Pelletier: Le petit bout de la lorgnette

Interesting commentary on the English language debate controversy over the moderator calling (correctly) Quebec’s Bill 21 discriminatory and the pile-on by Quebec leaders and weak response by federal leaders):

C’est tout un rebondissement. Au 25e jour d’une campagne électorale qu’on disait inutile et ennuyante, le diable s’est mis aux vaches. Rarement aura-t-on vu François Legault aussi en colère, d’ailleurs, tremblant d’émotion face à ces « attaques » contre le Québec. «  Prétendre que de protéger le français, c’est discriminatoire ou même raciste, c’est ri-di-cule. C’est pas vrai qu’on va se faire donner des leçons là-dessus par personne ! », a-t-il répété au lendemain du dernier débat des chefs, le seul en anglais.

La voilà donc, la « question de l’urne » — du moins au Québec, car ce fameux débat est tombé sur le pays comme une guillotine, faisant rouler la tête du Québec dans un coin et le corps du ROC dans l’autre. Pour ce qui reste de cette campagne, nous n’habiterons vraisemblablement plus le même pays, les deux solitudes ayant repris leurs droits comme jamais.

Au Québec, par conséquent, la question de l’heure ne concerne plus les changements climatiques, la réconciliation avec les Autochtones, la sécurité des grandes villes, les garderies, sans parler de comment en finir avec cette pandémie. Il ne s’agit pas de mieux préparer l’avenir ; il s’agit, si on se fie aux consignes données par le premier ministre lui-même, de protéger ce que nous avons déjà, nos « compétences » et notre « autonomie ». De regarder derrière en pansant de vieilles blessures, plutôt que de regarder devant.

Petite précision avant d’expliquer pourquoi un tel combat m’apparaît une coquille vide. La question posée au chef du Bloc québécois durant le dernier débat des chefs était tout à fait méprisante, inacceptable, en plus d’être confuse et mal formulée. L’affront méritait d’être souligné, c’est clair. Mais de là à déclarer la « nation québécoise » menacée dans ses valeurs et ses compétences ? De là à prétendre que le Québec tout entier se retrouve dans ce nationalisme de pacotille ?

Si François Legault était toujours un souverainiste convaincu, alors sa colère aurait au moins une direction. Mais on s’illusionne, à mon avis, si on croit que cette manifestation émotive du premier ministre — ponctuée d’ailleurs de la célèbre formule de Robert Bourassa (un Québec libre « d’assumer son propre destin ») — annonce un possible retour au projet de pays. Le sens de tout ce théâtre était déjà inscrit dans l’appel de M. Legault à voter conservateur, lancé quelques heures seulement avant le débat disgracieux de jeudi dernier.

Faisant fi des positions conservatrices sur l’environnement, les armes à feu, les garderies, oubliant jusqu’au manque à gagner sous un éventuel gouvernement conservateur — il y aurait non seulement beaucoup moins d’argent pour les garderies, mais également moins de transferts de péréquation —, François Legault réagissait à une seule chose : la promesse de non-ingérence dans les champs de compétence du Québec.

Que le chef caquiste soit prêt à sacrifier des mesures sociales importantes simplement pour s’assurer d’avoir les coudées franches, de régner en roi et maître sur son territoire, en dit long sur son état d’esprit. Rappelant l’affirmation nationale tonitruante du « cheuf » — Maurice Duplessis a inventé le concept du fief provincial bien gardé —, M. Legault choisit une démonstration de force plutôt qu’une amélioration des conditions de vie de ses concitoyens. Comme projet de pays, il faudra repasser.

Le chant de sirène conservateur (« nous, on respecte les provinces ») est d’autant plus séduisant qu’il comporte la promesse de ne pas contester la Loi sur la laïcité de l’État. Une éventualité qui viendrait perturber le règne de François Legault, c’est sûr.

Pour l’instant, fort de cette dernière illustration de Quebec bashing devant des millions de spectateurs, le chef peut jouer au preux chevalier des « valeurs québécoises », un concept aussi flou que trompeur. D’abord, on ne trouve pas de valeurs au Québec qu’on ne trouve pas ailleurs au Canada — à une exception près : la défense de la langue française, la seule spécificité proprement québécoise. L’utilisation d’une langue différente implique aussi un sentiment de vulnérabilité et un besoin de survie. Deux choses, il est vrai, que le Canada anglais n’a jamais bien saisies. Mais peut-on parler ici de « valeurs » ?

Pour le reste, l’égalité hommes-femmes et, bien sûr, la laïcité, il ne s’agit aucunement de spécificité québécoise, mais au contraire de valeurs démocratiques fort répandues. D’ailleurs, la loi 21 traduit moins le besoin de régler un problème religieux — la séparation entre l’Église et l’État étant déjà bien établie — que la peur de revenir en arrière. Pour certains, cette hantise du passé justifie amplement la loi. On pourrait en débattre longtemps, mais une chose est claire : en interdisant à certains membres de minorités religieuses le plein exercice de leurs droits, la loi est jusqu’à preuve du contraire bel et bien « discriminatoire ». Il n’y a pas que le Canada anglais ou le juge Marc-André Blanchard qui le pensent. Pourquoi la loi serait-elle protégée par la clause dérogatoire si on ne craignait pas son annulation précisément pour cette raison ?

De prétendre, comme le fait le premier ministre, que tout le Québec s’élève aujourd’hui pour « défendre son destin », c’est tordre le cou à une réalité beaucoup plus complexe, tout en rabaissant le nationalisme au petit bout de la lorgnette.

Source: Le petit bout de la lorgnette

Pelletier: La polarisation numéro 1 [Loi 21]

Of note:

La réputation consensuelle du Québec en prend pour son rhume. Les reportages publiés dans Le Devoir depuis une semaine démontrent que la chicane habite bel et bien nos cabanes, à cette différence près : on se divise, oui, mais en se donnant des « câlins ». En minimisant la discorde dans la mesure du possible. Ce n’est pas tant la chicane qu’on n’aime pas, en fait, c’est son étalage. À cet égard, les réseaux sociaux sont bien arrimés à la psyché québécoise. Sur les plateformes numériques, on fesse, on crache, on insulte, mais sous couvert de l’anonymat. Le mythe d’un Québec consensuel et harmonieux peut donc continuer comme si de rien n’était.

Il n’y a pas meilleur exemple d’un supposé consensus, pourtant pétri de discorde, que la question de la laïcité. « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit », disait fameusement François Legault, lors de sa défense télévisée de la loi 21. Comme si, à ce sujet, nous regardions tous dans la même direction. La décision récente du juge Marc-André Blanchard reconnaissant la constitutionnalité de la loi, tout en soustrayant les commissions scolaires anglophones de son application, est venue, bien malgré lui, consacrer cette notion du Québec francophone tout de go derrière l’interdiction des signes religieux. Ce verdict permettait de conclure que seuls les gens de l’extérieur de la province ou encore les minorités religieuses et anglophones s’opposent à la loi.

Rien n’est plus faux, évidemment. Si on a souligné à gros trait la participation du Conseil canadien musulman à cette contestation juridique, rappelons que la Fédération autonome de l’enseignement du Québec, et d’autres, en faisait également partie. Au moment de l’adoption de la loi, en 2019, deux autres centrales syndicales, la CSN et la CSQ, se sont également opposées, sans oublier les commissions scolaires, le Barreau du Québec, la Ligue des droits et libertés, la Commission des droits de la personne, le Parti libéral et Québec solidaire ainsi que de nombreux artistes et intellectuels québécois.

Non, le Québec, même francophone, n’est pas d’un même avis sur cette question. Seulement, c’est tout comme. Il est de plus en plus difficile d’argumenter contre la Révolution tranquille, contre la société distincte, contre la nécessité pour le Québec de défendre sa façon de faire et, par extension, sa survivance. Il est quasi impossible d’opposer des arguments purement rationnels à quelque chose d’aussi profondément émotif — le jugement Blanchard le rappelle de plus belle.

Après avoir redoré le blason de trois partis politiques — l’ADQ de Mario Dumont en 2007 jusqu’à la CAQ de François Legault en 2018, en passant par le PQ et sa charte des valeurs en 2013 —, l’interdiction des signes religieux est désormais perçue comme l’ultime acte de résistance de la nation francophone. Peu importe si le geste est démesuré, voire inutile — il n’y a pas de problème de religion au Québec depuis plus d’un demi-siècle ! — le vrai « leadership », clamait M. Legault récemment, exige qu’on défende le Québec l’arme au poing. Il ne faudrait surtout pas avoir peur d’utiliser la clause dérogatoire, dit-il. Loin d’en avoir honte, cette mesure serait devenue un véritable badge d’honneur, la mesure du vrai patriote.

Déjà très polarisée, la décision du juge Blanchard a invariablement polarisé la question de la laïcité encore davantage. Le débat se pose désormais en ces termes : se laisser dicter nos règles de l’extérieur ou pas. Va-t-on laisser ceux qui ne nous comprennent pas (lire la Cour suprême) nous dire quoi faire ? Il y a ici un véritable enjeu démocratique, c’est vrai. Seulement, il n’est pas celui que l’on pense. Le danger n’est pas que le Québec perde de son autonomie législative, le danger est l’affaiblissement à long terme des droits et libertés pour l’ensemble du Québec.

Rappelons, d’abord, ce qui se perd de plus en plus dans ce débat à sens unique : pourquoi il nous faut des chartes des droits et libertés et pourquoi celles-ci bénéficient d’un statut « supralégislatif ». La Déclaration universelle des droits de l’homme, la première à voir le jour en 1948, et toutes celles qui ont été adoptées par la suite, comme au Québec (1975) et au Canada (1982), sont là pour assurer que personne, indépendamment de son sexe, son ethnie, sa religion ou son orientation sexuelle ne soit traité différemment. C’est la règle la plus sophistiquée, la plus civilisée, dont dispose l’humanité depuis la nuit des temps. C’est également un code qui, par définition, doit transcender l’enceinte politique. On ne peut pas laisser le sort des plus vulnérables (les minorités) entièrement dans les mains des plus puissants (les majorités), c’est la grande leçon du XXe siècle. Par conséquent, il n’y a que les tribunaux, consacrés à l’arbitrage impartial, qui peuvent y voir.

Rappelons aussi que la loi 21 suspend non seulement la Charte canadienne des droits et libertés mais également la Charte québécoise, nous laissant orphelins en la matière. À force de jouer la carte du salut de la nation, pour des raisons opportunistes, strictement politiques, le Québec est en train de se peinturer dans un coin sombre.

Source: https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/600085/la-polarisation-numero-1?utm_source=infolettre-2021-05-05&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

Calculs politiques déplorables: Francine Pelletier on Quebec’s systemic racism hearings

Great column by Francine Pelletier on identity politics being played with respect to the Quebec hearings on systemic racism:

À la suite des piteux résultats dans Louis-Hébert, on presse Philippe Couillard de larguer la commission sur le racisme systémique, une des raisons, dit-on, de la « claque sur la gueule ». Selon l’ex-ministre libérale et animatrice de radio Nathalie Normandeau, les Québécois n’en pourraient plus de se faire dire « qu’on est racistes, xénophobes ».

Mais d’où vient l’idée (farfelue) que nous assistons ici à une « commission d’accablement des francophones »? Par quel tour de passe-passe une consultation sur la discrimination de minorités visibles devient-elle un exercice de discrimination envers la majorité ? Depuis les années 1960, toutes les grandes problématiques de l’heure — éducation, santé, justice, égalité hommes-femmes — sont passées par des consultations publiques. A-t-on crié au « procès des Québécois » au moment de la commission Parent ? Cliche ? Charbonneau ? Pourtant, à chacune de ses grandes dissections de la société québécoise, il y avait de quoi croupir de honte.

Il serait donc possible de contempler un Québec ignare, corrompu, toujours soumis à un patronage éhonté sans grimper dans les rideaux, sans y déceler autre chose qu’une façon d’y voir plus clair ? Mais entendre parler de racisme de la part de ceux et celles qui le vivent serait un affront inimaginable, une « farce », un « procès du nationalisme québécois », la mutilation de « l’âme et [du] coeur d’un peuple entraînant des conséquences irréparables »?

 Nous voici donc plongés dans une autre tragicomédie dont le Québec semble avoir le secret. On retrouve ici le même dialogue de sourds, la même indignation outrée de part et d’autre, la même incrédulité devant les propos de gens qu’on croit pourtant connaître (eh ? il a dit ça ?), amèrement vécus lors du débat sur la charte des valeurs dites québécoises.

Ce n’est pas par hasard si la première salve dans ce nouveau combat identitaire a été lancée par le chef du PQ. Après l’annonce de la commission en mars dernier, Jean-François Lisée a été le premier à dénoncer ce « procès en racisme et en xénophobie que les Québécois vont subir ». Claque sur la gueule oblige. À la suite de la défaite-surprise du PQ et du rejet de sa proposition de charte aux dernières élections, l’occasion était tout indiquée de reprendre l’initiative en peinturant l’adversaire dans le coin honni du multiculturalisme. « Ça suffit de culpabiliser les Québécois qui tiennent à la laïcité ! » de s’indigner M. Lisée. La pelure de banane était lancée. À partir de ce moment-là, nous assistions à un pugilat entre, d’un côté, ceux qui défendent le bon peuple (le « nous ») et, de l’autre, ceux qui défendent, à l’instar d’Ottawa, les pauvres immigrants (le « eux »). Devinez qui risque de l’emporter.

Il y a évidemment toutes sortes de raison de se méfier des intentions du gouvernement Couillard dans cette affaire. En perte de vitesse auprès de l’électorat francophone — qu’il n’a jamais su, c’est vrai, bien défendre —, M. Couillard a intérêt à garder les communautés culturelles solidement dans son coin. La diversité n’est pas une question entièrement neutre pour le PLQ, pas plus que la laïcité l’est pour le PQ — ou encore pour la CAQ, qui, à l’instar de ces gros footballeurs qui s’empilent les uns par-dessus les autres sur le même petit ballon, n’a pas tardé à se jeter dans la mêlée. Dans tous les cas, le pari électoral pue au nez.

 Cela dit, l’enjeu, dans le cas qui nous occupe, n’est pas la laïcité mais bien la diversité. Ce n’est pas exactement le même débat. La laïcité, d’abord, n’a jamais été perçue ici comme problématique. Les 50 dernières années sont un testament à la transformation harmonieuse d’une société archicatholique en une société qui n’est plus du tout guidée aujourd’hui par des considérations religieuses. Applaudissons l’exploit, mais admettons qu’en ce qui concerne la cohabitation gracieuse d’une société multiethnique, nous avons encore quelques croûtes à manger. La série noire de crimes haineux contre la communauté musulmane, pour ne rien dire de la montée de l’extrême droite ici comme ailleurs en Occident, est là pour nous le rappeler.

Au Québec comme ailleurs, le défi de l’heure n’est pas tant celui de la tolérance religieuse que la tolérance tout court. Sommes-nous prêts, non seulement à accepter parmi nous, mais à traiter comme nos vis-à-vis, nos égaux, ceux et celles qui ne nous ressemblent pas ?

Malgré tous ses défauts, une consultation sur la discrimination systémique m’apparaît, au contraire, tout indiquée.

Source: Calculs politiques déplorables | Le Devoir

La laïcité déculottée [Pelletier on Charles Taylor’s revisiting Bouchard-Taylor recommendations]

Good piece by Francine Pelletier on the further reflection of Charles Taylor:

Mais où commencer ? Les malentendus sont nombreux et combien enchevêtrés ! D’abord, cette notion voulant que la Révolution tranquille ait transformé le Québec en terre de la laïcité. Oui, la province s’est rapidement sécularisée dans les années 60 ; il y a eu une grande « perte d’influence de la religion », pour ne rien dire de la déconfessionnalisation des écoles. Mais la laïcité implique une séparation de l’Église et de l’État autrement plus pointue, une qui passe par l’ordre juridique et qui aurait exigé, excusez-moi de le souligner à gros traits, le retrait du crucifix à l’Assemblée nationale.

La laïcité comporte un deuxième volet, plus important encore : la neutralité de l’État. Contrairement aux interprétations souvent véhiculées, cela n’implique pas une désaffection religieuse. Loin de récuser, la neutralité « accueille » toute religion seulement sans favoritisme ni parti pris. Comme le suggère le sociologue belge Marc Jacquemain, il ne s’agit pas  d’une valeur en soi, mais d’un dispositif qui garantit une valeur, celle de la liberté de pensée et de religion. L’important n’est pas la neutralité ni l’absence de religion, en d’autres mots, mais bien la liberté de conscience. La possibilité pour chacun d’entre nous de vivre selon ses croyances, en toute liberté. Pour que ce foisonnement individuel puisse se réaliser, l’État, lui, doit offrir une page blanche.

Rien de ça n’a été officiellement discuté, encore moins légiféré, sous le gouvernement Lesage. Il ne l’a pas été beaucoup plus lors de la commission Bouchard-Taylor qui, de toute façon, se penchait sur un à-côté de la laïcité, les accommodements religieux. Les commissaires ont beau avoir inscrit la notion de « laïcité ouverte » dans leur rapport, celui-ci, on le sait, a été grossièrement tabletté. La notion n’a donc guère de sens pour l’ensemble des Québécois aujourd’hui. Si elle avait été bien comprise, aurait-on fait un tel gâchis de la « charte des valeurs » cinq ans plus tard ?

La législation proposée par le gouvernement Marois offrait un premier exercice, en bonne et due forme, sur la laïcité. À la bonne heure. Mais plutôt que de discuter de la neutralité de l’État et du type de laïcité que nous voulions, le débat s’est enlisé sur la question de l’identité nationale. C’est la raison pour laquelle l’exercice a été rapidement rebaptisé « charte des valeurs québécoises ». Il ne s’agissait pas d’établir rationnellement, juridiquement, le « rapport entre le politique et le religieux » ; il s’agissait de dire ce qu’on ne tolérait pas au Québec. C’est chaque fois, en fait, la même chose. Que ce soit dans la foulée de la Révolution tranquille, du « code de vie » d’Hérouxville ou de la charte des valeurs, le sentiment antireligieux, la hantise du passé prennent le dessus et dictent les résultats.

Comme le note Marc Jacquemain, il n’y a que la France qui opte pour cette laïcité dite républicaine, nourrie de suspicion envers la religion (Révolution française oblige) et où, au nom d’une supposée cohésion sociale, on a comme mission « l’émancipation » du croyant. Or, le type de laïcité proposée par MM. Bouchard et Taylor, aussi appelée laïcité libérale, est aux antipodes de cette laïcité française où, plutôt que de défendre « le droit de l’individu face à l’État » on défend « le droit (et même le devoir) de l’État de défendre l’individu face à la religion ».

Ce qui nous amène au consensus que M. Taylor aurait malencontreusement fait voler en éclats, celui d’interdire aux juges, magistrats et policiers le port de signes religieux.

D’abord, est-ce vraiment une victoire d’ériger ce principe en loi alors qu’on ne comprend guère sur quoi une telle restriction repose ? Il s’agit, après tout, de bafouer les droits fondamentaux de certains individus. La « neutralité d’apparence » en vaut-elle vraiment la chandelle ? Je suis plutôt disposée à le croire, mais je trouve suspect qu’on veuille applaudir seulement à ce qui restreint ici les droits individuels alors que c’est silence radio sur ce qui garantirait leur épanouissement. Plutôt qu’un geste réfléchi en vue d’une laïcité réelle, un tel consensus n’agit-il pas plutôt comme un gros diachylon sur la plaie béante de l’identité nationale ?

Charles Taylor a raison de nous forcer à y réfléchir à deux fois.

Multiculturaliste, moi? | Francine Pelletier

Francine Pelletier, in a welcome departure from most Quebec commentary on multiculturalism, places its origins correctly in its historic and social context, dating back to the Bi and Bi Report on the “other groups” and the 1971 policy, well in advance of the 1982 repatriation of the constitution:

Je ne doute pas un instant que Trudeau père ait joué méchamment du coude lors de la Nuit des longs couteaux. Trudeau savait ce qu’il voulait et n’hésitait pas à forcer pour l’obtenir. A-t-il favorisé cette clause spécifiquement pour embêter le Québec ou plutôt, selon une autre version des faits, pour augmenter ses appuis ailleurs au pays ? Ou encore, tout simplement parce qu’il croyait que le multiculturalisme était la voie la plus prometteuse pour le Canada ? On pourrait en discuter longtemps. Le problème c’est que la perception du multiculturalisme au Québec est entièrement collée à ce petit moment ténu de notre histoire, sans tenir compte de ce qui s’est passé avant ou après.

Le multiculturalisme est né, non pas avec Trudeau, mais avec la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme au milieu des années 1960. Lors de ses audiences, la commission Laurendeau-Dunton doit reconnaître qu’il y a d’autres forces en présence que les seuls « éléments britanniques ou français ». Elle en fera une recommandation : « la reconnaissance de la contribution des divers groupes ethniques à la société canadienne ». En 1971, Trudeau, suivant les indications des commissaires, en fera une politique officielle. Dans son discours à la Chambre des communes, il déclare que le gouvernement accepte « la prétention des autres communautés culturelles qu’elles aussi sont des éléments essentiels au Canada ».

Sans Trudeau ni la déclaration officielle, sans René Lévesque ni le bras de fer constitutionnel, le Canada serait sans doute devenu « multiculturaliste » quand même. En prenant un peu plus de temps, c’est tout. En 1980, les immigrants de première et deuxième génération comptent pour plus de la moitié de la population canadienne, tout un changement en l’espace de deux générations. C’est d’ailleurs Brian Mulroney qui fera une loi sur le multiculturalisme (1988) afin de « promouvoir la participation entière et équitable des individus et des collectivités de toutes origines à l’évolution de la nation ».

Voilà pour la grande histoire. À aucun moment n’est-il question de « congédier la souveraineté populaire », comme le répète Mathieu Bock-Côté, d’abolir le « tronc commun » ou « d’inverser le devoir d’intégration ». Ce sont là des lubies entretenues par des nationalistes conservateurs.

Mieux : on a beau se targuer de faire de « l’interculturalisme » au Québec, rien n’indique, en fait, que notre façon d’aborder l’immigration est différente de celle du ROC. « Les chercheurs s’entendent pour dire que ce modèle a davantage été une déclaration d’intention qu’une véritable politique publique », dit Jocelyn Maclure dans Retrouver la raison. Depuis que le PQ a répudié, au début des années 1980, sa politique de « convergence culturelle » — perçue comme trop assimilatrice et portant le flanc à des accusations de nationalisme ethnique —, il n’y a pas de différences réelles entre la façon de concevoir l’immigration au Québec ou au Canada. Toutes les deux reposent sur un principe de réciprocité : « L’immigrant est invité à s’intégrer aux principales institutions et à apprendre la langue ou les langues officielles, à participer à la vie politique et à respecter les normes communes. »

Sous l’influence desdits conservateurs, de nombreux politiciens tentent aujourd’hui de revenir en arrière, c’est clair. Après la charte des valeurs, le « test des valeurs »proposé par François Legault et la « concordance culturelle » proposée par l’autre aspirant-chef, Jean-François Lisée, indiquent de nouvelles velléités assimilatrices vis-à-vis des immigrants.

Des études montrent, pourtant, que c’est en respectant les différentes cultures, plutôt qu’en les neutralisant, que les immigrants sont plus susceptibles de s’intégrer à la société d’accueil.

Veut-on vraiment cracher dans la soupe du multiculturalisme ?

Le multiculturalisme est né, non pas avec Trudeau, mais avec la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme au milieu des années 1960. Lors de ses audiences, la commission Laurendeau-Dunton doit reconnaître qu’il y a d’autres forces en présence que les seuls « éléments britanniques ou français ». Elle en fera une recommandation : « la reconnaissance de la contribution des divers groupes ethniques à la société canadienne ». En 1971, Trudeau, suivant les indications des commissaires, en fera une politique officielle. Dans son discours à la Chambre des communes, il déclare que le gouvernement accepte « la prétention des autres communautés culturelles qu’elles aussi sont des éléments essentiels au Canada ».

Source: Multiculturaliste, moi? | Le Devoir

Quebec Values Charter Commentary: Francine Pelletier, Chris Selley, Louise Arbour

Good commentary on Quebec and the values charter by Francine Pelletier:

Certains diront que le PQ a fait preuve de génie à si bien exploiter ce qu’Hubert Aquin appelait « la fatigue culturelle du Canada français », le sentiment d’insécurité qui colle à la peau des Québécois francophones d’un certain âge. C’est cette même frilosité que dénonçait d’ailleurs le chroniqueur Marc Cassivi de La Presse cette semaine, se désolant du caractère « blanc francophone » de la télé québécoise. Le Québec n’est ni moins métissé ni moins accueillant que bien des coins d’Amérique, mais la peur de l’Autre — ou si vous voulez, la peur de disparaître — y est plus manifeste. Le PQ l’a très bien compris. Malheureusement, plutôt que de tenter de nous hisser hors de ce guêpier, il nous y enfonce.

Crise d’identité | Le Devoir.

Some other commentary of note, starting with a good piece by Chris Selley, reminding that the sky may not in fact be falling:

It doesn’t look much like the first step of a revolution, really. And Occam’s Razor suggests a simple reason for that: Every time a pollster asks Quebecers if the “values charter” is a priority for them, they say no. The Léger poll last month found the issue was most pressing to just 14% of Parti Québécois voters, never mind the others. An even stickier wicket is that when Ipsos asked in October whether public servants should actually lose their jobs if they refuse to take off their religious symbols, just 38% of Quebecers said yes — many fewer than ostensibly support the law that would compel them to do so.

It all suggests that unexciting could yet win the day in Quebec. The charter might become law, but when it comes time to fire that renowned kippa-wearing surgeon, and hijab-wearing day care workers start bidding tearful farewells to their charges, Quebecers’ better angels might leap back into action. Hospitals and universities might simply disobey the charter, as they’ve promised to do, and there mightn’t be any political profit in demanding enforcement.

At this point, we would have to call that a win. We can hope. But what a spineless spectacle Quebec’s politicians would have given us along the way. Just 20% of intended Liberal voters support the charter; just 10% consider it the most important issue, and presumably most are opposed. Still Mr. Couillard can’t find his way to simply opposing an incoherent and buck-naked political provocation from a desperate and unpopular government fronting a sovereignty movement that’s running on fumes. One hopes he at least has trouble sleeping.

Chris Selley: How Quebec’s secularism debate could still fizzle | National Post.

Louise Arbour, former Supreme Court judge and UN High Commissioner for Human Rights, is particularly damming:

«Il est particulièrement odieux d’en faire payer le prix à des femmes déjà marginalisées et pour qui l’accès à l’emploi est un facteur clé à la fois d’autonomie et d’intégration», écrit-elle en référence aux musulmanes qui portent le hijab, dans une lettre publiée en exclusivité par La Presse.

Mme Arbour y critique vivement le projet de loi mené par Bernard Drainville.

Les Québécois doivent se garder d’être charmés par un certain nationalisme rétrograde et continuer à s’ouvrir sur le monde, plaide-t-elle.

«La Charte de la laïcité nous incite à céder au chant des sirènes, illustre Mme Arbour. Ce chant évoque l’image nostalgique d’une société homogène catho-laïque, où «nos» symboles religieux nous paraissent inoffensifs […] alors que ceux des «autres» feraient au contraire peser une menace permanente sur nous.»

Des conséquences odieuses, dit Louise Arbour

Le pape ou Julie Miville-Dechêne | Le Devoir

A few good articles on the Conseil du statut de la femme, and its president, Julie Miville-Dechêne, and how she is being careful not to be drawn into the debate over the proposed Charter. She refused the Prix du mouvement laïque  and has insisted on an evidence-based approach as to whether or not wearing the veil is forced or voluntary (most studies indicate the latter):

Le pape ou Julie Miville-Dechêne | Le Devoir.

Miville-Dechêne a refusé le prix du Mouvement laïque destiné au CSF