Lisée | Laïcité, deuxième tour

On the renewal of the notwithstanding clause for Loi 21. Appears like CAQ just wants to renew legislation as is but Lisée argues for some more restrictive provisions, including greater consistency for all religions:

Il est formidable, ce délai de cinq ans. Il y a des contraintes comme ça, qui nous semblent excessives au premier abord, mais qui nous rendent service à l’usage. Cinq ans, c’est le délai après lequel les législateurs, comme les nôtres à l’Assemblée nationale, doivent décider s’ils renouvellent ou non la disposition de dérogation. Celle qu’ils ont attachée à une loi pour dire aux juges : « Pas touche. Nous avons décidé qu’en ce cas précis, les élus, plutôt que les juges, vont rendre un arbitrage entre les droits individuels et les droits collectifs. »

Le sens des mots est important, et le fait que l’on « déroge » à une charte des droits est très négativement connoté. C’est pourquoi le gouvernement de la Coalition avenir Québec tente d’y substituer l’expression « clause de souveraineté parlementaire ». Une autre vraie façon de voir la chose. Un peu comme la séparation et l’indépendance.

Il y a cinq ans déjà que la Loi sur la laïcité de l’État québécois a été adoptée. Notez que le système juridique canadien n’a même pas été capable, pendant cet assez long délai, de donner son dernier mot sur la constitutionnalité de ce texte législatif. On a eu un jugement de la Cour supérieure en avril 2021. Prenant son temps, la Cour d’appel a entendu les parties en novembre 2022. Prenant encore plus son temps, elle n’a pas donné signe de vie depuis. Et quoi que disent ces augustes juges, on ira ensuite en Cour suprême, chez des gens qui ne sont pas non plus connus pour leur célérité.

Cette révision à pas de tortue donne raison aux parlementaires qui ont voté pour la loi et pour sa clause de souveraineté parlementaire, et donc son application immédiate dans le réel, soit ceux de la Coalition avenir Québec et du Parti québécois (PQ). Sinon, on n’aurait vraisemblablement jamais pu appliquer les aspects de la loi qui interdisent le port de signes religieux chez les policiers, les gardiens des prisons provinciales et les enseignants du primaire et du secondaire. (La loi prévoyait de l’interdire aux juges québécois, mais ces derniers ont usé d’entourloupes pour s’en exempter.)

Le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, a déposé un projet de loi qui ne contient qu’une clause : celle qui renouvelle la disposition de dérogation/souveraineté parlementaire pour cinq ans. Ne faudrait-il pas, au contraire, refaire le point et franchir des pas de plus  ? C’est en effet graduellement, une ou deux fois par décennie, qu’on a fait avancer ce principe clé depuis 1960. 

D’abord, on a constaté l’an dernier qu’il manquait une disposition à la loi lorsqu’un mouvement pas tout à fait spontané de prières à l’école a poussé le gouvernement à décréter qu’il y avait des temples pour cette activité et que les écoles n’en étaient pas. Même la députée Marwah Rizqy et tout le Parti libéral du Québec ont exprimé leur accord avec cette interdiction. Le Conseil national des musulmans canadiens poursuit l’État québécois à ce sujet et pourrait convaincre le premier juge trudeauiste venu de la qualité de ses arguments. D’où l’intérêt de colmater la brèche, sous le parapluie de disposition de dérogation/souveraineté parlementaire, dans une modification à la loi qu’on pourrait baptiser du nom de Rizqy.

On entend aussi le péquiste Pascal Bérubé et la solidaire Ruba Ghazal pester contre les subventions accordées à des écoles qui imposent à leurs élèves un enseignement religieux. La journaliste radio-canadienne Laurence Niosi a fait le compte l’an dernier : c’est à hauteur de 60 % que sont financées 27 écoles catholiques, 14 juives, 4 musulmanes, 2 protestantes évangéliques, 2 arméniennes et 1 grecque orthodoxe, au coût de 161 millions de dollars. Je verrais d’un bon oeil une modification Bérubé-Ghazal ordonnant une élimination graduelle de ces subventions.

Puis il y a la question des exemptions fiscales accordées aux immeubles religieux. Les fouineuses Sylvie Fournier et Jo-Ann Demers, de l’émission Enquête, ont révélé que l’Église catholique, qui plaide l’indigence en cour pour éviter de dédommager ses nombreuses victimes d’agressions sexuelles, a au moins 1,8 milliard de dollars dans ses coffres. Ces bidous ne sont pas apparus par l’effet de la bonté divine. Pendant des générations, nos aînés versaient régulièrement à l’Église catholique la dîme, une fraction de leurs revenus, en plus de la quête remise chaque dimanche. Ce n’était pas obligatoire, mais Dieu avait bien prévenu que, pour un chrétien, ne pas la payer équivalait à le voler personnellement. 

L’existence de ce pactole rend parfaitement faisable l’abolition des exemptions fiscales pour les biens religieux, qui privaient en 2019  les villes et le Trésor québécois de 180 millions de dollars par an, selon le calcul des collègues Stéphane Baillargeon et Magdaline Boutros. Les fruits de cette fiscalisation devraient être d’abord consacrés à la sauvegarde du patrimoine religieux et à la reconversion des églises, comme l’a récemment suggéré mon estimé collègue chroniqueur de La Presse Maxime Pedneaud-Jobin.

L’étape quinquennale de la Loi sur la laïcité de l’État devrait aussi être le moment d’adopter la proposition, faite il y a cinq ans par le PQ, d’étendre l’interdiction des signes religieux à tout le personnel des écoles, y compris celui du service de garde scolaire et de la direction. Puisque le droit acquis s’applique, cet élargissement tombe sous le sens, et il n’aurait pas d’effet notable sur la pénurie de main-d’oeuvre. La vraie étape à franchir à ce chapitre devrait être l’interdiction du port de signes religieux par les fonctionnaires en contact avec la clientèle, avec respect des droits acquis, bien sûr. Pour le reste, on verrait dans cinq ans.

La combinaison de ces avancées aurait un avantage majeur. Par la force des choses, l’ensemble des mesures toucherait bien davantage le catholicisme que les autres confessions. Cela ficherait un pieu dans l’objection centrale des critiques de la loi, qui évoquent avec effroi le spectre de la catho-laïcité. On en aurait fini avec cette calomnie, Dieu merci.

Source: Chronique | Laïcité, deuxième tour

Lisée | Le remède imaginaire [immigration]

Blast from the past, still relevant, perhaps even more so, along with commentary on the French language commissioner’s comments on how francisation will never match demand, particularly given the large number of temporary workers and students (the latter likely to decline sharply given tougher French language requirements:

Il a fait son apparition dans le débat public en 2011, cosignant un ouvrage choquant. Le malotru utilisait des chiffres probants pour crever un dogme. Le livre s’intitulait Le remède imaginaire (Boréal). Le dogme qu’il trucidait était celui de l’immigration comme solution à la pénurie de main-d’oeuvre et au vieillissement de la population et comme levier pour l’enrichissement. Les études existantes, osait-il affirmer contre l’avis unanime des gouvernements, du patronat et d’associations de gauche, démontrent que ce n’est tout simplement pas le cas. L’immigration peut avoir d’autres vertus, mais pas celles-là.

Treize ans plus tard, les constats des auteurs Benoît Dubreuil et Guillaume Marois ont fini par percoler dans le débat public, même si les zones de résistance perdurent. L’économiste Pierre Fortin a mis à jour le consensus scientifique dans ses propres publications, y compris dans un rapport de 2022 pour le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ). Il vient d’ailleurs de surenchérir. Analysant les dernières données disponibles des pays du G9 et de quatre provinces canadiennes, il conclut dans cette étude que « l’immigration contribue surtout à modifier la répartition de la pénurie entre secteurs de l’économie, mais qu’elle ne produit pas de réduction globale significative de la rareté de la main-d’oeuvre. Dans les cas étudiés, elle paraît au contraire l’avoir aggravée ». Ouch !

Benoît Dubreuil est un récidiviste. Désormais commissaire québécois à la langue française, il a utilisé le même outil — sa maîtrise des chiffres — pour dégonfler une autre baudruche : l’efficacité de la francisation pour renverser le déclin du français. « On a accumulé un passif, a-t-il expliqué, dans le sens où les gens qui sont arrivés au cours des dernières années, même si on voulait avoir des classes de francisation pour tout le monde, on n’y arriverait pas. Et même si on avait des classes de francisation, il faudrait avoir des incitatifs financiers beaucoup plus forts pour amener les gens à s’inscrire et pour amener les gens à y mettre un nombre d’heures conséquent. » 

On a beau doubler, tripler, quintupler les budgets de francisation, la cible est simplement inatteignable. C’est comme vouloir mettre le lac Saint-Jean en bouteille. On peut, comme le fait la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Christine Fréchette, proclamer qu’on fait des progrès considérables, le niveau du lac ne bouge pas, et les rivières continuent de s’y déverser.

« Une majorité d’immigrants temporaires [ne parlant pas français] ne s’inscrivent pas aux cours de Francisation Québec, et ceux qui y obtiennent une place n’y consacrent pas suffisamment de temps pour dépasser le niveau débutant », dit Dubreuil. Le gouvernement de la CAQ a l’impression d’avoir frappé deux grands coups en exigeant l’obtention d’un niveau 4 (sur 12) pour renouveler les permis de travail après trois ans et d’un niveau 5 pour les étudiants en fin de premier cycle de McGill et de Concordia venant de l’extérieur du Québec.

« Moi, a dit Dubreuil devant les journalistes mercredi, un diplômé qui a un niveau 5, je ne l’embauche pas, OK ? Puis, je connais quand même pas mal l’apprentissage des langues, là. On ne peut pas prendre la personne puis la mettre dans une réunion de travail, on ne peut pas la mettre ici dans la salle puis penser que la personne va comprendre ce qui se passe. » On ne peut pas non plus l’inviter à souper. Le niveau 8, pour lui, devrait être visé « de façon générale pour assurer une intégration sociale ».

On est loin du compte, car l’afflux de travailleurs temporaires, calcule-t-il, a un impact majeur sur l’augmentation de l’utilisation de l’anglais au travail. Entre 2011 et 2023, le nombre de salariés utilisant principalement l’anglais a bondi de 40 %. C’est sans précédent, explique-t-il (mais il semble oublier la Conquête, puis l’afflux de loyalistes fuyant la révolution américaine). Reste que son évaluation est en deçà de la réalité, car il n’a pas les données pour les arrivées de 2024. Et c’est évidemment concentré à Montréal, où le gain anglophone est le plus fort et crée une spirale de l’anglicisation de l’immigration.

« La plupart des gens qui ne parlent pas français au Québec sont en immersion anglaise. Donc, si vous arrivez, vous connaissez bien l’anglais, vous êtes en immersion anglaise à temps plein et vous faites du français trois, quatre, cinq heures par semaine. Si je reviens vous voir un an, deux ans, trois ans plus tard, quelle va être votre langue forte ? Celle que vous allez privilégier dans un environnement comme celui de Montréal où, dans les faits, il n’y a pas beaucoup de contraintes à l’utilisation d’une langue plutôt que l’autre ? » La langue de Shakespeare, évidemment. 

C’est donc, je le suppose, pour sortir les décideurs de leur torpeur qu’il a évalué la somme que tous les intervenants — gouvernement, entreprises, immigrants — devraient investir pour franciser correctement les immigrants temporaires arrivés avant la fin de 2023 : près de 13 milliards de dollars. Or, cette somme n’inclut ni le coût de francisation des résidents permanents qui ne parlent pas le français, ni celui des 32 % d’Anglo-Québécois qui ne le parlent toujours pas près d’un demi-siècle après l’adoption de la loi 101, ni celui des 25 % d’allophones qui ne le parlent pas non plus, ni même celui des immigrants temporaires arrivés après le 31 décembre 2023.

On peut certes mieux franciser des immigrants qui ont fait l’effort, avant de venir ici, d’acquérir des bases. Mais sinon, la francisation comme solution au déclin linguistique est un mirage. Une inaccessible étoile. Un fantasme dont la réitération rituelle par le patronat, ainsi que par les élus libéraux et solidaires, fait écran au réel et laisse place à la dégradation de la situation.

Je ne doute pas un instant de la volonté de François Legault et de plusieurs membres de son équipe de laisser en héritage la fin du déclin. Et il est indubitable que plusieurs des mesures annoncées depuis six ans sont courageuses, inédites et structurantes. J’ai bon espoir que le plan que déposera bientôt le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, inclura des éléments positifs.

Mais c’est le drame de ce gouvernement d’avoir simultanément présidé, d’abord par inconscience — il n’a pas vu venir la hausse des immigrants temporaires —, ensuite par laxisme — il fut informé de la perte de contrôle dès 2021 —, à ce grand phénomène d’anglicisation de l’ère moderne. Réagissant jeudi au dépôt du rapport, la ministre Fréchette a invité Ottawa à « sortir de sa bulle » en ce qui concerne l’inégale répartition géographique des demandeurs d’asile. Bien. Mais au sujet de l’impact anglicisant des immigrants temporaires, elle semblait confortablement campée dans la sienne.

Source: Chronique | Le remède imaginaire

Lisée: L’immigration et la loi de la gravité

Sarcasm, well justified:

Le saviez-vous ? Avant qu’Isaac Newton ne découvre la gravité, tout le monde prenait les choses à la légère. La boutade s’applique superbement à la soudaine épiphanie de membres du gouvernement Trudeau face à l’immigration.

« Je crois que personne n’a besoin d’un briefing pour comprendre que, s’il y a plus de gens qui ont besoin de se loger, cela va avoir un impact sur la situation du logement », affirmait cette semaine l’un des architectes de l’immigration massive trudeauiste, car jusqu’à récemment titulaire de ce portefeuille, Sean Fraser, mais qui, depuis l’été, est puni par là où il a péché, car il est désormais ministre du Logement.

Son successeur, Marc Miller, est allé jusqu’à déclarer que le pays avait « perdu le contrôle » du nombre d’étudiants étrangers au pays, mais que cet état de fait était la responsabilité des provinces, dont certaines tolèrent la présence sur leur territoire de ce qu’il a appelé des « puppy mills ». En français, il s’agit d’« usines à chiots ». Il parle de ces écoles privées qui sont des usines à diplômes de qualité incertaine, délivrés dans un temps record à des étudiants pour beaucoup venus de l’Inde et de la Chine, et qui leur donne, selon les généreuses règles en vigueur, un accès rapide à la citoyenneté.

Une des meilleures recettes de la mauvaise foi politique est d’identifier, à l’intérieur d’un problème majeur, un élément réel, mais secondaire, et de faire semblant qu’en s’y attaquant, on prend l’enjeu de front. Car, au fond, les membres du gouvernement Trudeau pensent-ils qu’avoir haussé à un demi-million par an le nombre d’immigrants permanents est excessif ? Non. 

« Les Canadiens sont presque unanimes dans leur appui à l’immigration. C’est un avantage extraordinaire. Nos seuils actuels d’immigration permanente sont ceux dont on a besoin pour notre économie », a déclaré sans rire Justin Trudeau. Tous les sondages récents démontrent au contraire que l’appui des Canadiens aux seuils d’immigration connaît une chute historique. Près des trois quarts jugent — avec sagesse — qu’il faut réduire les seuils au moins le temps que se résorbe la crise du logement. Si la tendance se maintient, il y aura bientôt unanimité.

Le festival du sophisme

Peut-être pense-t-il que les milieux d’affaires torontois, qui ont plaidé pendant des années pour une augmentation de l’immigration et qui alimentent sa caisse électorale, sont toujours avec lui. Pas selon leur Pravda, le Financial Post, qui résume ainsi le consensus ambiant : « La décision du premier ministre Justin Trudeau d’augmenter considérablement l’immigration […] sans fournir un soutien adéquat a créé une longue liste de problèmes économiques, notamment une inflation plus élevée et une faible productivité. » L’économiste en chef de la Banque TD, Beata Caranci, résume la chose ainsi : Trudeau « screwed up ». 

Comment le jugement du premier ministre peut-il être aussi éloigné du réel ? Les solutions, explique-t-il en empirant son cas, sont à portée de main : les 500 000 permanents par an peuvent trouver à se loger, prétend-il, pour peu que les universités dénichent des logements pour leurs étudiants internationaux et les entreprises pour leurs travailleurs temporaires. Il suffisait d’y penser. Car dans l’univers trudeauiste, il y a trois marchés distincts du logement. Incrédule ? Rappelons qu’on parle d’un homme qui, ayant obtenu pour ses vacances en Jamaïque un hébergement d’une valeur de 84 000 $, a déclaré que, « comme énormément de familles canadiennes, on est allés rester chez des amis pour les vacances de Noël ».

On s’ennuie du temps où il débitait des phrases creuses. Car ses nouvelles déclarations sont pires : fausses. Il continue à affirmer qu’il nous faut davantage d’immigration pour résoudre les pénuries de main-d’oeuvre. Mais puisque le Canada a reçu plus de deux millions d’arrivants en deux ans, ne devrions-nous pas avoir réglé le problème et être en surplus de main-d’oeuvre ? 

L’économiste Pierre Fortin a conclu de la revue de la littérature scientifique récente que cette conclusion « n’est rien d’autre qu’un gros sophisme ». Chaque immigrant qui pourvoit un emploi requiert la création d’un autre emploi pour lui fournir tous ses services. Idem pour la prétention que l’immigration nous enrichit (l’impact est non significatif) ou nous rajeunit (même résultat). On continue cependant à entendre politiciens, patrons et commentateurs répéter ces sornettes.

Pour entrer dans le détail, disons qu’il est vrai que, si on déverse un million de Chinois au Québec ayant chacun 1000 $ en poche, le PIB va croître d’un milliard. Si vous êtes un PIB, c’est la joie. Si vous n’êtes pas un PIB, c’est moins drôle. Et s’il s’agissait d’éviter un déclin démographique en maintenant la croissance récente de la population du Québec, le démographe Marc Termotte a conclu qu’il ne faudrait, pour ce faire, toutes catégories comprises, que 58 000 immigrants par année, plutôt que les 580 000 actuels — les 55 000 permanents et les 528 000 non permanents. Donc, le dixième.

Les sophismes sur les bienfaits de l’immigration ne seraient que du bruit de fond si les conséquences ne devenaient pas si graves, pour le logement, l’éducation — 1500 classes d’accueil supplémentaires au Québec — et, au bout du compte, l’explosion de l’itinérance.

Difficulté cognitive

Des esprits tordus prétendent que la difficulté cognitive des libéraux fédéraux en matière d’immigration tient à cette information, rapportée dans Le Soleil par Hélène Buzzetti : « À leur dernier congrès, le sondeur Dan Arnold a révélé que les électeurs nés à l’extérieur du Canada sont les plus susceptibles de voter libéral. Leur niveau d’appui au Parti libéral a dépassé celui des non-immigrants par 8 points à l’élection de 2015, par 13 points en 2019 et par 19 points en 2021 . » Réduire le flot d’entrées de cette manne électorale est un pensez-y bien, surtout pendant une traversée du désert.

François Legault a de son côté utilisé la formule Miller : identifier une partie du problème et faire comme s’il s’agissait de l’essentiel. Le trop-plein de demandeurs d’asile, écrit-il à Trudeau, ne peut plus durer. Certes. Mais Legault a toujours eu le loisir de limiter le nombre d’étudiants étrangers et de travailleurs temporaires sur son territoire. Il a choisi de ne pas le faire. Sa ministre Christine Fréchette se plaint qu’une bonne part des immigrants temporaires ne sont que du ressort d’Ottawa. Mais c’est parce qu’elle refuse d’invoquer l’entente Canada-Québec sur l’immigration pour exiger d’en avoir le contrôle.

C’est le malheur particulier des Québécois d’être en ce moment gouvernés à Ottawa par des trudeauistes qui prennent leurs lubies de grandeur postnationales pour des vérités et à Québec par un premier ministre qui avouait en campagne électorale ne pas être « un génie en herbe de l’immigration ». Cela paraît.

Paul St-Pierre Plamondon a beau jeu de pousser ce cortège de sophistes dans leurs contradictions, et d’éclairer combien la passivité de la Coalition avenir Québec (CAQ) est navrante et combien le projet canadien est contraire, non seulement à nos intérêts, mais à la simple bonne gestion de nos affaires. Il semble être le seul à comprendre la gravité de l’enjeu. Il mérite donc, pour cette semaine, le prix Isaac Newton.

Source: L’immigration et la loi de la gravité

Lisée: Exagérer avec Bock-Côté

Useful review, as much for Lisée’s views as MBC’s:

Je veux rassurer tout de suite ceux de mes lecteurs qui souffrent de mathieu-bock-côté-phobie — oui, oui, je sais que vous êtes là : je ne suis pas un admirateur inconditionnel de celui qu’on appelle MBC. Mais voilà, je dois maintenant vous peiner en ajoutant que j’en suis un admirateur conditionnel. En plus, c’est un ami.

Je suis social-démocrate, il est conservateur. J’exècre l’avant-dernier pape, il le vénère. Je suis critique de toutes les religions, il fait l’apologie de la chrétienté. J’applaudis les programmes d’accès à l’égalité, il en rejette le principe même. Je suis inquiet du réchauffement, cela ne lui fait ni chaud ni froid. Je juge essentiel de faire reculer la pauvreté, le sujet l’ennuie. Il m’arrive même de défendre les droits des Anglo-Québécois, s’il l’a fait, cela m’a échappé. Je suis indépendantiste, lui aussi.

Je viens de terminer son dernier livre, Le totalitarisme sans le goulag (La Cité). Il exagère. C’est bien écrit. Il manie le verbe avec talent, mène sa charge avec élan. On le soupçonne content d’avoir trouvé une habile formule pour trucider tel aspect du régime diversitaire dont il a fait son ennemi personnel, puis en imaginer une seconde, puis une troisième, plus mordante encore, qu’il ne peut s’empêcher de nous proposer. On voit bien qu’il se répète, mais on pardonne, car c’est goûteux. Mais qu’est-ce qu’il exagère !

Si on suit son raisonnement, nous vivrons bientôt, nous, Occidentaux, dans un monde où une banque fermera notre compte simplement par désaccord avec notre opinion politique pourtant légale. Un monde où des manifestations seront interdites préventivement, par crainte qu’y soient prononcés des propos haineux. Un monde où utiliser le mauvais pronom pour désigner le genre d’une personne sera un acte criminel. Où on pourrait être déclaré hors-la-loi pour avoir mis en doute le récit victimaire d’une minorité. Un monde où des policiers pourront nous arrêter simplement parce que nous avons chez nous un livre qui peut être jugé offensant envers une minorité et que nous aurions dû savoir que quelqu’un pourrait l’utiliser pour le montrer à une partie du public et ainsi l’inciter à la haine (Mein Kampf ? L’Ancien Testament ? Le Coran ? Relations des Jésuites ?). 

Un monde où nous pourrons être accusés d’inciter à la haine pour des propos tenus en privé, dans notre salon. Un monde où des employés de l’État ou de grandes entreprises seront soumis à des formations les instruisant sur ce qu’ils doivent absolument penser de l’histoire de leur pays. Et où exprimer un désaccord envers une opinion bizarre — que le racisme serait bien pire au Canada qu’aux États-Unis, par exemple — peut vous valoir des accusations de suprémacisme, vous plonger dans une dépression, vous conduire au suicide.

Quand je vous disais qu’il exagérait. On serait dans Orwell, qu’il cite d’ailleurs abondamment. Bon, c’est vrai, une banque a fermé son compte au politicien britannique Nigel Farage pour raisons politiques ; devant le tollé, ils l’ont rouvert. Bon, c’est vrai, des préfets français ont interdit à l’avance des manifestations, parfois de gauche, parfois anti-laïques, parfois de l’ultradroite, parfois aussi pour interdire de taper sur des casseroles sur la trajectoire du convoi présidentiel. Est-ce si grave ?

Penser que le mégenrage soit criminalisé, c’est du délire. Quoique ce soit souhaité par une pluralité de millénariaux aux États-Unis. Idem pour la remise en question du génocide culturel autochtone canadien. Ce n’est qu’une recommandation officielle, appuyée par le ministre canadien de la Justice, pourquoi s’énerver ? Et ce livre odieux que vous avez chez vous, ce n’est qu’en Irlande qu’une loi pourrait vous entraîner en tôle pour le posséder, pas ici. Et les propos haineux tenus en privé, ce n’est qu’en Écosse qu’on pourrait vous les reprocher devant un juge. C’est loin, l’Écosse.

Quant aux formations obligatoires nous contraignant à croire que nous sommes pires que les Américains, elles ne sont imposées qu’aux employés fédéraux, à ceux des grandes entreprises, pas aux PME. Et, oui, aux directeurs d’école de l’Ontario, dont un a osé dire que c’était inexact, fut accusé d’être un suprémaciste blanc, puis s’est suicidé. Mais n’était-il pas un peu fragile ?

Sérieusement, Bock-Côté trace le portrait de ce qui pourrait nous arriver de pire, si la totalité des assauts recensés contre la liberté d’expression et de conscience devaient s’arrimer et se généraliser. S’avisant qu’il existe un médicament qui semble réduire les opinions racistes, notant que des implants cybernétiques sont en développement, il nous avertit de ne pas écarter la perspective d’utilisation de ces innovations pour contrôler nos élans et nos pensées. Je voudrais lui rétorquer que le pire n’est pas toujours sûr. Je me retiens, car ses ouvrages précédents nous avaient souvent prévenus de dérives dont on ne pouvait croire qu’on les vivrait près de chez nous, mais qui, pourtant, sont arrivées.

Évidemment, s’il s’inquiète énormément des outrances issues de la mouvance woke (un mot qu’il n’utilise pas, préférant parler de régime diversitaire), il est moins disert sur les mouvements de droite qui interdisent des lectures, réforment les programmes pour qu’on ne parle plus d’esclavage aux États-Unis, matent la liberté de la presse en Europe de l’Est. Une partie du livre est destinée à prouver que l’extrême droite politique n’existe pas en soi (il ne nie pas l’existence de groupuscules néofascistes). Qu’il ne s’agit que d’une étiquette servant à marginaliser les porteurs d’un discours dérangeant. 

La démonstration va pour la France,où les thèmes du contrôle de l’immigration et de la lutte contre la délinquance, naguère portée par le clan Le Pen, sont désormais au centre de l’action d’un gouvernement qui se dit d’extrême centre. Mathieu n’en parle pas, mais l’utilisation par les conservateurs nord-américains du mot « woke » pour étiqueter la totalité des positions progressistes et écologistes, même modérées, relève du même phénomène et mérite la même réprobation. 

Et lorsqu’il défend sans la nommer la thèse du « Grand Remplacement » des peuples historiques par les minorités, on cherche en vain dans ses pages les chiffres, l’échéancier, le moment du point de bascule, même si la transformation est visible en France et en Europe dans des cités et des quartiers.

Il y a donc à prendre et à laisser — et beaucoup à ajouter — à l’oeuvre que construit énergiquement l’ami Bock-Côté. Je conçois que les avertissements qu’il nous lance peuvent agacer, déranger. J’estime toutefois qu’il est un combattant de la liberté d’expression. Et que c’est à nos risques et périls qu’on refuserait de l’entendre.

Source: Exagérer avec Bock-Côté

Lisée: Bonne semaine pour la haine

On “useful idiots” and fanaticism:

Au moment où ces lignes étaient écrites, les missiles israéliens avaient déjà quintuplé la mise. En riposte aux actes barbares du Hamas contre 1000 civils et militaires israéliens, les bombes de l’État hébreu ont fait plus de 5000 victimes civiles, hommes, femmes et enfants agonisant sous les gravats. À ce point du récit, et alors que se réunissent les conditions du débordement du conflit du Liban au Yémen à l’Iran, l’exigence d’un cessez-le-feu immédiat, suivi d’une mise sous tutelle de Gaza par l’ONU, semble à mon humble avis la seule posture prudente et humaine possible.

Il n’est pas étonnant que, sur le globe, les passions s’enflamment. Que, parmi les pro-israéliens, on entende des appels à éradiquer le Hamas, quoi qu’il en coûte en victimes civiles. Que, chez les propalestiniens, on mette en cause l’existence même de l’État d’Israël.

Dans le tumulte, les idiots utiles s’expriment. Telle la lettre où 74 étudiants en droit (en droit !) de l’Université métropolitaine de Toronto affirment « être solidaires de la Palestine et de toutes les formes de résistance palestinienne », ce qui, par définition, n’exclut pas les techniques infanticides du Hamas. Deux associations étudiantes de l’Université York, à Toronto, ont diffusé un communiqué similaire, comme l’ont fait plusieurs groupes étudiants d’universités américaines.

L’outrance épistolaire juvénile est certes condamnable, mais ces exagérations tendent à s’estomper avec l’âge. Plus graves sont les paroles et les gestes des foules multigénérationnelles ces derniers jours. À Toronto, toujours, une manifestation propalestinienne d’un millier de personnes se tenait la semaine dernière devant un immeuble où avait lieu une assemblée pro-israélienne. Dans la vidéo de l’événement, on entend clairement quelqu’un crier au micro : « Que fait-on avec les Juifs ? » Et des manifestants répondre : « On leur coupe la tête. » À répétition.

En Australie, sur les marches du magnifique opéra de Sydney, autant de manifestants ont scandé un slogan qui optait pour une autre abjecte solution : « Gazez les Juifs. » Samedi dernier, à Montréal, des manifestants propalestiniens ont lancé crachats, roches et briques en direction de manifestants pro-israéliens. La police a procédé à 15 arrestations. À Amsterdam, tous tabous tombés, quelques manifestants ont fièrement brandi d’énormes drapeaux noirs du groupe État islamique.

Le plus étonnant est de ne pas voir des images de pacifistes, égarés dans ces manifs, fuyant à toutes jambes lorsqu’ils entendent des appels à l’éradication d’un peuple et d’une religion. Il est vrai qu’une autre religion est présente, puisque parmi les slogans on entend aussi régulièrement « Dieu est grand », la divinité en question étant, toujours, Allah. Dans plusieurs villes européennes, et à Toronto, certaines manifestations se transforment en prières musulmanes collectives, dans la rue, devant un poste diplomatique israélien. C’est l’utilisation politique de la prière.

Je n’ignore pas que des actes antimusulmans abjects ont été commis, ici comme ailleurs. Mais on ne voit pas, dans nos villes, de foules réclamer l’annihilation de tous les Arabes ou de tous les musulmans.

L’appel par le Hamas à une journée de « djihad mondial » s’est soldé par une poignée d’attentats en Europe. On peut penser que le nombre de djihadistes prêts à passer à l’acte fut faible. Mais on doit constater qu’ils disposent d’un écho favorable plus important qu’on ne pouvait l’espérer. Après que l’un d’eux a assassiné un enseignant français à Arras, une minute de silence fut organisée dans les écoles de l’Hexagone. Le ministère de l’Éducation a relevé 500 cas de perturbations, par des élèves, au moment du recueillement. Parmi eux, 183 élèves ont été suspendus pour « menaces à l’encontre d’enseignants » ou « apologie du terrorisme ».

Au lendemain de l’assassinat par un djihadiste de deux touristes suédois en Belgique, des élèves musulmans d’une école voisine ont demandé à leur professeur de faire une prière… pour le tueur. L’enseignant d’une autre école belge rapporte : « J’ai été choqué de voir que les élèves s’échangeaient entre eux des photos des personnes tuées […] Ils rigolaient. »

L’école doit être le lieu premier de socialisation, mais des élèves musulmans sont en contact permanent avec un autre univers, explique ce prof. « C’est via TikTok et d’autres sites qu’ils fabriquent leur islam, leur religion. Ils écoutent des prêcheurs sur Internet. La mosquée, elle est sur leur téléphone ! » Manifestement, ajoute-t-il, « certains élèves sont fanatisés par les réseaux sociaux ».

À la télé française, l’entrevue d’un ami du tueur d’Arras a levé le voile sur le type de discussion qui se tient dans ces milieux. « On avait les mêmes idéologies, dit-il, sauf pour aller tuer les gens, ça ne m’a jamais intéressé. Et puis, ce n’est pas normal, sauf dans une guerre sainte. » Sauf dans une guerre sainte. Bon à savoir.

J’insiste sur la distinction entre l’opinion outrancière, qui peut évoluer, et la conviction religieuse, qui est par nature fixée une fois pour toutes — sauf si on en sort —, car dite d’inspiration divine.

L’écrivain roumain Emil Cioran le résumait ainsi il y a un demi-siècle : « Le fanatisme est la mort de la conversation. On ne bavarde pas avec un candidat au martyre. Que dire à quelqu’un qui refuse de pénétrer vos raisons et qui, du moment que l’on ne s’incline pas devant les siennes, aimerait mieux périr que céder ? »

Source: Bonne semaine pour la haine

Lisée: Les expulsions barbares

More Quebec commentary on the need for Quebec to exercise the same control over the IMP, whose numbers have ballooned as elsewhere in Canada, as it does for TFWP:

De mauvaises langues accusent le député Sol Zanetti d’avoir atteint le summum de l’exagération en gonflant, puis dégonflant, une balloune depuis son siège de l’Assemblée nationale jeudi dernier. Je ne suis pas d’accord. Juste avant, en point de presse, un autre député solidaire avait fait pire.

Au cas où on déclare atteinte, voire dépassée, la capacité d’accueil du Québec et qu’on veuille limiter le nombre d’immigrants temporaires au Québec, passés de 47 000 en 2007 à 470 000 cette année, il a dit ceci : « Si on définit qu’elle est remplie [la capacité d’accueil], on coupe qui ? On va commencer à faire des déportations massives ? On va commencer à dire que ces 100 000 là, qui sont de trop, peut-être, qui ont déménagé ici, qui ont eu des contrats, qui ont eu un logement, qu’on leur a donné un permis, qui travaillent dans le réseau de la santé et dans l’éducation… On va leur dire : “C’est terminé ? […] Vous savez quoi, là, on s’excuse, on vous a fait venir pour rien, on s’est trompé, finalement, on n’a pas la capacité de vous avoir” ? »

Je vais vous étonner. Il s’agit d’un député qu’on estimait jusque-là crédible et posé : Guillaume Cliche-Rivard. Il est avocat, expert en immigration. Comment peut-il ne pas savoir qu’on parle ici des temporaires qui, comme leur nom l’indique, sont bien temporaires. L’immense majorité des étudiants étrangers qui peuplent McGill et Concordia et anglicisent le centre-ville prennent la poudre d’escampette dès qu’ils ont leur diplôme en poche. L’immense majorité des travailleurs agricoles volent retrouver leur famille latino-américaine une fois la récolte terminée. Les autres savent tous que leur séjour affiche une date de péremption, ce à quoi ils ont librement consenti.

Bref, si on décidait, selon le chiffre évoqué, d’admettre désormais 100 000 personnes de moins, ce qui nous maintiendrait toujours à un niveau historiquement excessivement élevé, il suffirait d’attendre que ceux qui souhaitent repartir repartent et de ne donner des autorisations qu’à 370 000 candidats, plutôt que 470 000.

L’introduction du terme « déportation » dans un débat sur l’immigration qui se déroulait depuis quelques mois dans un contexte apaisé est simplement honteuse. S’il tient à sa crédibilité, Cliche-Rivard doit faire amende honorable.

Sur le fond, il affirme ne pas savoir si, oui ou non, notre capacité d’accueil est atteinte. Il voudrait qu’une équipe d’experts se penche sur la question. C’est une idée tellement bonne que je la proposais en 2018 lorsqu’on ne comptait sur le territoire que le quart du nombre de temporaires actuel.

On peut bien, comme le fait la ministre de l’Immigration, Christine Fréchette, par un appel de projets de recherche, en obtenir une analyse plus fine et régionalisée. Mais refuser d’admettre aujourd’hui que l’ajout depuis cinq ans de centaines de milliers de personnes supplémentaires aggrave les crises du logement, de la santé et des garderies me rappelle ceux qui, face aux méfaits du tabac ou du réchauffement climatique, réclamaient davantage d’études.

Heureusement, un grand nombre de Québécois ont entendu parler de la loi de l’offre et de la demande. Début octobre, 71 % d’entre eux (comme 68 % des Canadiens) ont déclaré au sondeur Ipsos qu’imposer un plafond d’admission aux étudiants étrangers serait une bonne façon de réduire la pression sur les logements abordables. Logiques, 75 % des Québécois (71 % des Canadiens) pensent qu’il faut revoir à la baisse les cibles d’immigration le temps que se résorbe la crise du logement. (Mémo au politburo de QS : ce sentiment est partagé par 66 % des 18-34 ans, votre électorat principal.)

Qui, parmi nous, à part les élus solidaires, figure parmi les dissidents de la loi de l’offre et de la demande ? Le gouvernement fédéral, bien évidemment. L’inénarrable ministre de l’Immigration, Marc Miller, a redit récemment qu’il fallait davantage d’immigrants pour construire davantage de logements. (Marc, ça ne marcherait que s’ils les bâtissaient avant d’arriver ou s’ils les emmenaient avec eux. Un pensez-y-bien.)

Plus terre à terre, son collègue Pablo Rodriguez, qui semble admettre l’existence d’un problème, a prétendu que l’augmentation du nombre de temporaires était la faute du Québec. Mme Fréchette affirme au contraire que c’est la faute du fédéral. Peut-on savoir qui remporte la palme de cet édifiant concours de Ponce Pilate ?

Mardi, dans ces pages, la spécialiste Anne-Michèle Meggs a mis clairement la responsabilité sur les épaules du Québec.

À l’exception des demandeurs d’asile, le Québec a indubitablement le pouvoir de réduire le nombre d’étudiants étrangers, qui comptent pour 44 % des temporaires, mais il ne le veut pas ; il a indubitablement le pouvoir de limiter le nombre de travailleurs temporaires (17 %), mais il ne le veut pas.

Sur le reste, les 36 % du Programme de mobilité internationale, Québec a omis d’exiger un droit de veto lors de sa création pendant l’ère Harper. Le gouvernement Legault — au pouvoir pendant l’explosion des temporaires et en possession depuis avril 2022 d’un rapport des experts Pierre Fortin et Marc Termotte l’avisant de sa « perte de contrôle » du dossier — a choisi de ne pas utiliser le levier à sa disposition : réclamer, comme le lui permet l’entente Canada-Québec, l’ouverture de discussions qui lui permettraient d’en reprendre le contrôle.

Bref, alors que 7 Québécois sur 10 savent que l’explosion du nombre d’immigrants rend intenable — et probablement insoluble — la crise du logement, entre autres, nous sommes en présence d’une opposition solidaire fantasmant sur des « déportations » massives et d’un gouvernement caquiste qui se prétend nationaliste, mais refuse d’utiliser les pouvoirs que détient déjà la nation.

Bref, bienvenue au Québec.

Jean-François Lisée a dirigé le PQ de 2016 à 2018. Il vient de publier Par la bouche de mes crayons, aux éditions Somme toute/Le Devoir. jflisee@ledevoir.com

Source: Les expulsions barbares

Lisée: La pendule du Dr Dubreuil

Quebec’s language commissioner on demographic trends, on setting a target of 85 percent for economic immigrants:

C’est bien de vouloir remettre les pendules à l’heure. Mais encore faut-il avoir une pendule. Encore faut-il savoir l’heure. Dans la discussion sur le déclin du français — ou, comme certains le prétendent, son « déclin présumé » —, ce ne sont pas les données qui manquent. Dans cette chronique comme ailleurs, on est davantage dans le trop-plein que dans la disette.

Mercredi, à l’Assemblée nationale, le nouveau commissaire à la langue française, Benoît Dubreuil, nous a rendu un service collectif majeur en offrant une balise claire permettant de déterminer si on va, ou non, dans la bonne direction. Pour sa première intervention publique, il donnait son avis sur les augmentations proposées des seuils d’immigration. Pour rappel : la Coalition avenir Québec (CAQ) a fait il y a un an à peine sa campagne en promettant de s’en tenir à 50 000 par an. Aller plus loin serait, a dit le premier ministre, « un peu suicidaire ». Fidèle à sa pratique de rompre ses promesses, il envisage maintenant de les hausser à 60 000, et en fait à 70 000 s’il compte à part une des nombreuses filières d’accès à la résidence permanente.

Dubreuil n’était pas venu pour taper sur les doigts de la CAQ, ce n’est pas son rôle. Il était venu lui dire comment atteindre l’objectif affiché de « renverser le déclin du français ». La décision de n’admettre que les immigrants économiques qui connaissent le français au point d’entrée, écrit-il dans son mémoire, est « susceptible d’accroître, de façon importante, l’utilisation du français par les personnes immigrantes ». Mais jusqu’à quel point ? Et quelle est la mesure du succès ?

Pour la première fois dans l’histoire des politiques linguistiques, il en fixe une : 85 %. C’est, une fois qu’on exclut les langues tierces et qu’on répartit les gens qui affirment être linguistiquement non binaires (donc anglos et francos également), la répartition des Québécois qui travaillent principalement en français et qui utilisent principalement la langue de Vigneault dans l’espace public. Si les futurs immigrants se répartissent linguistiquement ainsi, il n’y aura pas de déclin, affirme-t-il, mais stabilisation. Sinon, le déclin se poursuivra.

« Nous ne pouvons pas négliger les effets cumulatifs de cet écart, écrit-il. Si les 793 915 personnes immigrantes et les 148 075 résidents non permanents (RNP) qui occupaient un emploi au Québec en 2021 avaient opté pour le français au travail dans la même proportion que la population d’accueil (84,4 %), ce sont 234 243 personnes de plus qui y auraient utilisé le français le plus souvent au travail. Ce nombre représente 5 % de l’ensemble de la main-d’oeuvre du Québec. » L’impact serait « concentré dans la région métropolitaine de Montréal : le français y serait utilisé le plus souvent par 78 % des travailleurs, au lieu de 69 % ».

Le hic ? Les calculs de Dubreuil sur les scénarios proposés à 50 000 ou 60 000 par an n’atteignent pas sa note de passage de 85 %. Elles sont, au mieux, à 79 %. Donc elles ralentissent la rapidité du déclin, sans l’arrêter.

Mais la réalité linguistique est complexe, et qui sait si les autres mesures adoptées et à venir n’auront pas un impact à la hausse ? Placide, Dubreuil accepte cette part d’incertitude. Et comme il n’a pas le mandat de déterminer si une hausse des seuils sera délétère pour le logement, les places en garderie ou l’hôpital, mais seulement sur le français, il propose de s’appuyer sur les faits. Qu’on fixe d’abord le seuil à 50 000 et qu’on mesure chaque année, chez les nouveaux venus, si le critère de 85 % est atteint ou presque. Si oui, qu’on passe à 60 000 si on le souhaite. Sinon, on fait une pause et on s’interroge sur les boulons qu’il faut resserrer pour la suite.

La ministre semblait agréablement surprise par le mécanisme proposé (comme moi). Mais est-ce bien suffisant ? Il y avait autour de la table de la commission un véritable croisé du français, estomaqué que rien ne soit dit sur l’éléphant dans la pièce : les 370 000 temporaires dont l’utilisation du français est encore bien moindre que celle des permanents. « Si notre intérêt est la promotion du français, qui est en déclin, on fait fausse route parce que le troisième scénario est absent, à savoir les travailleurs temporaires. » Ce député, un libéral né au Maroc, est Monsef Derraji. Je lui accorde le titre de défenseur du français de la semaine.

Dubreuil a appelé en effet à une « approche cohérente » incluant les travailleurs et, a-t-il précisé, les étudiants temporaires, mais puisque la ministre nous annonce pour bientôt de nouvelles mesures sur le sujet, j’ai décodé qu’il attendait de les voir avant de se prononcer sur leur efficacité.

En vérité, l’excellente première performance de Dubreuil ne m’a pas étonné. Son CV était atterri sur mon bureau en 2002, alors que je cherchais quelqu’un qui connaissait bien l’allemand. Le CV de Dubreuil m’informait que son allemand était excellent, comme son anglais, son néerlandais et son russe. Il était désolé de m’informer qu’il ne pouvait que lire, mais ni parler ni écrire, le danois et le suédois (il ne s’est intéressé que par la suite au portugais, à l’espagnol, à l’italien et au roumain). Pour Les Politiques sociales, qui devint pour une décennie la référence francophone sur le sujet, Dubreuil produisait par pays des synthèses d’une qualité telle qu’on les retrouvait ensuite, en ligne, telles quelles, dans les textes de cours de profs d’université.

Il terminait son doctorat en philosophie politique sous la direction de Jean-Marc Ferry (il est donc « docteur ») et, de l’autre main, faisait publier dans des revues savantes des textes de pointe sur l’anthropologie des langues. J’ai rencontré beaucoup de gens intelligents dans ma vie, mais très peu du niveau de Benoît. J’en ai rencontré encore moins qui conjuguent ce savoir avec un pragmatisme créatif et une totale absence de suffisance.

À l’écouter présenter son rapport, je retrouvais l’homme posé, presque humble, vous expliquant sans aucun effet de toge que le patient malade — le français — requiert un traitement vigoureux, que ses signes vitaux doivent être annuellement vérifiés et que son rétablissement ne sera complet que si sa pression artérielle francophone atteint, ou dépasse, 85 %. Merci, docteur.

Source: La pendule du Dr Dubreuil

Lisée: Solidarité obligatoire

Interesting discussion on activism, education, freedom of conscience in the context of LGBTQ in schools:

Parmi les mille raisons qui me rendent fier d’être Québécois figure notre tolérance précoce, puis notre défense résolue, des homosexuels. Ne dit-on pas que, sans nous, le Canada aurait été beaucoup plus lent à légaliser le mariage pour tous ?

Cette particularité québécoise ressortait d’un monologue prononcé lors d’un gala Just For Laughs par l’humoriste américaine Sarah Silverman. Je cite de mémoire : « Aux États-Unis, on utilise des codes pour désigner nos quartiers gais. Le “District Castro” [San Francisco] ou “Greenwich” [New York]. Pourquoi ? Pour que les rednecks, qui sont des imbéciles, ne sachent pas où les trouver. Mais vous, votre village gai s’appelle “le village gai” ! Vous faites exprès ou quoi ? »

L’adhésion des Québécois à la cause gaie fut progressive, dans la société, la culture, les familles. Un processus d’acclimatation, d’adhésion, de normalisation. Mais il nous vient désormais de notre environnement nord-américain des signaux dont il faut se préoccuper. Il s’agit de l’injonction de solidarité. Il ne suffit pas d’accepter, mais d’afficher obligatoirement son appui à la cause. Parfois sous peine de sanctions.

On célèbre à Montréal la fierté gaie en août, mais cette année, aux États-Unis et au Canada, la tradition de faire de juin le Mois de la fierté gaie a pris de l’ampleur, notamment dans les écoles. En Ontario, le ministre (conservateur) de l’Éducation a produit une directive affirmant qu’il « incombe à tous les conseils scolaires de veiller à ce que tous les élèves — plus particulièrement les élèves 2SLGBTQ+ — se sentent soutenus, reflétés dans leurs écoles », ce qui est admirable. Mais il a ajouté : « Cela inclut la célébration du Mois de la fierté. »

La nuance est cruciale entre l’acceptation et la promotion, entre l’éducation et le prosélytisme. Nos chartes protègent la « liberté de conscience », ce qui inclut le droit de ne pas être d’accord avec la norme, pour peu qu’on ne commette aucun geste illégal. Sur les bancs d’école, on est certes tenus d’apprendre la norme et de la respecter. Mais est-on obligé de la célébrer ? Si la fête nationale du Québec tombait le premier juin, obligerait-on tous les enfants à porter des macarons fleurdelisés et de marcher dans les rues, drapeau en mains ? C’est ce qu’on a demandé à des enfants du primaire de Vancouver, l’an dernier, pour le Mois de la fierté.

On a assisté cette année, en Ontario, à un refus massif de parents musulmans de laisser leurs enfants participer à ces célébrations. Ce qui a notamment valu à ceux d’Ottawa une directive stricte des autorités scolaires interdisant le droit de retrait aux enfants. « Les droits de la personne ne sont pas ouverts au débat ou à la participation sélective » est-il écrit. En Nouvelle-Écosse, l’enregistrement d’une enseignante sermonnant un étudiant musulman qui refusait de participer aux activités de la Pride a fait grand bruit. Elle y affirme que « nous croyons que les gens peuvent épouser qui ils veulent, c’est dans la loi, et si tu ne penses pas que ça devrait être la loi, tu ne peux pas être Canadien. Tu n’as pas ta place ici, et je suis sérieuse ».

L’imam Sikander Hashmi rapporte dans le National Post que « les élèves d’une école secondaire d’Ottawa ont déclaré que le personnel gardait les portes lors d’une assemblée du Mois de la fierté pour s’assurer que personne ne partait, tandis que d’autres patrouillaient dans les couloirs et qu’un autre vérifiait même le stationnement pour trouver les élèves qui refusaient d’y assister. Un parent a rapporté que son enfant de 3e année dans une autre école s’était fait dire qu’il ne pouvait pas aller en récréation à moins qu’il ne dessine un arc-en-ciel. Des parents m’ont dit que d’autres élèves avaient été menacés d’expulsion s’ils ne participaient pas aux activités du Mois de la fierté ».

L’imam est particulièrement remonté contre un livret conçu spécialement pour ses jeunes ouailles intitulé « Je suis musulman mais je ne suis peut-être pas hétéro ». Pas moins du tiers des élèves du primaire de la ville de London, à forte concentration musulmane, se sont absentés durant une journée consacrée à la dénonciation de l’homophobie en mai. Puis, on a vu un petit groupe de mères musulmanes encourager leurs enfants à piétiner de petits drapeaux arc-en-ciel. Une scène qu’on peut résumer en deux mots : haine et obscurantisme.

Chers lecteurs, vous me savez très critique des religions, notamment pour leur misogynie et leur homophobie. Je suis à la fois favorable à l’arrêt des subventions pour les écoles à vocation religieuse et je tiens, pour le bien des enfants, à ce qu’aucun ne soit exempté de l’enseignement commun. Cependant, on ne peut vivre ensemble sans respect de la liberté de conscience. Je récuse donc l’embrigadement dans des causes, fussent-elles les miennes. Comme la religion, le militantisme doit s’afficher et se pratiquer à ses heures, pas à l’école ou dans l’État. Le refus d’appliquer ce principe nourrit puissamment le ressac conservateur dont nous sommes témoins et qui arrivera sous peu dans une école près de chez vous.

En fait, cela y est déjà. Au Québec, des comités formés d’élèves et soutenus par des profs et des administrateurs volontaires se donnent le mandat de faire appliquer la théorie du genre, dont je parlais dans une précédente chronique, dans l’école en entier. Les demandes pour des toilettes non binaires au primaire et au secondaire sont courantes et il arrive que des surveillantes plus pointilleuses sur le respect de l’intimité des unes et des autres se fassent « traiter de transphobes par des enfants de 12 ans », me rapporte un enseignant.

Il existe dans plusieurs de nos écoles des AGIS, pour Alliance genres, identités, sexualités. Leur création est recommandée par le gouvernement canadien. Elles ont pour but de transformer l’école entière en un « lieu sûr ». Les trousses pédagogiques mises à la disposition par l’organisme AGIS reprennent les thèmes et le vocabulaire d’usage sur la théorie du genre. C’est chouette : les étudiants intéressés à mettre un comité sur pied peuvent facilement recevoir une subvention de 500 $. Desjardins fait d’ailleurs partie des commanditaires de l’initiative.

J’ai sous les yeux une lettre envoyée ce printemps aux parents par un directeur d’école secondaire de Laval. Il les invite à soutenir l’initiative visant à « susciter la solidarité et mobiliser les élèves et le personnel scolaire à devenir des personnes alliées ». La Fédération autonome de l’enseignement organise un « défi des personnes alliées » pour ses syndicats enseignants qui déploieront dans leurs écoles le drapeau arc-en-ciel, des macarons, des kiosques de promotion. Dans les deux cas, nous ne sommes pas en présence du langage de l’éducation, mais de celui du militantisme.

Source: Solidarité obligatoire

Lisée: Le droit au monologue

A noter:

Ce n’est pas tous les jours que 388 professeurs, auteurs et personnalités se donnent la peine de signer une lettre commune, publiée mardi dans Le Devoir (« Ce ne sont pas que des mots »), pour nous avertir de « dérapages inquiétants, de plus en plus nombreux » dans le débat public au Québec.

M’étant plusieurs fois exprimé, y compris dans ces pages, sur la nécessité d’un débat qui, s’il peut être robuste, doit toujours être respectueux, j’ai été étonné que ma signature n’ait pas été sollicitée. J’ai compris pourquoi une fois avoir soigneusement examiné de quoi il était question.

Les signataires nous y aident en donnant, au total, quatre exemples de ce qui leur paraît intolérable. Il s’agit d’abord d’une entrevue donnée à Stéphan Bureau par Léa Clermont-Dion. Elle y décrit son groupe social d’origine à Rawdon comme étant du « White trash ». Une expression dure, rarement utilisée au Québec, mais courante aux États-Unis pour désigner une population blanche marginale, peu éduquée. Bureau lui demande si elle oserait aussi parler de « Black trash ». « Ben non, ça marcherait pas », dit-elle.

L’échange a été capté par un chroniqueur de Québecor, Mathieu Bock-Côté (MBC), qui y a vu un exemple de « racisme anti-blanc ». (Détail savoureux : ce sont les esclaves noirs du sud des États-Unis qui ont inventé le terme pour dénigrer ces Blancs). L’argument du deux poids, deux mesures se tient, mais la charge de MBC est un peu lourde, d’autant que Clermont-Dion s’amende, dans l’entretien, d’avoir utilisé le terme. Puis, le reproche lui en a été fait sur les réseaux sociaux. J’y reviens.

Les signataires renvoient ensuite à un gazouillis où une autrice et éditrice écrivait ceci : « Les élections et leurs hochets habituels — et même certains dont nous croyions qu’ils appartenaient à un vieux Québec ranci et révolu : l’immigration, l’identité, le vilain étranger, les maudits intellectuels ». Je ne la nomme pas parce que les signataires s’insurgent que de tels propos entraînent une riposte ad hominem, mais surtout parce qu’elle a retiré la publication. Le gazouillis serait passé inaperçu si MBC n’avait pas jugé dans son blogue qu’il « est difficile de trouver un propos plus méprisant à l’endroit des centaines de milliers de Québécois qui prennent la question identitaire au sérieux ».

Pour moi, c’est clair : les deux positions ont droit de cité dans notre débat public. L’autrice a le droit de penser et d’écrire que ces thèmes reflètent un « Québec ranci et révolu », d’autres ont droit de répliquer que cette opinion suinte le mépris.

Le troisième cas concerne l’auteur et vice-président de la Ligue des droits et libertés, Philippe Néméh-Nombré. Dans Seize temps noirs pour apprendre à dire kuei, (Mémoire d’encrier), il écrit : « Une autopatrouille qui brûle est une promesse. » Ce qui lui vaut, toujours par MBC, une accusation de glorifier la violence antipolicière. Cette phrase est prise « hors contexte », écrivent les signataires. Je suis allé le lire. J’ai bien trouvé cet autre extrait : « Détruire des ordinateurs, fracasser des vitrines, brûler des autopatrouilles, bloquer des ponts, des voies ferroviaires. » Mais je n’ai trouvé aucun contexte qui puisse laisser entendre que ces phrases ne doivent pas être prises au premier degré. Il s’agit, au mieux, d’une normalisation de la violence, au pire, de sa glorification. Que les signataires estiment que cela devrait passer comme une lettre à la poste laisse songeur.

Finalement, la lettre nous emmène en 2018, dans la foulée de l’attentat à la mosquée de Québec. Dans un texte publié dans La Presse, la prof et psychiatre Marie-Eve Cotton estime troublant que certains se montrent empathiques envers les troubles psychiatriques de l’accusé, Alexandre Bissonnette, mais n’en fasse pas autant envers les tueurs islamistes qui ne sont, écrit-elle, « pas moins désespérés, apeurés, perdus, et habités d’une colère qui cherche un objet sur lequel se déverser ». Cette fois, c’est Richard Martineau qui monte au créneau, estimant qu’il faut distinguer « un massacre perpétré par une personne déséquilibrée et dépressive et un attentat sanguinaire commis au nom d’une cause par un terroriste qui revendique fièrement son geste ». Ici encore, les deux positions doivent avoir droit de cité. (Je trouve pour ma part des parcelles de vérité dans les deux textes.)

Les signataires se plaignent que la force de la riposte est disproportionnée, de deux façons. D’abord, parce que des chroniqueurs et animateurs ont des tribunes dont l’empreinte est très large; ensuite, parce que leurs critiques entraînent sur la Toile un flot de commentaires souvent haineux qui traumatise l’auteur du texte critiqué. Personne n’est préparé pour le torrent de réactions qu’une première déclaration tranchée peut provoquer. Mais tous ceux qui mettent le petit orteil dans le débat public doivent savoir que cette tempête permanente existe. Il n’y a que deux façons d’y survivre : pour les menaces, on appelle le 911, pour toute violence verbale, on bloque jusqu’à ce que la racaille disparaisse de nos fils.

Mais la lettre ouverte appelle les propriétaires de médias à mettre leurs chroniqueurs et animateurs en laisse. Ils devraient s’abstenir de relever qu’untel parle d’un « Québec ranci » et que tel autre sourit à la vue d’une autopatrouille en flamme. Au nom de quoi, exactement ? Du droit de ne pas être contredit ? Du droit au monologue ?

Je remarque, dans la liste des « victimes » citées et les signatures, des gens qui, à répétition, ont écrit que ceux qui n’étaient pas de leur avis sur la question de la laïcité étaient, nécessairement, des opportunistes et des racistes. On comprend que, du haut de leur certitude d’être les seuls porteurs de la raison, ils voudraient que leur intolérance et leur irrespect de l’autre ne soient relevés par personne, ou alors qu’on taise leurs noms dans les répliques, même lorsqu’ils persistent et signent dans l’insulte.

L’argument de la disproportion des voix aurait de la valeur si l’espace médiatique québécois n’était pas si diversifié. Toute personne outrée peut publier sa prose sur son blogue ou ses réseaux avec l’appui et le relais de sa communauté de vues. Des lettres ouvertes sont acceptées dans tous les médias. J’admets qu’il manque de signatures et de tribunes, disons, « woke », à Québecor, mais ce n’est pas le cas dans ce quotidien-ci, ni à La Presse ni à Radio-Canada.

On pourrait débattre, chiffres à l’appui, de la présence médiatique relative des deux grandes tendances intellectuelles qui s’affrontent. Il faut cependant savoir qu’en politique comme dans le débat d’idées, chacun est toujours convaincu que l’autre camp a trop de visibilité.

J’ai jugé particulièrement significatif de constater que le signataire principal de cette lettre, Mathieu Marion, dénonçant le manque de retenue et de respect et les attaques ad hominem, un prof de l’UQAM, a affirmé quelques jours auparavant sur Twitter que la pensée de MBC s’apparentait à de la « pink slime » — cette viande artificielle dont la vue lève le cœur. Ce qui me rappelle vaguement une histoire de paille et de poutre.

Source: Le droit au monologue

Lisée: «Nègres blancs d’Amérique» 55 ans après

Lisée on the history and the context of when the book was written, and its questionable relevance today in terms of current challenges:

L’auteur était le plus souvent debout. En l’absence de chaise ou de table, il écrivait penché sur le lit superposé du haut. Il n’avait pas de stylo, c’était interdit. Il usait ses bouts de crayon à mine, sans rien avoir pour les aiguiser. En haut de chaque page subtilisée à la cantine, il écrivait, en anglais, « Notes for my lawyer », seule façon d’avoir le droit de mettre quoi que ce soit sur papier. Il ne savait pas d’où venait sa soudaine fluidité d’écriture. D’autant qu’il sortait d’une grève de la faim d’un mois qui lui avait soustrait 25 kilos. Il pouvait écrire de jour comme de nuit, l’ampoule ne s’éteignait jamais.

« La fatigue provenait moins de la faim que du bruit infernal qui régnait dans la prison, a-t-il raconté. À toute heure du jour, il se trouvait des détenus pour taper à corps perdu sur les murs métalliques des cellules ou pour improviser des rythmes assourdissants de tam-tam. D’autres hurlaient jusqu’à épuisement leur terreur ou leur désespoir. D’autres encore s’ouvraient les veines et déclenchaient par leur acte un tumulte ahurissant. Un Noir mit le feu à ses vêtements et chercha ainsi à s’immoler. Un autre se jeta tête première du deuxième étage de notre section. Un troisième fut battu à mort par les surveillants dans sa cellule. »

C’est ainsi qu’est né l’essai québécois le plus lu au monde. Celui qui fit scandale, lors de sa publication il y a 55 ans. Celui dont le titre seul, aujourd’hui, peut mettre fin à des carrières journalistiques ou universitaires, scandaliser le CRTC, pousser une commission scolaire anglophone de Montréal à apposer un autocollant pour cacher le mot offensant dans chaque exemplaire d’un manuel.

Pierre Vallières et son camarade Charles Gagnon occupaient cette cellule de la prison des hommes de New York, surnommée The Tombs, Le sépulcre, en septembre 1966, pour avoir « troublé la paix » en manifestant devant l’édifice de l’ONU en faveur de l’indépendance du Québec. Les deux prisonniers sont surtout accusés d’avoir organisé, plus tôt cette année-là à Montréal, des attentats du Front de libération du Québec.

Vallières noircit donc les pages « avec la fébrilité de celui qui sait qu’il peut être déporté à tout instant et qui profite de chaque minute de libre expression qu’il lui reste encore ». Il pond donc en deux mois 90 % d’une oeuvre qui fera 540 pages chez l’imprimeur. Les deux tiers des feuillets sont déjà sortis de la prison lorsque l’extradition vers Montréal se produit.

Paniqué à l’idée que le dernier tiers sera saisi par des policiers québécois, qui eux lisent le français, Vallières offre un troc aux agents américains de l’immigration venus le saisir au sortir de sa prison : il ne résistera pas physiquement à cette nouvelle arrestation si les agents remettent les pages restantes à son avocat. Si ces agents n’avaient pas tenu parole, rapporte Vallières, le livre n’existerait pas. L’auteur est absent du lancement, le 14 mars 1968, car emprisonné et en procès pour les attentats qui lui sont attribués.

Vallières tenait à son titre, mais l’idée n’était pas neuve. Comme le rappelle Daniel Samson-Legault dans sa méticuleuse biographie de Vallières, Le dissident, chez Québec Amérique (que je recommande chaudement), l’expression avait été utilisée avant lui par Marie-Victorin, les journalistes Jean Paré, Yves Michaud et quelques autres pour décrire la condition des Canadiens français.

Vallières la reprend à répétition dans l’ouvrage et s’en sert comme d’un synonyme d’« opprimé ». Il l’associe d’ailleurs à toutes les victimes du capital, y compris aux ouvriers blancs américains. « C’est en anglais que ce concept se formula spontanément dans ma tête. White Niggers of America. Les Noirs américains furent les premiers, et pour cause, à saisir ce que pouvait être, sur les rives du Saint-Laurent, la condition particulière des Québécois francophones. »

Il ne dit pas à quels Noirs il fait référence, mais on sait que le leader noir américain de l’époque, Stokely Carmichael, qui viendra à Montréal, n’a rien à redire sur cette appropriation sémantique. De même, après avoir trouvé le titre très drôle, Aimé Césaire, inventeur du concept de « négritude », dira que Vallières avait bien compris qu’il ne s’agissait pas que de couleur de peau. Vallières use avec autant de liberté du terme « esclavage », une condition qu’il dit retrouver chez tous les dépossédés. On est dans l’hyperbole, pas dans la nuance.

Le livre fait fureur. Environ 50 000 exemplaires vendus au Québec, presque autant aux États-Unis, sans compter les versions allemande, espagnole et italienne. Brusquement, en 1969, l’auteur, l’éditeur — le poète et futur ministre péquiste Gérald Godin pour la maison Parti pris — et même la dactylo sont accusés d’avoir, en publiant l’ouvrage, fait oeuvre de sédition. Un crime passible de 14 ans d’emprisonnement.

Le ministre de la Justice de l’Union nationale, Rémi Paul, fait saisir tous les exemplaires en circulation, y compris celui du dépôt légal à la Bibliothèque nationale du Québec. L’accusation n’aura pas de suite. Le livre reprendra sa carrière en 1972, une fois passée la crise d’Octobre (pendant laquelle les felquistes le font lire à leur otage britannique, James Cross).

Faut-il le relire aujourd’hui ? Seulement si on veut prendre la mesure de la dépossession dans laquelle étaient plongés les Québécois du début des années 1960. Vallières décrit le délabrement et l’insalubrité de son quartier, Jacques-Cartier, sur la Rive-Sud (en forçant le trait, nuance son biographe, mais même…). Le récit biographique du jeune révolté reste poignant, celui de sa recherche intellectuelle, entre Teilhard de Chardin, Sartre, Marx et le Che, est fastidieux, mais ne manque pas de sincérité. Son appel à la violence révolutionnaire, au moment du formidable essor du Québec social, syndical, laïque, culturel et politique de 1966, était, même à l’époque, une erreur et un leurre.

Le problème n’est pas que Nègres blancs d’Amérique ait mal vieilli. Il fait simplement partie de l’histoire. Il est dans notre rétroviseur. Il a peu — rien ? — à nous dire sur le Québec d’aujourd’hui ou de demain. Son titre, seul, résonne comme un cri de liberté, comme l’audace de dire des choses avec des mots forts, en les détournant ou en leur faisant violence. Un doigt d’honneur aux censeurs d’hier et d’aujourd’hui.

Source: «Nègres blancs d’Amérique» 55 ans après