l’illusion que la Conquête n’empêcherait pas l’ancienne Nouvelle-France de poursuivre son développement d’une façon à peu près normale. Après l’écrasement des patriotes et l’Acte d’Union, la conscience de leur vulnérabilité et la crainte de l’assimilation n’ont cessé d’habiter l’imaginaire de leurs descendants.

C’est toujours ce désir d’échapper au sort prévu par le rapport Durham et d’aménager un espace politique où leur situation majoritaire permettrait aux Québécois de retrouver cette normalité qui a largement inspiré la Révolution tranquille et le mouvement indépendantiste.

Malgré le coup de force constitutionnel de 1982 et l’échec du référendum de 1995, Alexis Tétreault constate le maintien « d’une hégémonie de l’imaginaire majoritaire et de la nouvelle mythologie de la normalité qui est, pour le moins, inconsciente du péril de la minorisation-assimilation ».

Son maître à penser, le sociologue Jacques Beauchemin, l’avait exprimé de la façon suivante dans Une démission tranquille : « À force de ne pas disparaître et de se maintenir, les Canadiens français et, après eux, les Québécois de la Révolution tranquille ont fini par intégrer la certitude de leur perduration. »
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Il est sans doute heureux que les Québécois ne vivent plus continuellement dans la hantise de disparaître ni dans l’impression d’être « nés pour un p’tit pain », mais cette nouvelle sérénité ne doit pas se traduire en inconscience. La diminution du poids démographique du Québec au sein du Canada et celui des francophones au sein du Québec sont des réalités incontournables.

« Ce sentiment d’éternité fera-t-il long feu à mesure que s’effriteront cette stabilité démographique et cette rhétorique en inadéquation avec la tendance démographique et politique du Canada ? » demande M. Tétreault.

Les francophones acceptent volontiers, se réjouissent même de vivre dans une société diversifiée et acceptent, à ce jour, qu’elle s’inscrive dans le cadre fédéral canadien. Encore faut-il que les règles du vivre-ensemble soient compatibles avec la survie de cette « majorité minoritaire », qui marche elle aussi sur la ligne fine entre le compromis et la compromission.

Même ce que le premier ministre Legault estime « raisonnable », qu’on pourrait également qualifier de minimal, est remis en question. Le ministre fédéral de la Justice, David Lametti, a confirmé que le gouvernement Trudeau s’associerait à la contestation de la loi 21 sur la laïcité devant la Cour suprême, et ce n’est qu’une question de temps avant que la loi 96 se retrouve à son tour devant les tribunaux.

Il est clair que le grand débat sur l’immigration, que M. Legault annonce pour son deuxième mandat, provoquera un autre affrontement, qui pourrait être encore plus dramatique. Une sécurité imaginaire n’a jamais protégé qui que ce soit. Qu’ils le veuillent ou non, les Québécois devront un jour avoir le courage de regarder les choses en face.

Source: La sécurité imaginaire

David: Le taureau [Premier Legault denial of systemic racism]

Good commentary by Michel David:

Le premier ministre François Legault avait déjà gâché une bonne occasion d’élever le débat en se lançant dans une charge partisane totalement déplacée à l’Assemblée nationale le jour de l’anniversaire de la mort de Joyce Echaquan.

Il a été encore plus désolant de l’entendre justifier son refus de décréter un jour férié pour marquer la réconciliation avec les Premières Nations par le tort que cela causerait à la productivité de l’économie québécoise.

Le geste aurait pourtant été élégant, bien que la plupart des provinces n’aient pas suivi non plus l’exemple d’Ottawa. Mais faire valoir un argument aussi mercantile traduisait un manque d’empathie désolant. M. Legault aurait pu simplement dire qu’il préfère les gestes concrets aux commémorations symboliques ; on aurait difficilement pu lui donner tort.

Dans des provinces où la productivité est plus élevée qu’au Québec, comme l’Ontario, la Colombie-Britannique ou l’Alberta, il y a plus de jours fériés. Inversement, des provinces dont la productivité est moindre, comme Terre-Neuve ou la Nouvelle-Écosse, en offrent moins.

Ce n’est pas la première fois que son obsession économique lui fait oublier que le rôle d’un gouvernement est aussi de contribuer à bâtir une société plus humaine et plus juste. Lors de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), il ne semblait ni comprendre ni être touché par le drame vécu par ceux qui s’en étaient prévalus dans l’espoir de s’installer au Québec, et qui voyaient soudainement leur rêve brisé après avoir tout quitté. À ses yeux, la satisfaction des besoins du marché du travail constituait le seul critère.

Personne ne conteste la qualité du travail effectué par le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, dont le doigté a permis de renouer un dialogue qui était pratiquement rompu, mais la participation du premier ministre aux cérémonies de commémoration de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation aurait mieux témoigné de la détermination de l’État et de la nation québécoise à établir des relations avec les Premières Nations sur de nouvelles bases.

Tant que M. Legault s’entêtera à nier que les Autochtones sont victimes de « racisme systémique », il sera très difficile de les convaincre de la sincérité de ses intentions. Mais il semble voir rouge et fonce comme un taureau dès que ces mots sont prononcés. Cette semaine, il donnait l’impression d’avoir un urgent besoin de vacances.

Après avoir crié sur tous les toits qu’on cherchait à culpabiliser les Québécois, il s’est lui-même condamné au déni. Après la commission Viens, voilà pourtant que la coroner qui a enquêté sur la mort de Joyce Echaquan arrive elle aussi à la conclusion que le racisme systémique est bel et bien réel. Fait-elle aussi partie de ces wokes radicaux qui se complaisent dans le dénigrement du Québec ?

Évidemment, à partir du moment où M. Legault reconnaîtrait que les Autochtones sont victimes de racisme systémique, il deviendrait encore plus difficile de prétendre que les minorités visibles ne le sont pas. Les droits que des millénaires d’occupation du territoire confèrent aux uns rendraient-ils plus acceptable la discrimination envers les autres ?

Depuis trois ans, M. Legault s’est employé à redonner aux Québécois une fierté et une confiance en eux-mêmes que les lendemains difficiles du référendum de 1995 et la dégénérescence des mœurs politiques sous la gouverne libérale avaient mis à mal, mais il ne rend pas service au Québec en l’enfonçant dans un débat stérile dont il ne peut pas sortir grandi. L’année électorale s’annonce inquiétante.

Il est vrai que le concept de « racisme systémique » n’est pas facile à saisir, mais il est désolant de voir le premier ministre le déformer pour mieux le rejeter. À l’entendre, il s’agirait simplement d’une nouvelle arme utilisée par ceux qui se complaisent dans le Quebec bashing. En matière de relations avec les Autochtones, le Canada anglais n’a certainement pas de leçons à donner, mais la turpitude des uns ne saurait justifier celle des autres.

Les Québécois ont le sentiment qu’eux-mêmes ont toujours été victimes de discrimination depuis la Conquête. Ils sont donc bien placés pour comprendre à quel point la coexistence de deux cultures et de deux modes de vie peut être difficile, surtout quand on est en situation minoritaire.

Ils peuvent légitimement être fiers de ce qu’ils ont réussi à bâtir dans l’adversité, mais ils pourraient aussi tirer une grande fierté à avoir su aménager une société où chacun se sentirait chez lui, accepté et respecté tel qu’il est.

Le défi est de taille, mais M. Legault a démontré qu’il ne manque pas de cœur à l’ouvrage. On peut se féliciter d’avoir un taureau comme premier ministre, à la condition qu’il fonce dans la bonne direction.

Source: https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/637374/chronique-le-taureau?utm_source=infolettre-2021-10-02&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

L’intérêt des principes: Michel David on Bill 62

While I prefer the narrow approach of PM Couillard, recognize the validity of David’s arguments given the opposition consensus. I also remain sceptical that the CAQ and PQ will not be tempted by identity politics in the next election:

En politique, il est facile de confondre ses principes et ses intérêts. Le compromis auquel en sont arrivés le PQ, la CAQ et Québec solidaire, dont les positions ont longtemps paru inconciliables, aurait le mérite de mettre un terme, au moins temporairement, à un débat qui a trop duré. En se montrant aussi intransigeant, M. Couillard donne plutôt l’impression de vouloir le poursuivre.

Le premier ministre dit vouloir empêcher une « dérive discriminatoire » qui, après les policiers et les juges, étendrait l’interdiction du port de signes religieux aux enseignants et éventuellement aux baigneuses. Précisément, si l’Assemblée nationale adoptait à l’unanimité un projet de loi traçant clairement la ligne, un nouveau gouvernement y penserait à deux fois avant de rouvrir la boîte de Pandore.

En refusant toute concession, M. Couillard fait en sorte que le débat s’envenime au cours des prochains mois et que la prochaine campagne électorale donne lieu à une surenchère qu’il se fera un devoir de dénoncer avec la dernière énergie. En raison de ses principes, bien entendu.

Comme pour mieux faire traîner les choses, le gouvernement a décidé d’accorder la préséance au projet de loi 98, qui vise à réglementer les ordres professionnels, mais dont il a soudainement découvert qu’il pouvait favoriser l’intégration des immigrants au travail. L’étude du projet de loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État risque donc d’être reportée à l’automne, alors qu’on entrera dans l’année électorale. Avec un peu de chance, tout devrait alors être en place pour un nouveau psychodrame.

Source: L’intérêt des principes | Le Devoir

Les braises de l’intolérance | Le Devoir

Good analysis by Michel David on how Quebec has yet to come to terms with diversity and the need to avoid identity politics:

Il n’est jamais facile de comprendre les motivations profondes d’un individu qui décide d’assassiner ses semblables, mais on doit certainement s’interroger sur les conditions qui peuvent l’encourager à commettre un acte aussi barbare que le massacre de la mosquée de Québec.

François Legault, que le premier ministre Couillard avait accusé de « souffler sur les braises de l’intolérance », a raison de dire que de telles tragédies ne doivent pas nous faire renoncer à débattre des moyens de combattre l’extrémisme, mais le discours politique qu’on entend au Québec depuis dix ans a pour le moins manqué de nuance. Certes, l’exemple xénophobe de Donald Trump risque d’être contagieux, mais le « code de vie » d’Hérouxville date de janvier 2007 et la boîte de Pandore ne s’est jamais refermée depuis.

Le débat sur la laïcité est tout à fait légitime, mais la crainte de l’extrémisme islamique a eu pour effet de créer une confusion dont l’ensemble de la communauté musulmane est devenue la victime. Une confusion qui a été trop souvent entretenue et exploitée à des fins politiques.
Une triste coïncidence a voulu que le drame de Québec survienne à quelques jours du dixième anniversaire de la création de la commission Bouchard-Taylor, qui visait précisément à empêcher pareils dérapages.
Force est de reconnaître que nous avons collectivement échoué. La « vigoureuse prise de conscience » que la commission voulait provoquer au sein de la société n’a pas eu lieu. La réponse politique n’est pas venue non plus. Depuis la crise des accommodements raisonnables de 2006-2007, aucun gouvernement n’a réussi à légiférer pour donner suite aux recommandations pourtant très modérées de son rapport.
On a sévèrement reproché au gouvernement Marois d’avoir semé la division avec son projet de charte des valeurs. Après la défaite du PQ, ceux qui siégeaient à la table du Conseil des ministres s’en sont désolidarisés les uns après les autres, mais quelqu’un croit-il sérieusement que quelqu’un aurait démissionné si elle avait été adoptée, comme l’a prétendu Jean-François Lisée ?
Il est vrai que le projet de Bernard Drainville ratissait beaucoup trop large, mais la plupart des gens ne prêtent pas une grande attention aux détails d’un projet de loi. C’est surtout le ton du débat et les malheureux amalgames auxquels il peut donner lieu qu’on retient.
Durant les audiences en commission parlementaire, le président du Conseil musulman de Montréal, Salam El Menyawi, avait été moins choqué qu’attristé par le témoignage de la famille Pineault-Caron, de retour d’un voyage au Maroc, où elle avait été horrifiée de voir des hommes « prier à quatre pattes, à terre sur un petit tapis » et qui ne comprenait pas que le maire Coderre laisse « des al-Qaïda, des n’importe quoi » s’installer à Montréal.
« On a besoin d’éduquer la population. C’est triste parce que les gens qui ne connaissent rien à notre religion vont se fier à ces commentaires », avait dit le président. Alors que la commission Bouchard-Taylor proposait la création de programmes qui favoriseraient un rapprochement, le discours politique contribue trop souvent à un éloignement qu’on déplore seulement quand il tourne à la tragédie.
Jean-François Lisée n’est pas un islamophobe, mais il a clairement voulu profiter de l’islamophobie ambiante quand il a associé Alexandre Cloutier à Adil Charkaoui durant la course à la chefferie du PQ. Il n’a pas davantage contribué à alléger le climat en déclarant qu’une burka pouvait cacher un AK-47.
« Tant que plusieurs d’entre eux éprouveront un vif sentiment d’insécurité pour la survie de leur culture, ils seront moins sensibles aux problèmes des immigrants et des minorités ethniques », soulignait la commission Bouchard-Taylor, y voyant l’origine de la crise qui avait entraîné sa création.
Le premier ministre Couillard avait raison d’insister sur l’attention qu’il faut porter au choix des mots, notamment dans le discours politique, mais le devoir de ceux qui gouvernent est aussi de conjurer dans toute la mesure du possible cette insécurité qui tenaille les Québécois.
M. Couillard accuse ses adversaires d’attiser l’intolérance, mais que fait-il lui-même pour les rassurer. Qu’il s’agisse de langue, de laïcité ou d’intégration des immigrants, son gouvernement donne toujours l’impression de chercher à en faire le minimum.
Même dans le projet de loi sur la neutralité religieuse de l’État, on a trouvé le moyen de faire en sorte que la règle voulant que les services publics soient livrés et reçus à visage découvert puisse être contournée. Ce laisser-faire est aussi une façon de souffler sur les braises.
Malgré l’ampleur du drame de dimanche, le Québec a une remarquable tradition de tolérance. En raison de leur histoire et de leur environnement géopolitique, les Québécois sont néanmoins habités par une insécurité culturelle permanente.

La partition | Le Devoir

Good analysis by Michel David in Le Devoir of the longer term implications of the PQ politique identitaire strategy with the proposed Charte des valeurs québécoises:

Avec son projet de charte, le gouvernement Marois compromet non seulement les chances de rallier les communautés culturelles au projet souverainiste, comme le font valoir les Indépendantistes pour une laïcité inclusive, mais il va également à l’encontre des politiques d’intégration que le PQ a mises de l’avant dans le passé…

Cette fois-ci, la ligne de fracture n’est pas simplement de l’ordre des moyens. Les objections de Mme Mourani et des nombreux indépendantistes qui s’opposent au projet de M. Drainville portent sur la question beaucoup plus fondamentale du respect des droits et libertés de la personne.

Il permettra peut-être au PQ d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale, mais que sert à l’homme de gagner l’univers s’il y perd son âme, n’est-ce pas ?

La partition | Le Devoir.