Myles: Le débat reste à faire

Good column noting the need for a discussion on immigration levels and their impact on housing etc. And that it is encouraging that this debate is possible without falling into xenophobic tropes:

D’abord confinée aux marges du débat politique, la décision unilatérale du gouvernement Trudeau d’accueillir 500 000 immigrants par année commence enfin à soulever des questions pressantes.

Depuis quelques semaines, les médias du Canada anglais se questionnent sur les capacités d’accueil du Canada. C’est tout un contraste avec la situation qui prévalait l’automne dernier, lorsque le premier ministre, Justin Trudeau, a annoncé son intention d’ouvrir les vannes à l’immigration à compter de 2025. Les premiers ministres des provinces, préoccupés par le vieillissement de la population et la pénurie de main-d’oeuvre, n’avaient rien trouvé à redire. Seul le premier ministre du Québec, François Legault, s’était inscrit en faux contre cette politique fédérale qui aurait mérité un débat public beaucoup plus exhaustif compte tenu de son ampleur.

Dans un entretien à La Presse, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a pris un malin plaisir à souligner ce revirement. En mai, le Bloc a présenté une motion critique des cibles en raison de leur impact sur le poids du français, le logement et les services publics déjà exsangues. Malgré l’appui des conservateurs, la motion a été rejetée sans ménagement par le couple libéral-néodémocrate. « Ce débat en soi est une excellente nouvelle. Jusqu’à tout récemment, c’était facile. On disait que les Québécois étaient des racistes, contre l’immigration, et que le Canada était un gentil pays d’accueil multiculturaliste. C’était simple de même », a ironisé M. Blanchet.

Mais voilà que la coupe est pleine avant même d’avoir enclenché la marche vers l’accueil d’un demi-million d’immigrants par année. La crise du logement, largement documentée dans Le Devoir, s’empare de toutes les grandes villes et même des villes intermédiaires du pays. À Toronto, la nouvelle mairesse, Olivia Chow, a lancé un cri d’alarme sitôt entrée en fonction. Il n’y a plus de place pour loger les migrants, à telle enseigne qu’ils occupent près du tiers des lits dans les refuges pour sans-abri.

La pénurie de logements est sans contredit le principal écueil de la politique fédérale, mais il y en a d’autres. Dans un rapport récent, la Banque TD prédit que la forte hausse de l’immigration entraînera un manque à gagner de 500 000 logements dès 2025, en plus d’exercer une pression sur les taux d’intérêt, la prestation des services publics et les infrastructures. Le Canada se classe au 31e rang sur 34 pour le nombre de lits d’hôpital par habitant en soins de courte durée. Rien ne laisse présager qu’une amélioration du bilan est à l’horizon.

Voilà donc une occasion inespérée de débattre des capacités d’accueil du Canada sans se faire taxer de sombres desseins ou de xénophobie rampante. Ce pays, de même que le Québec, est promis à des défis considérables. Au Canada, près de 19,5 % de la population a 65 ans et plus, comparativement à 20,5 % au Québec. En 2030, la cohorte des 65 ans et plus passera à 23 % de la population au Canada et à 25 % au Québec.

L’immigration n’est pourtant pas une panacée. Chiffres à l’appui, notre chroniqueur Gérard Bérubé expliquait récemment que « l’immigration débridée n’est qu’un remède temporaire à la pénurie de main-d’oeuvre et qu’un contre-pied parmi d’autres au vieillissement de la population ».

La politique libérale masque un problème de fond. La croissance de la population dope le PIB en général, mais si on s’attarde au PIB réel par habitant, qui permet de mesurer le niveau de vie, le Canada arrive dernier parmi les membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La productivité, sujet tabou s’il en est, n’est tout simplement pas au rendez-vous depuis 2014. Sans un redressement de cet indicateur, nous ne pourrons espérer que le bien-être économique des Canadiens s’améliorera par une stratégie misant sur la croissance démographique.

Bien sûr, l’immigration est un apport considérable pour la diversité et la vitalité du Canada et du Québec. Les sociétés monolithiques, réelles ou fantasmées, qui sont basées sur la recherche de mythes fondateurs et de valeurs consensuelles, offrent un spectacle d’une plate grisaille.

Il faut avoir la force de débattre des seuils d’immigration, sereinement, et demander au gouvernement fédéral de refaire ses calculs en fonction des capacités réelles d’accueil, et non des promesses électoralistes qui ont peu de chance de se matérialiser en matière de bonification de l’offre de logements et d’amélioration des services publics.

Pour le Québec, le défi est double. Il faut miser sur des politiques et des leviers d’intégration des nouveaux arrivants au fait français, en leur tendant la main au lieu de les stigmatiser. Et trouver une façon de préserver le poids démographique du Québec dans la Confédération sans le déposséder de ses attributs de gardien du fait français en terre d’Amérique. Les deux objectifs sont compatibles, mais ils n’en demeurent pas moins difficiles à atteindre dans un contexte d’immigration effrénée.

Source: Le débat reste à faire

Yakabuski: Bill 21 has made immigrants in Quebec grow even more attached to Canada 

Good commentary on a significant study (Le sentiment d’appartenance des immigrants au Québec s’effrite par rapport au Canada):

When then-premier Pauline Marois unveiled her sovereigntist Parti Québécois government’s proposed Charter of Quebec Values in 2013, she got an earful from an unlikely critic.

Source: Bill 21 has made immigrants in Quebec grow even more attached to Canada

Tellier: Et si François Legault se fourvoyait…

The independentiste take:

Le 25 mars dernier, lors de la fermeture du chemin Roxham, le premier ministre Legault était triomphant : nous cesserions d’être submergés par un flux incontrôlable de demandeurs d’asile. Nous apprenons maintenant que cela n’a nullement été le cas. Le flux est aussi imposant qu’avant.

Il y a quelques jours, nous apprenions que six jeunes hockeyeurs ukrainiens qui ont été acclamés au tournoi annuel de hockey pee-wee de Québec l’hiver dernier revenaient à Québec pour y étudier. Oh, surprise !, ils viennent étudier à l’école secondaire « publique » de langue anglaise St Patrick’s de Québec.

Ces enfants ne satisfont pas aux critères généraux d’admissibilité aux écoles publiques anglophones du Québec, leurs parents n’ayant pas la citoyenneté canadienne et leurs frères et soeurs n’ayant jamais reçu la majeure partie de leur enseignement primaire en anglais au Canada.

De plus, cinq des six joueurs ne sont pas, non plus, à la charge d’une personne qui séjourne temporairement au Québec. Reste une dernière possibilité de se qualifier pour être admissibles à l’enseignement en anglais dans une école secondaire publique du Québec : être admis en raison d’une situation particulière.

Venir d’un pays agressé par une puissance nucléaire constitue une situation particulière, c’est incontestable, tout comme peut l’être le fait de venir d’un pays soumis à une dictature ou d’un pays éprouvé par des cataclysmes naturels (incendies de forêt, tremblement de terre, hausse du niveau des mers, inondations, typhons, tempêtes tropicales, sécheresse, etc.), par des persécutions, des guerres civiles, une inflation galopante, une banqueroute nationale et le reste.

Tous ces gens possiblement admissibles ont potentiellement plus de chances de s’inscrire dans les écoles primaires et secondaires publiques anglophones du Québec que les « Québécois francophones de souche » eux-mêmes. Nous sommes dans l’absurdité absolue.

Improvisation

Nous nageons, en matière d’immigration au Canada (et conséquemment, au Québec), dans l’improvisation et l’arbitraire les plus complets. S’ajoute à cela la décision du Canada anglais et de son gouvernement national de passer de 40 à 100 millions d’habitants au Canada d’ici 75 ans ; cela, sans qu’à aucun moment ne soit prise en considération l’incidence qu’une telle politique est susceptible d’avoir sur ce qui fut longtemps (jusque vers 1835) la majorité du Canada, la « nation » québécoise (officiellement reconnue comme telle par le Parlement canadien).

Face à tout cela, François Legault et la CAQ optent pour la politique de l’autruche. Les victoires sur papier sont célébrées, mais l’évidence du cul-de-sac dans lequel nous nous trouvons comme population francophone en Amérique ne les incite aucunement à remettre en question le cadre constitutionnel qui nous condamne à l’assimilation du fait :

1- De l’absence totale de prise sur les migrations interprovinciales ;

2- De l’omniprésence d’établissements primaires et secondaires anglophones à travers le territoire du Québec ;

3- De la marginalisation accélérée de la population francophone et du Québec à l’intérieur du Canada.

Tout homme d’État responsable ferait tout pour que la seule et unique voie de sortie, soit celle de la souveraineté, soit examinée avec sérieux. Or, le premier ministre Legault et son parti sont chaque jour plus fédéralistes et plus antisouverainistes.

Depuis sa fondation, la CAQ n’a jamais eu d’objectif plus évident que de tuer le mouvement souverainiste en se prétendant « nationaliste » tout en étant secrètement aussi fédéraliste que le Parti libéral du Québec. Sans la fondation de ce parti, Pauline Marois aurait, selon toute vraisemblance, eu droit à un premier mandat majoritaire et à un deuxième mandat, au moins minoritaire.

Un vrai parti québécois fédéraliste et nationaliste (ce que fut l’Union nationale de Maurice Duplessis) doit, au minimum, veiller à ce que le poids démographique du Québec ne chute pas à l’intérieur du Canada. Or, la CAQ opte à la fois pour l’extinction du mouvement souverainiste et pour la réduction voulue et planifiée du poids du Québec à l’intérieur de l’ensemble canadien. Cela est tout simplement suicidaire.

Face à l’histoire, François Legault et la CAQ porteront une immense responsabilité advenant notre transformation en simple groupe ethnique assimilé parmi d’autres. En sont-ils conscients ?

Source: Et si François Legault se fourvoyait…

Des immigrants parlant le français au quotidien déplorent leur exclusion des «statistiques de Legault»

A noter. One personal story but have noticed that Le Devoir has increased its coverage of immigration often highlighting these kinds of situations and issues:

Ils ont choisi le Québec pour sa réputation progressiste, son ouverture sur le monde et parce qu’ils sont francophiles. Ils ont quitté les États-Unis, inquiets du devenir du pays durant la présidence de Donald Trump. Des immigrants américains se disent aujourd’hui « sous le choc » et « déçus » par le discours et les politiques du gouvernement de François Legault, qui rongent leur sentiment d’appartenance.

Alors qu’ils font tout pour apprendre et vivre en français, ces nouveaux arrivants rejettent l’étiquette de personnes qui « anglicisent » le Québec. Même s’ils utilisent le français dans leur quotidien et au travail, ils ne compteront jamais dans « les statistiques de Legault », déplore Kiyoshi Mukaï, Américain d’origine japonaise installé à Montréal depuis un an et demi.

Les deux indicateurs cités par le premier ministre François Legault, notamment dans son dernier discours d’ouverture, sont en effet la langue maternelle et celle parlée à la maison. M. Mukaï ne coche donc pas les bonnes cases : l’anglais comme langue maternelle, il parle espagnol à la maison, la langue maternelle de son épouse, Victoria Girón, originaire du Honduras.

« J’ai toujours voulu vivre au Québec », précise Kiyoshi Mukaï à plusieurs reprises durant l’entrevue avec Le Devoir,réalisantune partie de ses études en français. « Quand Trump a commencé sa campagne, j’ai appelé un consultant en immigration et déposé une demande », raconte-t-il. Il a ensuite patienté durant quatre ans, entre 2018 et 2022, notamment à cause de délais liés à la pandémie, pour enfin officiellement immigrer à Montréal.

Tous les deux assurent utiliser le français quotidiennement dans leur vie sociale et au travail. Ils ont même été prêts à débourser près de 4000 $ pour que Mme Girón puisse étudier la langue dès son arrivée. Elle ne détenait alors qu’un visa de visiteur et n’avait donc pas accès à la francisation gratuite.

Partant pratiquement de zéro, elle a réussi le tour de force d’atteindre un niveau conversationnel en six mois, niveau qu’elle démontre tout au long de notre entrevue. « Pour nous, c’était très important d’acquérir la langue pour faire partie de la société, même s’il fallait payer », raconte-t-elle. Non seulement pour aller au dépanneur ou prendre le métro, mais aussi pour son « indépendance », précise-t-elle.

Maintenant que le couple est marié, elle a obtenu un visa de travail. Architecte de formation, elle suivra bientôt une formation linguistique complémentaire et un peu plus technique pour ses éventuelles entrevues d’embauche.

Dans l’ombre des statistiques

« Nous, ce qu’on vit est que le français est clairement la lingua franca. Au point que ça surprend nos amis qui nous visitent », assure aussi un autre Québécois d’origine américaine. Il a beaucoup de points en commun avec M. Mukaï et Mme Girón, mais il a demandé de protéger son identité par peur de devenir une cible en ligne.

Chercheur universitaire dans un établissement francophone à Montréal, il a quitté Portland en Oregon, lui aussi durant les années Trump, un endroit pourtant réputé comme un bastion progressiste. « Un jour, j’ai trouvé ma petite fille, qui avait alors 6 ans, qui se cachait sous le lit avec une amie. Elles jouaient qu’il y avait un tireur actif. Je me suis dit “Est-ce que c’est vraiment ici qu’on va élever nos filles ?” » La mise en situation était potentiellement tirée d’un exercice contre les fusillades, qui sont devenues courantes dans les écoles américaines.

« La première fois qu’on a visité Montréal, on a été tellement attiré par la diversité, l’aspect international et le fait de pouvoir communiquer dans plusieurs langues », relate-t-il.

La famille ne regrette pas son choix. Leurs deux enfants sont maintenant « 100 % bilingues », car ils fréquentent l’école francophone grâce à la loi 101. Ils savent chanter des paroles des Trois Accords ou des Cowboys Fringants.

« Mais on ne comptera jamais dans les statistiques de Legault, on ne marche pas dans son message politique », dit l’homme dans la cinquantaine. « Je comprends de plus en plus que nous ne serons jamais acceptés comme des Québécois », dit-il. Il trouve ce constat « triste et décevant », alors que, comme pour nombre d’immigrants, il lui semble plus facile de se dire Canadien.

Il dénonce le choix de s’en tenir surtout à la langue maternelle, « quelque chose qu’on ne contrôle pas ». Si la possibilité d’appartenir, de se réclamer Québécois en dépend, alors il faut faire partie « d’une ethnie en fin de compte, au lieu d’une nationalité », constate-t-il.

Impossible, à ce compte, d’entrer dans « ce gabarit », même par l’assimilation — une politique que les États-Unis ont explicitement abandonnée dans les années 1990 et aujourd’hui associée à la droite trumpiste —, note-t-il.

Des délais

Les politiciens « donnent un portrait faux et incomplet » de l’immigration, croit M. Mukaï. Le discours sur le déclin du français sert, selon lui, à justifier des seuils d’immigration plus bas : « À l’heure actuelle, on sait notamment que la peur de l’anglicisation du Québec a joué un rôle dans les limites annuelles établies pour la réunification familiale », constate-t-il.

Ces délais qui s’allongent, il en connaît quelque chose. Sa femme attend depuis plus d’un an d’obtenir sa résidence permanente. Même si le couple a le privilège d’être ici ensemble, Mme Girón ayant d’abord obtenu un visa de touriste puis un visa de travail, il déplore d’être instrumentalisé pour une politique qui « garde des couples et des familles séparées ». « Pour moi, c’est inhumain », dit-il.

« Je sais que c’est un privilège d’immigrer et je suis toujours reconnaissant […], mais je me sens un peu confus et trahi en même temps », confie M. Mukaï.

Le ministère fédéral de l’Immigration a récemment confirmé au Devoir que les seuils établis par Québec ralentissent en effet le regroupement familial. Les délais sont de 10 à 15 mois plus courts dans le reste du Canada. Au total, 36 800 personnes sont en attente d’une résidence permanente dans la catégorie du regroupement familial au Québec, alors que la barre maximale établie par le gouvernement Legault se situe à 10 600 personnes pour l’année 2023.

C’est précisément les participants à ce programme que le premier ministre a accusé en 2022 de mettre le Québec sur la voie de la « louisianisation ».

Pour tous ces immigrants, il y a pourtant d’autres marqueurs identitaires clairs et tout aussi importants, comme les valeurs progressistes, féministes et égalitaires, citent-ils tous. « Au Québec, on se sent dans une société distincte. C’est plus une communauté, et la manière de traiter les gens est plus amicale », observe Victoria Girón.

« Toute l’huile qui a été jetée sur le feu identitaire, c’est vraiment pour distraire, alors que d’autres choses sont bien en train de pourrir, comme la santé et l’éducation », dit quant à lui le chercheur universitaire.

Source: Des immigrants parlant le français au quotidien déplorent leur exclusion des «statistiques de Legault»

Le sentiment d’appartenance des immigrants au Québec s’effrite par rapport au Canada

Not surprising given Loi 21 and other initiatives:

Les débats sur la laïcité ont permis au Canada de marquer des points dans la guerre d’usure avec le Québec pour la loyauté des immigrants racisés. Le sentiment d’appartenir à la communauté québécoise n’a pas décliné entre 2012 et 2019, mais cet « élan » s’est néanmoins affaibli par rapport à la volonté d’être canadien, indique une nouvelle étude.

Ce déficit d’appartenance à la province s’est aussi étendu aux minorités non religieuses et à celles qui sont francophones durant cette période. Elles étaient pourtant moins susceptibles d’être touchées par les deux « événements focalisateurs » sous la loupe de cet article publié récemment dans la Revue canadienne de science politique que sont le projet de charte des valeurs et le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État.

Les chercheurs ont mesuré l’évolution de l’appartenance à travers trois enquêtes qui coïncident dans le temps avec ces grands débats de société, soit en 2012, 2014 et 2019. « Au début de la période étudiée, on voit que, chez les immigrants non religieux ou francophones, il n’y a pas de préférence marquée entre le Québec ou le Canada. L’appartenance à l’un ou l’autre est aussi forte », explique Antoine Bilodeau, professeur de science politique à l’Université Concordia et coauteur de l’étude avec Luc Turgeon.

Ces perceptions évoluent, avec un creux en 2014, pour ensuite stagner envers le Québec. Mais pendant ce temps, le sentiment d’appartenance envers le Canada grandit, et cet effet est généralisé à tous les immigrants racisés, pas seulement ceux qui sont religieux ou qui ne sont pas francophones.

« Cela indique que les groupes minoritaires ont perçu ces débats comme une remise en question plus large de la relation avec la majorité. Ce qui est en trame de fond de tout ça, chez certains partisans [de la laïcité], mais beaucoup chez ses détracteurs, c’est que ces politiques reflètent le malaise du Québec avec la diversité grandissante », détaille-t-il.

Mais ce lien n’est pas causal avec une certitude absolue. Les chercheurs constatent plutôt que l’aiguille a bougé en faveur du fédéral sur le cadran de l’appartenance et attribuent cette modification à des facteurs déjà bien démontrés. Même si la transformation n’est pas totale, elle correspond dans le temps avec ces moments clés et elle est cohérente avec la littérature scientifique.

Un certain nombre d’études au Québec laissaient déjà entendre que les débats sur les symboles religieux avaient nourri un sentiment d’exclusion, mais elles ne permettaient pas de faire cette comparaison avant et après les propositions législatives.

Les deux auteurs, cette fois, ne peuvent « que conclure que les débats sur l’interdiction des symboles religieux à travers les propositions législatives qui ont pris place en 2014 et en 2019 ont contribué à détériorer la relation des immigrants racisés avec la communauté politique québécoise ou, plus précisément, ont contribué à creuser l’écart dans le sentiment d’appartenance à l’avantage du Canada », écrivent-ils dans l’étude.

Deux modèles

« Au fond, la perception est que le modèle fédéral est plus flexible dans sa définition de qui il reconnaît comme citoyen à part entière », résume le professeur, qui étudie ces aspects depuis nombre d’années. Et les débats sur la laïcité sont « venus consolider ou accentuer cette perception ».

Les deux coauteurs citent d’ailleurs l’ancien premier ministre Jacques Parizeau, qui s’inquiétait en 2013 que le projet de charte des valeurs du Parti québécois fasse la part belle au fédéralisme, qui allait pouvoir ainsi se présenter comme le véritable défenseur des minorités.

« Il [Jacques Parizeau] disait “vous allez perdre de vue la dynamique de compétition”. L’étude lui donne raison », explique M. Bilodeau.

Encore plus frappant aux yeux du coauteur de l’étude, la perte du sentiment d’appartenance vis-à-vis du gouvernement québécois « est causée par ses propres actions », plutôt que, par exemple, la passivité ou l’incapacité à rattraper le fédéral.

Autre fait intéressant, le sentiment d’appartenance des immigrants racisés a été mesuré par deux aspects : l’attachement et le sentiment d’être accepté. Le concept d’appartenance est ainsi mieux compris dans sa dimension relationnelle, une relation à deux sens.

« C’est un peu comme demander “est-ce que je veux faire partie du groupe ? [attachement] Puis, est-ce que j’ai la perception que le groupe veut que j’en fasse partie ? [sentiment d’acceptation]” », détaille M. Bilodeau.

On pourrait penser que c’est surtout le sentiment d’acceptation qui a été touché : « Intuitivement, on dirait, ce geste me montre qu’ils ne veulent pas de moi. » Mais il y a, selon le professeur, un effet boomerang sur le désir de faire partie de la communauté, sur le sentiment d’attachement. « Non seulement c’est que je sens, qu’ils ne veulent pas [que j’appartienne au groupe], mais ça me fait remettre en question ma propre volonté d’être Québécois par rapport à “je veux être Canadien”. »

Des expériences vécues

« J’aimerais beaucoup me tourner vers le sentiment d’appartenance envers le Québec, mais on nous fait sentir qu’on n’y appartient pas. Alors, il faut se tourner ailleurs », explique d’ailleurs en entrevue Jana, une jeune musulmane. Le Devoir a choisi de ne pas publier son nom de famille, car la Montréalaise est encore mineure.

Pour elle, ce sont assurément les débats sur la laïcité qui ont entamé son sentiment d’appartenance : « Avant, je m’identifiais comme Québécoise, mais, avec les nouvelles lois, j’ai senti que ça a créé deux classes différentes : ceux qui peuvent réaliser leurs rêves et les autres, qui ne le peuvent pas. »

« Moi, je voulais devenir avocate pour défendre l’équité sociale, mais j’ai l’impression que je ne peux pas choisir cette carrière sans sacrifier ma religion », dit la jeune femme, qui porte le hidjab.

La Loi sur la laïcité de l’État, connue d’abord comme projet de loi 21, interdit le port de signes religieux chez les agents qui incarnent l’autorité de l’État, y compris les juges et les procureurs de la Couronne.

Jana pourrait exercer à titre d’avocate en pratique privée, reconnaît-elle, mais elle a l’impression que certaines portes lui sont déjà fermées avant même qu’elle entame des études de droit.

Pour Garine Papazian-Zohrabian, professeure de psychopédagogie à l’Université de Montréal et psychologue clinicienne, cette étude va dans le même sens que ce que d’autres travaux ont démontré : « les approches coercitives freinent le sentiment d’appartenance », a-t-elle déjà écrit sur plusieurs tribunes.

« Je vois aujourd’hui les conséquences de la loi 21 [Loi sur la laïcité de l’État] dans le milieu enseignant », dit Mme Papazian-Zohrabian. Elle voit avec grande déception les embauches de personnel non légalement qualifié dans les écoles, « alors qu’on prive nos élèves de bonnes enseignantes » parce qu’elles portent le voile.

« On pousse les gens à se recroqueviller sur eux-mêmes et à trouver une place uniquement dans leur communauté. Symboliquement, on ne peut plus parler d’intégration », dit-elle.

Mme Papazian-Zohrabian a émigré du Liban et elle est d’origine arménienne, « petite-fille de rescapés d’un génocide », donc à même de comprendre l’importance de l’identité, remarque-t-elle.

Les politiques et le discours sur l’immigration ont créé « une dynamique de plus en plus polarisée », selon la spécialiste. Beaucoup d’immigrants ont pourtant « choisi le Québec ou le Canada parce que c’est une société progressiste et une société de droit. Quand ils se sentent attaqués ici, ça crée de la détresse chez eux ».

Source: Le sentiment d’appartenance des immigrants au Québec s’effrite par rapport au Canada

Exil de mer et de vent 

Portrait of Ukrainian exiles in rural Quebec, their welcome into a small community of 100 people, and the challenges they face and how they adopt or not:

Mai dernier. Les trois fillettes sautillent sur le terrain dans le printemps tout neuf. Derrière la maison, il y a la baie immense, les îles, la somptuosité de la Basse-Côte-Nord. Artur exulte : l’épicerie de Tête-à-la-Baleine a enfin reçu des betteraves. Sa soupe borchtch est au feu. Snizhana, vêtue de jaune et de bleu, tient la petite dernière, la quatrième, dans ses bras. « C’est un hasard. Vous me voyez vêtue aux couleurs de l’Ukraine. »

Cet hiver, elle s’est longuement promenée sur la baie gelée, main dans la main avec les enfants et avec sa nostalgie. Ensemble, elle, les filles et la nostalgie, elles ont vu des corbeaux, des phoques, des belettes. Et des renards roux à la queue longue et touffue. En Ukraine aussi, il y avait des renards roux. Les enfants criaient leur joie. Snizhana étouffait son désarroi.

Les Levytskyi, Artur, Snizhana et leurs quatre enfants, sont ici depuis février. Si on les additionne aux membres de l’autre famille ukrainienne arrivée six mois auparavant, les deux maisonnées font gonfler la population de Tête-à-la-Baleine de 11 personnes. Sur une population de 100. C’est beaucoup !

Deux familles qui ont quitté l’Ukraine parce qu’elles étaient en train de devenir un peu folles. Fallait partir. Par tous les moyens. « Mon cerveau avait cessé de fonctionner, se souvient Snizhana, j’avançais comme un animal. » Un animal terrorisé. « Nous dormions tout habillés au cas où il faudrait vite décamper. Je ne suis pas brave, je l’avoue. Peut-être parce que je suis une mère. » Snizhana parle sans s’arrêter, en un flux précipité. « J’ai consulté une psy pour savoir comment cacher aux enfants mes propres angoisses. »

Des histoires qui ressemblent à tant d’autres, de fuites éperdues, d’attentes interminables, de frontières à franchir, de bagages à traîner. Marcher, marcher, exténués, avec le goût de flancher, de s’effondrer. Tenir bon, garder un semblant de moral pour les plus jeunes.

Un village entier mobilisé

Deux familles qui sont parvenues à Tête-à-la-Baleine par la même voie, celle d’un village qui s’est mobilisé pour les accueillir. On a trouvé à chacune une maison, un véhicule, une motoneige, des vêtements, des vivres. Des résidents ont envoyé des chèques pour leurs hôtes venus de loin. « C’était aussi, et peut-être principalement, un échange, une sorte de contrat », explique Michaël Lambert, qui a pris l’initiative de faire venir des familles ukrainiennes jusque dans cette contrée lointaine, désert de poissons et d’oiseaux que nulle route ne relie au reste du Québec et du continent. « On cherchait des familles pour renforcer la vitalité du village, fouetter son économie et empêcher l’école de fermer. » Du donnant-donnant, en quelque sorte.

Trouver des familles qui, en contrepartie d’une vie paisible, loin de la guerre, accepteraient d’y passer ne serait-ce que quelques années, consentiraient à apprendre le français, découvriraient qu’elles apprécient cette vie rudimentaire, loin des centres et de la consommation, dans la poussière grise des quatre-roues l’été, et celle, toute blanche, des motoneiges l’hiver. Avec une épicerie au contenu famélique, des transports impossibles, des bateaux aux horaires incertains ou des avions à prix exorbitants. Des familles qui acquiesceraient au système D, au bricolage, au rafistolage. « On a bien voulu essayer cette vie-là, essayer le Canada », poursuit Snizhana.

Imaginez la scène. Février dernier. Il fait moins 40. Michaël est parti chercher le ménage des Levytskyi entreposé à Kegaska, tandis que la famille, elle, est déjà arrivée en avion à Tête-à-la-Baleine. Une chevauchée en motoneige de 250 kilomètres sur la Route blanche, sentier balisé pour faciliter les déplacements l’hiver sur la Basse-Côte-Nord. Aveuglé par la lumière et frigorifié, Michaël fonce dans la blancheur, traînant le chargement derrière son engin. Et puis, oh ! malheur !, la motoneige s’étouffe, en panne. L’homme manque d’y laisser la peau. À moitié congelé, il sera sauvé par des gens de la côte partis à sa recherche.

L’une chante, l’autre pas

Deux familles, donc, venues d’une même Ukraine, échouées dans un même exil de mer et de vent, mais deux familles bien différentes. Avec chacune leur façon de voir la vie, avec des exigences distinctes, peut-être, face à l’existence et une quête du bonheur qui ne se ressemble pas. Si bien qu’aujourd’hui, l’une arrive à s’adapter, l’autre pas. L’une envisage de rester, l’autre pas. L’une chante, l’autre pas.*(1)

« Je me sens perdue dans un pays perdu, confie Snizhana. J’ai envie que les enfants aient des activités parascolaires, qu’ils connaissent autre chose pour leur développement intellectuel et spirituel. » À cela s’ajoute son tourment de décevoir ceux et celles qui, à Tête-à-la-Baleine, se sont démenés pour les accueillir. « Même si je comprends leur décision de partir, je suis déçu, dit Michaël, c’est un peu comme un contrat brisé. » « Je comprends leur déception, rétorque doucement Snizhana, mais c’est de notre vie et de notre avenir qu’il s’agit. »

La famille Lizunova, de son côté, envisage de s’acheter une maison à Tête-à-la-Baleine et de quitter le presbytère où elle est provisoirement logée. Les deux adultes, des cousines, Antonina Lizunova et Olga Kulyk, apprennent activement le français, l’une dans le but de travailler à l’aéroport, l’autre pour devenir cuisinière à l’auberge de l’Archipel, au coeur du village. D’ailleurs, Olga a fait cuire sa première morue hier, sous la supervision de Marco Marcoux, propriétaire du lieu, qui lui donnait ses instructions en usant de Google Translate. « Une morue apprêtée à la mode de chez nous ! lance Marco, avec une purée de pommes de terre et un quartier de citron. »

S’encourageant l’une et l’autre et transmettant leur force morale aux trois ados dont elles ont la charge, les cousines sont animées d’un optimisme à tous crins. Mais quand on leur demande si elles souffrent du mal du pays, leurs yeux s’embrument. Ah ! combien elles voudraient pouvoir m’ouvrir leur coeur et se faire comprendre au moins un peu, en français ou en anglais. Bon, à défaut, ne parlant ni l’une ni l’autre langue, elles m’offrent une petite crêpe « à la viande », une expression qu’elles ont apprise depuis leur arrivée à Tête-à-la-Baleine.

Partir dès que possible

Le village s’est mis en quête d’une autre famille ukrainienne. Aux dernières nouvelles, une mère, un père et leurs cinq enfants s’annonçaient pour bientôt.« On a déjà tenu deux activités de financement », se réjouit Michaël.

Snizhana, elle, veut quitter Tête-à-la-Baleine aussi vite que possible. C’est fou, elle le sait, elle veut partir avant que les mouches noires ne fassent leur apparition. Oui, elle en est consciente, c’est fou, elle qui a survécu aux bombes, aux explosions, aux tirs de mortier, est prise d’une peur obsessive des mouches noires. Comme si le ciel allait à nouveau l’attaquer et fondre sur elle. « L’exil ne prive pas uniquement l’individu de sa terre natale, écrit Marie Daniès, dans la revue Mémoires. L’exilé se perd car ce qui le définissait, son rapport à lui-même, aux autres, a disparu. Le sens de sa vie lui échappe. »

En songe, je vois Snizhana au bout du quai de Tête-à-la-Baleine, immobile, offerte aux vagues et aux oiseaux. Rêvant d’on ne sait quoi. Elle ne sait plus. Snizhana, d’autre part et de nulle part. Snizhana, en exil de tout ce qui est elle-même. Snizhana, l’errante des splendeurs et des malheurs de la terre.

Ailleurs le monde est doux

L’air est meilleur et de partout

Coulent des fleuves d’or et de musique

Ailleurs dormir mon coeur tragique*(2)

Source: Exil de mer et de vent

Un nombre record de demandeurs d’asile passent désormais par les aéroports

Of note:

Les passages par voie terrestre irrégulière, dont le chemin Roxham, ont drastiquement chuté au Québec depuis le resserrement de la frontière. Mais le nombre de demandeurs d’asile qui arrivent par avion ne cesse d’augmenter, au point où 2023 pourrait atteindre un sommet similaire à 2022 si la tendance se maintient.

Le gouvernement fédéral a de nouveau loué des chambres pour les accueillir dans au moins un hôtel, confirment des acteurs de terrain. Pour eux, cette nouvelle hausse démontre que la « fermeture » du chemin Roxham « n’a rien réglé » : les deux ordres de gouvernement n’ont toujours pris aucune mesure pérenne, disent-ils, dans un contexte où l’augmentation des demandeurs d’asile est un phénomène mondial.

Au total, en juin dernier, 4620 demandes d’asile ont été comptabilisées par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté (IRCC) ainsi que l’Agence des services frontaliers (ASFC), les deux instances fédérales responsables. C’est à peine 20 de moins que pour le mois de juin 2022, où 4640 demandes avaient été enregistrées.

De celles-là, une majorité est arrivée par avion : ils ont demandé l’asile sur-le-champ à l’aéroport ou encore dans un bureau d’IRCC après un certain temps, selon la ventilation des données disponible.

On compte ainsi environ 31 000 demandeurs d’asile pour les 5 premiers mois de 2023 au Québec. Si le rythme d’ajout de plus de 4000 par mois se poursuit, le niveau de 2022 sera atteint, soit un peu plus de 58 000 au total.

Ces arrivées se font par voies régulières, contrairement aux années précédentes, où jusqu’à deux demandeurs sur trois passait par des voies irrégulières, surtout par le chemin Roxham.

Arrivée par voie régulière ou irrégulière, une personne a le droit de demander l’asile au Canada si elle craint la persécution dans son pays d’origine.

Peu importe le point d’entrée, ces demandeurs d’asile ont aussi souvent des besoins d’hébergement, rappelle des organismes, qui déplorent le manque de « solutions pérennes », dit Eva Gracia-Turgeon, directrice générale du Foyer du monde.

Manque de communication

Un moins un hôtel à Brossard a recommencé à loger des demandeurs d’asile arrivés récemment. Au plus fort des arrivées par le chemin Roxham, Ottawa gérait des lits pour plus de 2500 personnes au Québec. IRCC, responsable de ces hébergements, n’a pas été en mesure de confirmer combien de places ont été remises en disponibilité à l’heure actuelle.

Les demandeurs d’asile cognent déjà par eux-mêmes à la porte des organismes, faute d’obtenir des services sur leur lieu de résidence temporaire.

« À notre grande surprise, l’hôtel a été rouvert par le fédéral, mais on n’a pas été avisés », raconte ainsi Mame Moussa Sy, directeur général à la Maison internationale de la Rive-Sud (MIRS). Cette organisation est située à « littéralement quatre minutes à pieds » de l’hôtel à Brossard.

« On n’a pas été mis au courant par le fédéral, mais on les voit, les gens. On a dû improviser pour commencer à les accompagner. On a parlé à d’autres organismes de la région, aussi », expose M. Sy. Il souhaiterait une meilleure coordination, surtout venant des autorités, déplore-t-il.

Les maisons du Foyer du monde sont, quant à elles, aussi pleines. « On a juste déplacé la problématique. C’est normal qu’il y ait plus de gens qui passent par l’avion, car malheureusement, il n’y a pas d’autres moyens de demander l’asile », note Mme Gracia-Turgeon.

Elle croit aussi que la hausse se fera encore plus sentir dans les prochaines semaines et à l’automne, car son organisme est en quelque sorte en deuxième ligne, après l’hébergement d’urgence. « Pour moi, c’est aussi la preuve que “fermer” Roxham n’était pas une solution », dit-elle.

Les conflits armés et les changements climatiques continuent de pousser des millions de personnes à quitter leur pays d’origine, rappelle la directrice communautaire : « Il faut prévoir pour l’avenir, ce n’est que le début. »

L’hiver dernier, le milieu communautaire lançait un cri du coeur pour un meilleur soutien et une meilleure coordination. Le gouvernement avait alors débloqué 3,5 millions de dollars en aide d’urgence. « Mais c’était un plaster et, depuis, aucune mesure n’a été mise en place par les gouvernements », regrette-t-elle.

« On est dans une mouvance mondiale », observe aussi Stephan Reichhold, directeur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI). Il n’est donc pas surpris de cette « reprise » des arrivées. La TCRI souhaite voir plus de services pour tous les demandeurs d’asile, y compris ceux hébergés par le fédéral.

« On a l’impression que c’est toujours à recommencer » en termes de besoins et de recherche de ressources, affirme M. Reichhold.

Ailleurs au pays

Le phénomène est aussi bien visible à Toronto, où des dizaines de personnes ont été contraintes de dormir dans la rue, faute de place dans les refuges de la ville.

L’Ontario a également dépassé le nombre d’arrivées à pareille date l’an dernier, avec 21 480 demandes d’asile entre janvier et juin 2023, contre 11 350 en 2022.

Il faut dire que le système de refuges d’environ 9000 places de Toronto accueille à la fois les personnes itinérantes et celles qui cherchent à obtenir le statut de réfugié. La province voisine ne dispose pas d’un mécanisme comme le Québec avec son Programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile (PRAIDA), financé surtout avec de l’argent d’Ottawa.

Le nombre de nouvelles personnes hébergées au PRAIDA a légèrement fléchi depuis les modifications à l’Entente sur les tiers pays sûrs, qui ont davantage scellé la frontière. En juin, ce sont 1112 nouvelles personnes qui se sont présentées au PRAIDA, dont la capacité totale est de 1 150 places.

Causes possibles

Les arrivées par avion étaient déjà un phénomène présent depuis 2022, même si peu mis de l’avant dans le discours politique. Alors que le premier ministre François Legault demandait de « fermer » le chemin Roxham à plusieurs reprises l’hiver dernier, Le Devoir avait révélé en mars que la majorité des demandeurs d’asile dans des hébergements gérés par la province étaient arrivés par avion.

La majorité d’entre eux étaient alors des Mexicains, mais depuis, les origines se sont diversifiées. Depuis 2016, ces ressortissants n’ont plus besoin de détenir un visa pour visiter le Canada. Le Mexique continue à être le premier pays d’origine des personnes hébergées par le PRAIDA, mais on compte aussi le Sénégal, le Cameroun, la Colombie et Haïti dans cette liste.

Certains changements pour obtenir un visa de visiteur ont été mis en place récemment, mais IRCC n’a pas pu confirmer au Devoir s’ils étaient liés à cette hausse. Plusieurs voyageurs en provenance de 13 pays qui nécessitaient un visa auparavant peuvent maintenant demander une simple autorisation de voyage électronique, un processus rapide qui ne coûte que 7 $.

Une politique d’intérêt public a aussi été mise en place pour accélérer le traitement des visas de ce type. Elle permet aux agents de dispenser de certaines exigences pour des demandes de visite faites avant le 16 janvier 2022.

Source: Un nombre record de demandeurs d’asile passent désormais par les aéroports

Minorités visibles sur le marché du travail: Des avancées importantes, mais encore du chemin à faire

Notable improvement in terms of employment rates, less positive with respect to incomes but still showing improvement compared to 2016:

Un taux d’emploi comparable

L’étude montre une participation de plus en plus active des personnes noires sur le marché du travail, souligne Luc Cloutier-Villeneuve, analyste en statistique du travail à l’ISQ et auteur de l’étude. Selon lui, il s’agit d’un des éléments les plus frappants. « Les taux d’activité sur le marché de l’emploi chez les universitaires et les détenteurs de formations postsecondaires sont relativement identiques à la population qui n’est pas issue d’une minorité visible », indique l’expert. De fait, tous âges compris, le taux d’emploi atteint le seuil du 78,8 % chez les Noirs, comparé à 77,5 % pour les personnes non issues de minorités visibles. 

Le Québec derrière la Colombie-Britannique

Le Québec présente une meilleure équité entre personnes issues des minorités visibles et personnes blanches que certaines autres provinces du Canada, dont l’Ontario. Les Noirs (78,8 % au Québec, contre 68,8 % en Ontario), les Latino-Américains (76,2 %, contre 71,4 %) et les Arabes (70,8 %, contre 57,4 %) ont tous un taux d’emploi supérieur dans la Belle Province. Toutefois, la Colombie-Britannique est plus paritaire du côté des personnes noires (76,1 %) et arabes (60,6 %). Luc Cloutier-Villeneuve constate que plusieurs changements positifs ont été réalisés depuis le recensement précédent, en 2016, mais la partie est loin d’être gagnée. 

Un écart de revenu qui diminue

Le revenu moyen d’emploi des personnes issues de minorités visibles âgées de 25 ans à 64 ans (43 240 $) est toujours inférieur au revenu moyen d’emploi des personnes blanches (56 250 $), confirme l’étude. Mais cet écart diminue. En 2019, il était de 22 %, alors qu’en 2015, soit quatre ans plus tôt, il atteignait 28 %. Plus précisément, en 2019, le revenu d’emploi moyen allait d’environ 41 800 $ (personnes noires) à 47 700 $ (personnes arabes). 

Différences selon l’âge

La parité varie selon l’âge, indique l’étude de l’ISQ. Chez les personnes de 55 à 64 ans, l’écart est petit, ce qui révélerait une meilleure intégration à la société, soutient Luc Cloutier-Villeneuve. « On sait qu’il y a des variables qui jouent sur l’intégration, que ce soit la langue maternelle, la scolarité, la durée de résidence [au Québec], et l’ordre dans l’arbre généalogique », explique l’expert. 

Connaissance du français, un facteur

Un certain nombre de facteurs peuvent expliquer les écarts constatés dans l’étude, souligne Luc Cloutier-Villeneuve. Parmi eux, l’analyste en statistique mentionne la connaissance du français ou encore la reconnaissance des diplômes. « Ce qui est clair, c’est qu’en termes d’analyse subséquente, ce serait intéressant d’aller creuser ces aspects pour comprendre pourquoi ces écarts persistent. » 

Source: Minorités visibles sur le marché du travail: Des avancées importantes, mais encore du chemin à faire

Les cibles de Québec en immigration ralentissent le regroupement familial, confirme Ottawa

For once, not Ottawa’s fault:

Les longs délais pour parrainer l’immigration d’un conjoint vivant à l’étranger sont bel et bien causés par les cibles de Québec dans la catégorie du regroupement familial, qui sont plus basses qu’ailleurs au Canada.

S’il faut patienter 14 mois dans le reste du pays, l’attente s’étire maintenant jusqu’à 24 mois au Québec, puisqu’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) se voit forcé de fixer « des objectifs de traitement des demandes distincts », confirme ce ministère au Devoir.

Des centaines de familles déchirées ont lancé un cri du coeur la semaine dernière, dans une pétition en ligne et lors d’une manifestation samedi après-midi à Montréal. Plusieurs ont aussi confié au Devoir les difficultés d’être séparés de conjoints, maris ou épouses alors que des bébés sont récemment venus au monde.

36 800 

C’est le nombre de personnes en attente d’une résidence permanente dans la catégorie du regroupement familial au Québec, selon le MIFI. 

Les délais pour les demandes de parrainage faites à partir du Québec ont brusquement changé le 22 juin dernier, bondissant de 14 à 24 mois. Auparavant, plusieurs familles pensaient voir « la lueur au bout du tunnel », raconte la consultante en immigration Johanne Boivin-Drapeau, mais depuis, elle reçoit plutôt des « appels de gens en pleurs et désespérés ».

Toutes ces personnes ont déjà franchi la première étape du processus d’immigration, qui consiste à recevoir un certificat de sélection du Québec. Ces dossiers déjà sélectionnés sont ensuite transmis à IRCC.

Mais « comme IRCC reçoit plus de demandes de la catégorie du regroupement familial destinées au Québec que ce que le MIFI [ministère québécois de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration] lui permet de traiter, un arriéré se forme », explique une relationniste du ministère fédéral. Avec comme résultat cette « disparité dans les délais d’attente ».

C’est en effet Québec qui fixe le nombre maximal d’immigrants qu’il souhaite accueillir dans la catégorie du regroupement familial, soit 10 600 pour l’année 2023. Tant le provincial que le fédéral assurent que ce seuil n’a pas encore été atteint, mais les données des mois de mai et de juin ne sont pas encore disponibles. L’an dernier, ce nombre avait été atteint au plus tard le 30 septembre, selon des documents officiels.

Année après année, IRCC a donc « trop de dossiers par rapport à la cible permise par Québec ». L’arriéré est d’environ 36 800 personnes dans cette seule catégorie, a indiqué le MIFI au Devoir.

Un seuil qui reste similaire

Cette tendance à accumuler les demandes en attente présage aussi des années à venir, car le gouvernement de François Legault a déjà fait part de son intention de ne pas accueillir davantage de familles ; même le seuil d’entrée total devait passer à 60 000 personnes.

En effet, dans les documents soumis en vue des consultations sur l’immigration qui doivent se tenir cet automne, le nombre de places destinées au regroupement familial reste de 10 400, peu importe le scénario.

Ce sont d’ailleurs les participants au programme de regroupement familial que François Legault avait accusés de mettre le Québec sur la voie de la « louisianisation » en 2022. La moitié d’entre eux ne parleraient pas français à leur arrivée, selon les données que le premier ministre avait alors avancées. En vertu de la récente réforme des programmes d’immigration annoncée par Québec, leurs dossiers devront ainsi bientôt inclure un plan d’intégration comptant des cours de francisation.

Quant aux demandes de visas de visiteur déposées par des conjoints vivant à l’étranger, le fédéral assure que leur traitement est déjà accéléré, comme annoncé le 26 mai dernier, y compris pour les « demandes dans l’inventaire ». Les témoignages recueillis par Le Devoir montrent plutôt d’autres disparités de traitement : plusieurs demandes sont refusées sous le motif que la personne a des « liens familiaux significatifs au Canada », selon les réponses consultées.

Source: Les cibles de Québec en immigration ralentissent le regroupement familial, confirme Ottawa

Sous les hauts cris des puristes, entendez-vous battre le cœur de la langue française?

Of note, countering overall Quebec narrative:

Écoutez de plus près. Le Québec n’avalera pas sa langue de sitôt. Un collectif de linguistes francophones somme les prophètes de malheur de tourner sept fois leur langue dans leur bouche avant de crier à l’agonie du français, tant ici qu’ailleurs.

Le français va très bien, merci. Le titre résume en une boutade l’essai de 65 pages publié chez Gallimard et coécrit par 18 spécialistes de « la langue de Molière ». Pour renverser cette vision voulant que le français se meure, commencez donc par oublier cette expression, clament les auteurs. La langue de Molière n’est plus la langue de Molière depuis la mort de Molière. La langue du dramaturge du XVIIe siècle est devenue avec le temps, naturellement, la langue des Tremblay, Laferrière, Booba.

« Si on lisait vraiment Molière dans le texte original, on verrait qu’il y a beaucoup de différences, des mots qui sont disparus, des structures grammaticales vraiment différentes, des prononciations très différentes. Cette expression, à mon avis, illustre bien cette langue fantasmée », explique en entrevue la Québécoise Julie Auger, l’une des membres du collectif des « linguistes atterré·es ».

Le français n’a jamais été aussi vivant qu’aujourd’hui, si l’on compte le nombre de locuteurs dans le monde. Même au Québec, la place décroissante du français comme langue parlée à la maison ne traduit pas un déclin, renchérit la professeure de linguistique à l’Université de Montréal.

« Oui, la proportion de Québécois qui parlent français à la maison continue de diminuer, mais ce n’est pas au profit de l’anglais. C’est au profit des langues que les néo-Québécois ont apportées. Pour moi, ça, ce n’est pas un danger. »

Rappelons que 94 % des Québécois peuvent aujourd’hui parler et comprendre le français, quelle que soit leur langue maternelle… exactement la même proportion qu’au début du siècle.

La prochaine génération de francophones grandit surtout sous la menace des pointilleux qui exigent un français parfait des nouveaux arrivants, souligne Julie Auger, alors que ceux-ci lui donnent un deuxième souffle. « Ces gens-là pourraient tout à fait choisir de ne plus parler le français et de ne parler que l’anglais, parce que, quand tu parles anglais, tu n’as pas ce genre de critiques. »

Quid du « franglais », vilipendé par des érudits près de chez nous ? « Si l’on tient au terme “franglais”, il convient bien mieux à l’anglais qu’au français, rétorque le collectif. […] On estime à près de la moitié la part du lexique anglais empruntée à l’ancien français ou au normand. » Et l’anglais « se porte bien ».

Le français ? Yes, sir !

Les langues ne sont pas en guerre les unes contre les autres, soutiennent les experts, car « ce que “gagne” l’une, l’autre ne le perd pas ».

Qui utilise encore le mot « bâdrer », emprunt de « to bother », passé dans l’usage québécois comme un synonyme de « déranger » ? Qui se souvient de l’époque où l’anglicisme « some » était employé comme un adverbe pour parler de quelque chose de gros ? Les néologismes passent, le français demeure.

Et si un anglicisme finit par coller au palais des Québécois, il ne remplace pas pour autant les mots qui y logent déjà. Il permet d’apporter une nuance de sens. Que serait le parler d’ici sans les subtilités des expressions comme cheap ou lunch (qui désigne plus un repas qu’on traîne avec soi qu’un repas à une heure donnée) ?

Le français, langue flexible et souple, « incorpore et digère sans problème » les emprunts depuis des siècles, rappellent les linguistes coalisés. Les ajouts tout neufs du créole haïtien et de l’arabe dans les discussions à Montréal ne font pas exception.

L’oreille attentive entendra toute de même quelques changements récents dans le dialecte d’ici. On utilise de plus en plus l’infinitif du verbe en anglais là où on le conjuguait avant à la française. Autrement dit, les Québécois commencent à deal avec ça plus qu’à « dealer » avec ça.

Cet effritement de la grammaire — « le coeur d’une langue », dixit Julie Auger — s’observe déjà chez les Acadiens. Est-ce bien ou mal ? La linguiste québécoise ne le dit pas. « Les linguistes en sont conscients, qu’il y a beaucoup d’études qui portent là-dessus en ce moment. On est vraiment en plein milieu de ce qui peut être un changement, et donc on est à l’écoute, on essaie de voir ce qui se passe. »

Le français, langue féconde

Le français va très bien, merci s’adresse aussi aux grands parleurs, petits faiseurs qui rêvent de réformer la langue de tout le monde.

« Depuis le XIXe siècle, [l’Académie française] ne suit plus l’évolution de la langue : elle s’est opposée à la réforme de l’orthographe prévue en 1901 pour accompagner l’accès de tous les enfants à l’école », lit-on dans l’ouvrage. « Son Dictionnaire, seule production officielle actuelle, en est à peine à sa neuvième édition et n’est pas du tout à jour. […]. Si l’Académie n’est pas à jour sur le vocabulaire, elle ne l’est pas non plus en grammaire. Sa seule Grammaire date de 1932 et a été tellement critiquée qu’elle n’a plus osé en publier d’autres. »

Les dictionnaires privés, réputés plus flexibles, peinent tout autant à suivre les changements sans fin du nouveau vocabulaire. Le Petit Larousse et Le Petit Robert recensent chacun 60 000 mots, tandis que Le Grand Robert en compile 100 000. Il faut se tourner vers la production participative du Wiktionnaire pour calculer l’étendue des néologismes francophones. Les internautes y ont consigné 400 000 entrées.

Et ça continue de monter, entre autres grâce aux initiatives créatives d’institutions bien de chez nous.

Pensons au Concours de créativité lexicale de l’OQLF, qui demande aux élèves québécois du secondaire de créer des mots de toutes pièces.

Les victorieux de 2023 :

« spectatriche », pour remplacer le terme « stream sniping », qui consiste à regarder la diffusion en ligne d’un adversaire lors d’une compétition de jeu vidéo pour obtenir un avantage ; 

« iconotypique », pour traduire le mot anglais « on-brand », qui qualifie ce qui est typiquement représentatif d’une marque ou d’une image publique ; 

« éphraser », pour dénommer le fait de retirer une phrase d’un texte. 

Parlez-vous fr@nçais ?

L’autre menace fantôme que dénoncent les linguistes, c’est le terrible Internet et ses codes abscons. Le numérique constitue « une menace » pour le français, entend-on d’ailleurs dans les échos de couloirs de l’Assemblée nationale.

Pourtant, le français trône à la septième place des idiomes les plus utilisés dans le cyberespace.

Et en fouillant cet énorme corpus de données brutes, on découvre que la tendance lourde est le passage vers un français de plus en plus normatif.

« L’utilisation d’“avoir” au lieu d’“être”, par exemple “j’ai tombé”, c’est quelque chose qui diminue avec le temps, indique Julie Auger. Le français montréalais s’aligne davantage sur le français standard. Par contre, un élément qui est non standard, mais qui est en croissance, c’est l’utilisation du “tu” interrogatif. »

On parle-tu bien français ? Bien ou mal n’est pas la question, à vrai dire. Le bon français, c’est celui que l’on parle. Point.

Le français va très bien, merci

Collectif d’auteurs, Gallimard, Paris, 2023, 65 pages

Source: Sous les hauts cris des puristes, entendez-vous battre le cœur de la langue française?