Nicolas | Racisme anti-palestinien

As mentioned earlier, I think the existing forms of racism, anti-Arab for both Muslim and Christian Palestinians, and anti-Muslim for Muslim Palestinians, cover the essential. The substantive examples raised by Nicolas can be addressed under both:

On apprenait mercredi dans le Toronto Star que la nouvelle version de la Stratégie canadienne de lutte contre le racisme, qui devrait être rendue publique sous peu, n’inclura pas de définition du racisme anti-palestinien.

Cette stratégie, publiée pour la première fois en 2019, « est conçue pour jeter les bases de la lutte contre le racisme systémique par des actions immédiates à l’échelle du gouvernement du Canada ». Plusieurs groupes ont fait pression sur la ministre de la Diversité, de l’Inclusion et des Personnes en situation de handicap, Kamal Khera, pour que le racisme anti-palestinien soit désormais défini et donc reconnu par le gouvernemental fédéral, au même titre que l’islamophobie et l’antisémitisme, le racisme anti-noir ou le racisme anti-asiatique, par exemple. Ça aura été en vain.

Pour l’instant, on continue donc officiellement à dénoncer l’islamophobie, du moins sur papier, laissant de son côté le racisme anti-palestinien se déployer au Canada. Ce n’est pas suffisant. Voici pourquoi.

D’abord, tous les Palestiniens ne sont pas musulmans. De larges pans du mouvement nationaliste palestinien ont toujours cherché à se rassembler autour d’une identité culturelle et d’une situation politique — et non d’une religion. Le keffieh, par exemple, est un symbole à la fois culturel et politique, selon le contexte, mais pas un symbole religieux. Le foulard blanc et noir a pris la signification qu’il a aujourd’hui après avoir été porté durant des décennies par le leader palestinien Yasser Arafat.

Lorsque le parlement provincial ontarien prend la décision de bannir le keffieh de sa chambre législative, comme il l’a fait le mois passé, on empêche l’expression culturelle et politique du peuple palestinien dans son enceinte. Parler vaguement d’« islamophobie », ce serait ici très mal nommer les choses.

En fait, pour bien comprendre le racisme anti-palestinien, il faut savoir qu’il se déploie notamment comme une forme de racisme anti-autochtone. Et ici, je fais très attention à mes mots et aux explications que j’en donne.

Être autochtone est une catégorie politique, et non pas seulement ethnique. Ce n’est pas simplement un terme qui réfère à « qui était là avant ». Il est important de le comprendre si on veut éviter de remonter aux temps bibliques. Le mot « autochtone », dans nos instances internationales, réfère notamment à une catégorie de personnes qui se retrouvent sans État qui parle en leur nom dans le système des Nations unies, parce qu’un État s’est construit « par-dessus » leur territoire ancestral, en quelque sorte. Si le mot référait seulement à de vieilles racines dans une terre, tous les Français chez qui on décèle une forme d’ADN gaulois pourraient participer au Forum des peuples autochtones des Nations unies, pour donner un exemple grossier. Le terme « autochtone » prend une grande partie de son sens à l’intersection de l’« ancienneté » et de la dépossession. C’est en ce sens que je m’exprime.

Lorsqu’un État assied sa souveraineté sur un territoire en dépossédant un autre peuple de ce même territoire, il doit déployer un récit national et un appareil idéologique qui normalise cette dépossession. L’âge d’or du colonialisme correspond avec l’invention de l’idée de terra nullius, par exemple, qui veut que lorsqu’un territoire n’est pas occupé — et par occupé, on veut dire occupé à l’européenne, sujet à des activités économiques « productives » dans une perspective européenne —, il est considéré comme vacant et donc disponible pour la prise de possession coloniale.

C’est aussi en pleine expansion coloniale que Friedrich Hegel et plusieurs autres penseurs européens ont développé leurs idées sur la téléologie de l’Histoire. D’abord, on a tracé une ligne arbitraire entre la « préhistoire » et l’« Histoire », puis on a posé l’État-nation comme l’aboutissement de l’« Histoire » et ainsi hiérarchisé les peuples selon leur « stade de développement ». On a, en quelque sorte, inventé la catégorie de « primitif » — une autre manière de naturaliser qui a le droit d’exercer sa souveraineté sur des terres, et qui peut en être légitimement dépossédé.

Ces idées continuent d’être mobilisées jusqu’à aujourd’hui un peu partout en Occident. Elles permettent notamment à certaines voix pro-israéliennes plus radicales de nier jusqu’à l’existence même de la Palestine, puisque le peuple palestinien ne disposait pas d’un État-nation indépendant avant la fondation d’Israël.

Ces notions nous permettent aussi de mieux comprendre, par exemple, les commentaires de Selina Robinson, qui était ministre de l’Éducation postsecondaire en Colombie-Britannique, lorsqu’elle a affirmé, en janvier, que la Palestine était un « morceau de terre merdique » (crappy piece of land) sur lequel « il n’y avait rien » avant la fondation d’Israël. Ses propos n’étaient pas « islamophobes ». Ils étaient un parfait exemple du racisme anti-palestinien ordinaire, appuyés sur une forme d’actualisation de la doctrine de la terra nullius. Finalement, Selina Robinson s’est excusée, a perdu son poste de ministre, puis a quitté le caucus du Nouveau Parti démocratique provincial.

Le maire de Hampstead, Jeremy Levi, nous a offert un autre exemple de dérapage anti-palestinien. La semaine dernière, il a encore déclaré sur X que le gouvernement canadien devrait « reconsidérer son plan d’immigration pour les Gazaouis », puisque « leurs valeurs semblent incompatibles avec les nôtres ». Il faut savoir que l’idée des « valeurs incompatibles » a été mobilisée durant l’histoire coloniale pour justifier le statut subalterne, « non intégrable » de certaines populations. Le discours est encore souvent employé à l’égard des Palestiniens, notamment dans les espaces médiatiques israélien et américain, pour justifier certaines inégalités ou violences structurelles.

La liste d’exemples pourrait être encore longue. Pour repérer le racisme anti-palestinien dans l’espace public, encore faut-il le comprendre. Pour le comprendre, il faut d’abord le nommer clairement.

Source: Chronique | Racisme anti-palestinien

Nicolas | Paix sociale à la montréalaise

Interesting differences based on geography but the camp-in at McGill may change that:

Alors que tous les yeux sont rivés sur le campement propalestinien à McGill, j’ai envie de vous parler non pas de ce qui se passe, mais de ce qui ne se passe pas à Montréal.

Certes, l’attaque du 7 octobre contre Israël et les bombes qui n’en finissent plus de tomber sur Gaza ont élevé le niveau de tensions intercommunautaires un peu partout dans la ville. Il suffit toutefois de se comparer pour prendre la mesure de la résilience particulière du tissu social montréalais — jusqu’à présent. Il y a plusieurs pistes d’explication à ce phénomène.

D’abord, ça peut sembler étrange à dire, mais la géographie de la ville nous aide. À Toronto, plusieurs des institutions phares de la communauté juive sont en plein centre-ville, sur les grandes artères qui balisent le parcours normal des manifestations. La situation donne lieu à des moments surréels que l’on s’est épargnés ici.

Par exemple, lors d’une grande manifestation, le 12 février dernier, le Spider-Man de Toronto — un peu l’équivalent de l’Anarchopanda du printemps étudiant de Montréal — était parmi la foule à escalader les édifices le long du parcours. Une fois rendu sur la University Avenue, le personnage anonyme a grimpé sur la façade de l’hôpital Mount Sinai avant de continuer son chemin.

Des Canadiens d’origine palestinienne qui ont de la famille à Gaza ont pris la parole lors de cette manifestation, alors que l’armée israélienne annonçait vouloir se lancer dans une offensive sur Rafah. Leur message n’a pas passé. Le lendemain, toute la classe politique canadienne était en train de dénoncer… la présence de Spider-Man et de son drapeau palestinien sur un hôpital fondé par la communauté juive. Même le premier ministre Justin Trudeau a déploré sur X « cette démonstration d’antisémitisme ».

Ce n’était pas la première affaire du genre. Parce que les manifestations se retrouvent parfois en face de leurs institutions, plusieurs membres de la communauté juive de Toronto sentent qu’on manifeste contre eux, personnellement, et non contre le gouvernement d’Israël. Les organisateurs se défendent, bien sûr, d’avoir de telles intentions. Après près de sept mois de telles tensions, le dialogue social, là-bas, est devenu presque impossible.

Par « chance », à Montréal, l’Hôpital général juif n’est pas sur la rue Sherbrooke, et la plupart des écoles, des synagogues et des centres communautaires juifs de Montréal sont situés plus loin du coeur de l’action. On ne se pile pas sur les pieds de la même manière.

On a fait aussi des choix tactiques différents de ceux d’ici. Là-bas, on a manifesté à quelques reprises contre des commerces qui ont des activités dans les territoires palestiniens occupés ou qui soutiennent financièrement l’armée israélienne — et qui sont par ailleurs dirigés par des personnes juives. Alors que, d’un côté, on voit dans ces gestes une dénonciation politique de ce qui est perpétré par Israël, de l’autre, on ne voit là qu’une forme de pogrom. Là aussi, tout le monde est à cran. Plus qu’ici.

À Montréal, le plus important édifice à avoir été ciblé de la sorte est celui de Radio-Canada, qui a fait l’objet de graffitis dénonçant une « complicité avec le génocide » en novembre dernier. Le débat sur l’antisémitisme ne fait pas écran au message des manifestants de la même manière.

Je ne veux pas non plus peindre un portrait trop rose de notre situation. On se souviendra, par exemple, du discours tout à fait inacceptable prononcé par Adil Charkaoui durant la manifestation du 28 octobre dernier. Seulement, à ce point-ci, toute personne qui comprend un peu les mouvements sociaux montréalais sait que l’homme est une espèce de patate chaude opportuniste qui émerge chaque fois qu’il y a de l’action pour faire déraper le dialogue public. Personne de sérieux ne le considère comme une voix rassembleuse.

Par ailleurs, les coups de feu contre deux écoles juives de Côte-des-Neiges ont choqué la ville en novembre dernier. L’affaire a éveillé les craintes des parents, et à juste titre. Notons que des mois plus tard, aucune information ne permet d’établir l’identité ou les motifs des responsables de ces crimes haineux.

Depuis l’automne dernier, on n’a pratiquement pas entendu parler, dans les médias, de la mairesse de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce, Gracia Kasoki Katahwa. Si la réponse de son équipe aux attaques commises dans son arrondissement avait été complètement dépourvue de sensibilité, son nom serait partout. Le travail consistant à rassurer les communautés et à faire baisser la tension dans nos quartiers se fait loin des projecteurs. C’est par ce qui ne fait pas la nouvelle, parfois, qu’on peut comprendre que, même si la situation est loin d’être facile, les choses pourraient aller beaucoup, beaucoup plus mal.

Finalement, durant ces presque sept mois d’une guerre qui met bien des gens d’ici sur les nerfs, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) n’a presque pas fait les manchettes. Non pas parce que la police est inactive. Mais parce que des choix ont été faits, jusqu’à présent, sur la manière d’intervenir dans les manifestations et de répondre aux plaintes pour discours haineux antisémite, antipalestinien ou islamophobe. Quand on ne parle pratiquement pas du SPVM, bien qu’on marche à Montréal semaine après semaine, c’est que, là aussi, ça pourrait aller beaucoup plus mal que ça ne va jusqu’à présent.

Cette relative paix sociale montréalaise qui subsiste malgré tout dans le contexte — j’insiste sur le mot « relative » —, elle est précieuse. Et très fragile. Les décisions du SPVM, de nos tribunaux et de l’administration de l’Université McGill cette semaine pourraient nous rapprocher du niveau de tension qui mine la plupart des grandes villes nord-américaines.

Aujourd’hui, Montréal peut décider d’asseoir fièrement sa différence, ou de l’effacer. La métropole peut se rapprocher de Toronto ou de New York, ou faire les choses à sa manière. Dans les jours, voire les heures qui suivent, son leadership choisira.

Source: Chronique | Paix sociale à la montréalaise

Nicolas | Compétitions traumatiques

Good arguments on the risks of avoiding blind spots (which we all have to varying degrees) and the risks of leaving such debates to political partisans or single interest groups with little to no curiosity for other perspectives and experiences:

Je suis d’accord avec Paul St-Pierre Plamondon sur au moins une chose : il est indéniable que le colonialisme britannique et sa violence ont profondément marqué, voire forgé, l’histoire du Canada.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur la maladresse avec laquelle le chef du Parti québécois a fait rejaillir cette question dans l’espace public, appel du pied (dog-whistle) en prime. On y reviendra.

Mais plusieurs observateurs lui ont aussi reproché le simple fait de parler du passé. « Il ressasse de vieilles histoires », « le Québec est rendu ailleurs », lui a-t-on rétorqué. Je comprends et respecte le réflexe. Cette chronique s’adresse à ceux que l’héritage du colonialisme britannique intéresse.

Ma vie professionnelle me donne l’occasion de sillonner le pays. Partout, je cherche à comprendre comment les gens voient le Canada ou leur province, leur histoire familiale, les liens qu’ils font entre leur récit personnel et les récits nationalistes. Et partout, dès qu’on gratte un peu, la question du colonialisme britannique ressort, explicitement ou implicitement, dans les rapports que les gens entretiennent les uns aux autres, avec le territoire et l’État.

Ce que je constate toutefois, c’est que la compréhension qu’on a de l’histoire canadienne est souvent prise dans des angles morts qui suivent à peu près les trous dans les curriculums d’histoire de nos provinces respectives.

Je vais me souvenir toute ma vie d’une conversation surréelle avec une personnalité politique pourtant sénior de l’Ouest canadien qui associait systématiquement le français au Québec — seulement le Québec. Je lui avais demandé si l’agacement des Prairies à l’endroit de la différence québécoise pouvait être un héritage de la violence d’État envers les Métis, les Premières Nations et les francophones de l’Ouest à la suite de la pendaison de Louis Riel. Comme si, après avoir « travaillé » si fort à stigmatiser la différence locale, on s’étonnait qu’une autre partie du pays ose la revendiquer. Elle n’y avait jamais réfléchi.

C’est aussi là une démonstration de la manière dont on peut atteindre les plus hauts postes politiques dans l’Ouest et parler de « l’aliénation » des gens de l’Ouest (en vertu de l’exigence de bilinguisme à Ottawa) sans jamais s’être demandé pourquoi l’Ouest n’est-il pas plus bilingue, ou multilingue, et comment cela est-il advenu 

L’absence de réflexion témoignait d’un important angle mort. En associant la francophonie canadienne exclusivement au Québec, on s’était privé d’une clé de compréhension centrale pour sa propre région. Parce que les gens, fondamentalement, cherchent à se comprendre eux-mêmes, mes questions ne pouvaient être reçues autrement qu’avec beaucoup d’ouverture.

De la même manière, j’espère qu’on a assez de recul pour sourire de la façon dont la génération de leaders qui a mené la saga constitutionnelle des années 1980 et 1990 s’est étonnée de voir la perspective autochtone surgir, un peu comme un cheveu sur la soupe, dans son bras de fer entre « peuples fondateurs ». Quel ne fut pas l’émoi collectif lorsqu’Elijah Harper, leader cri et député de l’Assemblée législative du Manitoba, a bloqué l’adoption de l’Accord du lac Meech, qui n’incluait aucune reconnaissance constitutionnelle pour les Premiers Peuples. On avait cru pouvoir régler la place du Québec dans le Canada sans qu’aucun Autochtone ne lève le doigt pour dire : et nous ?

C’est incroyable, quand même, avec le recul. L’épisode reste un symbole du trou béant dans l’éducation politique et historique de nos dirigeants de l’époque.

Je pourrais donner encore beaucoup d’exemples. Les perspectives autochtones, celles des communautés immigrantes provenant d’autres ex-colonies britanniques, celles des communautés noires et asiatiques qui ont encaissé de plein fouet le racisme de l’Empire, celles immigrant du sud ou de l’est de l’Europe qui ont essuyé le chauvinisme protestant, des familles irlandaises et écossaises qui avaient déjà une longue histoire avec Londres avant de débarquer au Canada viennent compléter les récits familiaux qui continuent de circuler dans bien des familles francophones et acadiennes.

Mais il est rare que l’on considère ces mémoires et ces perspectives comme des éléments qui se complètent. J’ai souvent l’impression que chacun tient à son bout de casse-tête régional, linguistique ou culturel et tente de démontrer aux autres l’importance du morceau qu’il a en main. Très rares sont ceux qui cherchent à développer une vue d’ensemble du casse-tête.

Ainsi, les mémoires traumatiques entrent en compétition : chacune tire la couverture, personne ne s’écoute véritablement. Et on normalise une vision de la politique où la seule manière d’être respecté, c’est de faire la démonstration de sa force, quitte à écraser plus petit que soi comme on craint soi-même de se faire écraser.

Je ne sais pas si on comprend que chaque fois qu’on dit que la seule manière d’être respecté, c’est de redessiner les cartes pour se créer un espace majoritaire, on avoue implicitement ne pas croire qu’il puisse exister un pays où chaque groupe est respecté, peu importe son nombre. Il y a bien sûr plusieurs raisons de vouloir fonder un pays. Mais lorsque l’on justifie son désir par une aspiration à jouir à son tour de la force du majoritaire, le message est bien entendu par les gens qui resteront minoritaires. J’avais dit que j’allais revenir à l’appel du pied.

Je pense qu’un exercice de dialogue sur les cicatrices laissées un peu partout par l’histoire de ce pays est nécessaire pour que chacun puisse mieux se comprendre et mieux se respecter. Il se fait d’ailleurs déjà tranquillement, au fil de rencontres portées par la société civile — souvent loin des parlements, des caméras et des réseaux sociaux. Vous me permettrez toutefois d’avoir peu confiance en la réussite d’un exercice aussi délicat lorsqu’il est accaparé par la politique partisane ou par des gens qui démontrent peu de curiosité pour l’ensemble du casse-tête.

Source: Chronique | Compétitions traumatiques

Nicolas: «Représenter»

Hard to disagree with overall arguments in favour of diverse representation and lived experiences. However, there is a risk in conflating the simpler diversity of appearance and identity with the more complex diversity of perspectives and thought. Governments and organizations have a tendency to choose representatives for such bodies from organizations and individuals generally in agreement with their preferred policy directions, a recent example being the federal Employment Equity Act Review Task Force:

En décembre dernier, le gouvernement du Québec a annoncé la composition de son comité de sages sur l’identité de genre, lequel n’avait jamais été réclamé ni par les regroupements ni par les experts québécois liés à l’identité de genre. Parmi les trois personnes choisies, aucune n’est trans ou non binaire

Dès l’annonce, des voix se sont élevées dans les communautés LGBTQ+ pour dénoncer l’initiative caquiste. Du bout des lèvres, la ministre de la Famille, Suzanne Roy, a fini par admettre qu’une personne trans ou non binaire aurait pu avoir un rôle de « représentation » sur le comité, mais que le gouvernement avait « décidé de faire autrement ». 

Je pense qu’il y a dans ce fiasco une occasion de se pencher davantage sur cette notion de « représentation », qui a pris de plus en plus de place dans notre compréhension de l’équité et de l’inclusion sociale dans la dernière décennie. 

Depuis décembre, plusieurs ont déjà fait le parallèle avec la question des femmes. Oserait-on aujourd’hui créer un comité de sages sur la condition féminine — ou même sur l’avortement, plus précisément — sans qu’il y ait de femmes autour de la table ? Bien sûr que non. Mais pourquoi ?

Non seulement parce que les femmes doivent être « représentées » lorsqu’on discute de ce qui les concerne. Mais aussi parce que les femmes disposent d’une expérience de vie qui, lorsqu’elle se conjugue à une quête de savoir et de compréhension de ce vécu, aboutit à une expertise de la condition féminine difficilement égalable. Parce que la médecine a été développée par et pour les hommes, un ensemble de savoirs sur leur propre corps dont les femmes disposaient a longtemps été dévalorisé par la science occidentale. Et encore aujourd’hui, la sous-représentation des femmes dans les sciences à l’université joue un rôle dans les priorités qui sont établies en recherche médicale. Plusieurs aspects de la santé reproductive sont sous-étudiés parce que les gens qui gèrent les fonds dans ces domaines ne sont pas à l’image de la population. 

Il ne s’agit pas ici, donc, de simple « représentation ». Mais d’une perspective intégrant un vécu, ainsi que d’une expertise développée par une soif de connaissance quasi obsessive, qu’il est rare de développer à un tel niveau à moins que ce savoir ne soit lié à notre récit de vie.

Il y a aussi un souci du détail, un perfectionnisme, voire une absence de « droit à l’erreur » qui s’installent lorsqu’on sait que presque aucune personne qui nous ressemble n’a accès au lieu de pouvoir auquel on accède. Lorsqu’on sait qu’une bourde pourrait avoir une incidence sur toute une communauté déjà marginalisée et fragilisée socialement, mais qui nous est chère et avec laquelle on partage une partie de notre quotidien et de nos relations les plus intimes, on développe un sens éthique particulier dans notre rapport au travail. 

Si le comité de sages sur l’identité de genre adopte des recommandations qui font du mal, au bout du compte, aux jeunes trans et non binaires du Québec, ses membres auront-ils, de la manière dont leurs cercles sociaux sont établis, à regarder ces jeunes dans les yeux, dans leur vie personnelle, une fois leur mandat public terminé ? Ou pourront-ils se soustraire aux conséquences de leurs actes en éteignant leur télévision et en refermant leurs journaux ?

Ce ne sont là que quelques aspects de cette notion de « représentation » rarement explicités dans nos débats sociaux sur la « diversité » dans les lieux de pouvoir. La superficialité avec laquelle la question est comprise mène à des bourdes dont les conséquences ne sont justement pas vécues par les gens qui les commettent. 

Lorsque le comité a été annoncé, la ministre de la Condition féminine, Martine Biron, a quant à elle vu dans la composition un groupe qui sera « capable de s’élever un peu ». Il y a dans cette perspective une croyance populaire à laquelle il est aussi opportun de s’attarder. 

Si les minorités d’une société (ou les personnes que l’on a minorisées dans les lieux de pouvoir, comme les femmes) sont souvent perçues comme des « représentantes » des groupes auxquels elles appartiennent, les individus issus des groupes majoritaires, eux, seraient « neutres », au-dessus de la mêlée, objectifs, mieux capables d’indépendance intellectuelle. 

Or, ce n’est pas parce qu’un individu a moins été forcé par sa société à développer une réflexion explicite sur les groupes auxquels il appartient qu’il appartient moins à ces groupes. La majorité est un groupe. Les personnes cisgenres, dans le cas qui nous occupe, aussi. 

On le voit bien dans le discours caquiste sur les inquiétudes de « la population » relatives aux questions de genre. Le sous-texte de toutes les déclarations du parti, c’est que « la population », « les parents inquiets » et « le monde ordinaire » n’incluent pas les personnes trans et non binaires. 

Peu importe ce que pensent les trois personnes qui ont été nommées au comité, il faut comprendre que la Coalition avenir Québec les y a placées dans l’espoir d’en faire des « représentants » de cette « population » comprise comme excluant les minorités de genre. Il n’y a donc pas de « représentation » pour ces minorités  et de « neutralité » pour les « sages ». Mais bien un choix politique de ne représenter que la perspective majoritaire dans un comité chargé de se pencher sur les minorités de genre. 

Car l’expérience de vie et le vécu ne font pas qu’influer sur l’expertise développée par les personnes issues de groupes minoritaires : tous les humains sont constitués à partir de leur expérience de vie et de leur capacité plus ou moins développée à éprouver de l’empathie et de la curiosité pour les gens qui ne leur ressemblent pas.

Il n’y a pas, du côté majoritaire, l’universel et la « capacité à s’élever un peu », et, de l’autre, le « particularisme ». La société est formée par nos perspectives, nos angles morts, nos réseaux et nos intérêts, pour tous, partout, en tout temps.

Source: «Représenter»

Nicolas: Les mots et leur pouvoir

Of note:

Trois réflexions autour des mots et de leur pouvoir, alors que l’Histoire se joue sous nos yeux.

1. Liberté de presse. Trois journalistes israéliens comptaient parmi les victimes de l’attaque du Hamas du 7 octobre dernier. Depuis, un journaliste libanais a aussi été tué lors d’une attaque d’Israël contre le Hezbollah. Et 19 journalistes palestiniens sont morts à Gaza, pour la plupart dans les bombardements de l’armée israélienne. Samedi, Reporteurs sans frontières a lancé une alerte : « Israël suffoque le journalisme à Gaza ». Pourquoi ? En gros, parce que des journalistes sont tués, sévèrement blessés ou forcés de fuir en laissant tout derrière, mais aussi parce que des salles de nouvelles entières sont détruites par les bombardements et que l’on coupe une partie de l’accès à Internet sur le territoire. Résultat : les nouvelles qui nous arrivent de Gaza sont partielles, tout au plus.

Pourquoi les grandes salles de nouvelles, qui nous avaient assuré qu’elles étaient Charlie, restent-elles silencieuses sur cette question, elles qui sortent habituellement de leur réserve pour dénoncer les attaques contre la liberté de presse ?

2. Sentiment d’impuissance. Il est fascinant de lire entre les lignes des communications diplomatiques américaines. Depuis la semaine dernière, le président Joe Biden exhorte le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, à ne pas répéter les erreurs commises par les Américains au lendemain du 11 Septembre, alors que les États-Unis étaient « enragés ».

Mardi, Barack Obama, avec la liberté de parole permise à la retraite, allait plus loin. Il écrit, dans une déclaration publiée sur le Web, que « la décision du gouvernement israélien de couper la nourriture, l’eau et l’électricité à une population captive menace non seulement d’aggraver une crise humanitaire, elle pourrait aussi durcir les attitudes palestiniennes pour des générations, éroder le soutien international à Israël, faire le jeu des ennemis d’Israël et miner les efforts à long terme pour la paix et la stabilité dans la région ».

Son texte donne pour référence une chronique de Thomas Friedman dans le New York Times, qui pousse encore plus loin — un ancien président ne renvoie pas ses lecteurs à une chronique sans implicitement l’appuyer. On y écrit qu’il « n’y aura personne pour aider Israël à soutenir plus de deux millions de Gazaouis — pas si Israël est mené par un gouvernement qui pense et agit comme s’il pouvait exercer justement sa vengeance sur le Hamas alors qu’il construit injustement une société s’apparentant à un apartheid, menée par des suprémacistes juifs, en Cisjordanie ».

Entendons-nous : personne, parmi ces personnalités américaines, ne demande encore un cessez-le-feu, pourtant urgent. Cela dit, le changement de ton par rapport à Nétanyahou est notable. Et ce réajustement politique semble prendre racine dans une conscience de l’opinion internationale (et américaine) de plus en plus sensible à la souffrance palestinienne.

Plusieurs se sentent écrasés par un sentiment d’impuissance et se demandent si les manifestations ou les partages d’information sur les médias sociaux valent quelque chose. Quand on décode ce qui se dit sur les canaux diplomatiques, la réponse est oui, les expressions de solidarité ou d’inquiétude populaires comptent. Les gouvernements regardent les manifestations, voient ce qui se dit sur Meta et ce qu’on recherche sur Google. Les choses commencent à bouger. Trop lentement et trop tard pour tellement de vies de civils, mais peut-être assez vite pour en sauver d’autres.

3. Sensibilité à la critique. Cette critique montante d’Israël suscite beaucoup de douleur et de désarroi dans une bonne partie des communautés juives nord-américaines. Ce n’est pas tout le monde, bien sûr, qui se sent ainsi lié à Israël, au contraire. Mais ce lien est fort pour plusieurs, et il est important de chercher à comprendre pourquoi.

« Une terre sans peuple pour un peuple sans terre. » Cette expression sioniste populaire contient à la fois l’effacement du peuple palestinien et cette idée d’Israël comme refuge pour un peuple juif privé de sécurité durant des siècles. Le rêve d’Israël comme symbole de sécurité enfin possible est transmis à bien des enfants d’ici, dès le plus jeune âge. On comprend donc que l’émotion puisse être forte lorsqu’il en est question.

On comprend aussi pourquoi la critique d’Israël est souvent plus difficile ici qu’en Israël même. Dans toutes les diasporas, les langues se délient plus facilement dans la sécurité de l’entre-soi que lorsque l’on craint que nos mots soient récupérés par une majorité qui nous a longtemps opprimés. Pour voir l’état de conscience de la gauche israélienne, d’ailleurs, il faut aller lire les pages du Haaretz. Disons qu’on n’y mâche pas ses mots et que l’horreur de ce que font subir l’armée aux Gazaouis et les colons aux Cisjordaniens y est clairement nommée.

On en comprend que, si l’idée de sécurité est encore liée pour beaucoup à cet ailleurs, c’est notamment qu’il subsiste encore, ici même, un sentiment d’insécurité. Plusieurs m’ont écrit pour me dire qu’ils ne peuvent s’empêcher de sentir que le monde est en train de leur tourner le dos et qu’ils seront bientôt seuls, comme les Juifs l’ont trop longtemps été.

Il y a dans cette crainte de l’abandon imminent un trauma intergénérationnel hérité de l’Holocauste et des pogroms — et un constat de notre échec à nous, non-Juifs, à contribuer à un sentiment de sécurité communautaire ici même, au Canada, alors que l’antisémitisme est en hausse.

Je crois qu’il y a tout à fait de la place pour continuer à être témoin de l’Histoire, dénoncer la guerre là-bas, les morts de tous les côtés, ainsi que les déplacements forcés, et tout autre crime de guerre et abus envers les Palestiniens, vu notamment le déséquilibre inouï des forces entre les acteurs en présence, et, au même moment, refuser de laisser une partie des communautés juives d’ici se débrouiller seules avec leur propre douleur et leurs propres traumas ainsi réveillés, et renforcer notre engagement envers leur sécurité et leur dignité.

Non seulement il doit y avoir de la place pour le faire, mais ça me semble la seule chose juste à faire.

Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir et à Libération. Elle anime le balado Détours pour Canadaland.

Source: Les mots et leur pouvoir

Nicolas: Devant la catastrophe, les mièvreries

Historical parallels. And of course, decolonization language, like land acknowledgements and “land back”, while helpful for some, are easier than addressing many of the underlying intractable issues. Concrete measures and policies are much harder to seek agreement and implement. Particularly, of course, given fanatic, unrealistic and weak leadership from all sides:

Depuis la frappe meurtrière de l’hôpital Ahli Arab et devant l’horreur des corps qui jonchent le sol de la bande de Gaza, le monde entier est en état de choc. Devant la catastrophe, le Nouveau Parti démocratique continue d’être le seul parti de la Chambre des communes à réclamer un cessez-le-feu immédiat. Une poignée de députés libéraux demandent aussi un terme aux bombardements, tentant visiblement de faire pression sur leur propre gouvernement.

Justin Trudeau a certes appuyé l’ouverture d’un corridor humanitaire au poste frontalier de Rafah en début de semaine. Mais face à l’horreur de la guerre, ce sont plutôt les mots que le gouvernement canadien ne prononce pas qui résonnent le plus fort.

« Crimes de guerre » : un terme qu’on avait tout de suite employé lorsque l’armée de Poutine s’était mise à bombarder les civils ukrainiens.

« Sanction collective » : un crime de guerre, plus précisément, qui peut prendre notamment la forme d’une coupure d’eau, de vivres et d’électricité à une population de plus de deux millions de personnes, dont la moitié est des enfants.

« Déplacement forcé de population » : un autre potentiel crime de guerre à avoir en tête alors que l’armée israélienne oblige un million de personnes à quitter la partie nord de la bande de Gaza pour se réfugier (pour l’instant) au sud du territoire, déjà surpeuplé et sans ressources.

Ces mots et tant d’autres, pourtant partout dans l’espace public, ne trouvent pas leur place dans les débats de la classe politique canadienne. Devant l’ampleur du décalage, une question : comment expliquer la faiblesse de l’empathie et du soutien de notre gouvernement au peuple palestinien ? Ci-bas une piste de réponses trop peu nommées qui complète l’analyse de la relation du Canada avec le reste du monde en explorant le rapport de notre pays à lui-même.

Le gouvernement canadien a maté les dernières grandes résistances militaires autochtones à la dépossession de leurs terres à la fin du 19e siècle. À l’échelle des milliers d’années d’histoire autochtone en Amérique du Nord, c’est hier. La plupart d’entre nous n’avons jamais entendu parler du mouvement de Tecumseh lors de la guerre de 1812. Et si on nous a rebattu les oreilles avec la pendaison de Louis Riel, on ne s’est pas étendus sur ce qui a suivi le rachat des prairies canadiennes à la Compagnie de la Baie d’Hudson par le gouvernement fédéral.

Le peuple métis a été chassé de ses terres et condamné à plusieurs générations d’errance. Les Premières Nations ont été enfermées dans des réserves dont le gouvernement d’Ottawa contrôlait chaque aspect de la vie quotidienne : l’accès à la nourriture et aux médicaments, le droit d’aller et venir. Puis, on a pris les enfants pour « tuer l’Indien » en eux. On s’est assurés de briser les âmes pour que de résistance militaire à grande échelle il n’y ait jamais plus.

Quelques décennies après que le danger de révolte s’est bien passé, on s’est mis à relâcher les règles et à « moderniser » la Loi sur les Indiens peu à peu. Mais quand on voit, par exemple, quelles ont été les réactions populaires et politiques à la crise d’Oka, on se dit que nos fantômes collectifs ne sont pas encore bien loin. Depuis quelques années, du haut de la sécurité des vainqueurs, on nous parle de réconciliation — préférablement que symbolique, s’il vous plaît.

On pourrait faire une série de cartes du Canada et des États-Unis où l’on pourrait voir les territoires sur lesquels les Autochtones peuvent circuler et vivre librement, rapetisser, puis rapetisser encore. Bien que chaque contexte historique compte toujours son lot de réalités uniques, on ne peut pas s’empêcher de penser que ces cartes ressemblent, à bien des égards, à celles qu’on a l’habitude de nous montrer d’Israël et de la Palestine en 1948, en 1967 et aujourd’hui.

Déjà, depuis plusieurs années, il y a un écart important entre le territoire théorique de la Cisjordanie et la réalité sur le terrain. L’entreprise de colonisation et d’occupation des terres, accélérée par le gouvernement de Nétanyahou, ne laisse plus grand-chose aux Palestiniens.

Ce n’est pas un hasard que la grande puissance qui nous a donné l’âge d’or d’Hollywood et tous ses films de « cow-boy et d’Indiens », où l’on glorifie la dépossession violente, soit la plus incapable de sens critique aux décisions de Benjamin Nétanyahou. Il est tout à fait logique que le Canada et les États-Unis, où l’on refuse encore de réfléchir un peu sérieusement à l’origine de la souveraineté de l’État sur le territoire, adoptent des postures morales sur la scène internationale en cohérence avec leur propre histoire.

Une bonne partie des militants propalestiniens les plus fervents, d’ailleurs, peinent encore à saisir pleinement qu’en immigrant au Canada, on s’inscrit de facto dans un projet colonial qui n’est pas si dissemblable de celui qu’ils condamnent. Plusieurs sont issus de familles venues ici pour fuir la guerre (ou les conséquences structurelles du colonialisme, plus largement) dans leur coin du monde. Le mouvement sioniste, lui, a pris racine dans le trauma de siècles de pogroms, puis de l’Holocauste en Europe.

Partout, le rêve de sécurité des uns s’assied sur la dépossession des autres. S’attarder à cette question, c’est perdre quelque peu sa posture de supériorité morale, réfléchir de manière moins abstraite à la proximité humaine dans une « colonie de peuplement », envisager d’autres formes et possibilités de paix. C’est prendre acte qu’on est tous inéluctablement liés et pris dans le grand bourbier de l’Histoire humaine.

Il y a bien sûr plusieurs grandes différences entre la conquête du « Wild West » canadien et américain et la colonisation en Cisjordanie et l’occupation de Gaza, notamment. Aucune comparaison n’est parfaite. L’une de ces grandes différences, c’est qu’ici, on a plus d’un siècle de distance émotive depuis la fin des grandes résistances militaires autochtones.

À moins de renverser la vapeur — et peut-être sommes-nous à un moment décisif de l’histoire —, on peut imaginer un jour des événements officiels israéliens s’ouvrant avec de belles déclarations de reconnaissance des territoires traditionnels plus ou moins cédés. Ce sera probablement très émouvant.

Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir et à Libération. Elle anime le balado Détours pour Canadaland.

source: Devant la catastrophe, les mièvreries

Nicolas: La vérité, le temps, le pouvoir et la paix

Balanced and relevant reflections:

Quatre choses fondamentales semblent nous filer entre les doigts et échapper à notre vue, alors que le monde tente de prendre acte de la violence en Israël et à Gaza.

La vérité. Nul besoin de s’étendre face au malheureux mélange du journalisme en crise, de l’explosion de l’intelligence artificielle et de l’effondrement de Twitter (renommé X). Les petits crochets « vérifié » ne garantissent plus la crédibilité de personne, les services de modération du contenu et de vérification des faits des plateformes ne sont d’aucune efficacité et les fausses informations abondent. Résultat : il n’a jamais été aussi difficile de s’informer en ligne d’un conflit où les actions — et les morts — évoluent d’heure en heure.

Le temps. Bien des observateurs ont comparé l’attaque du Hamas contre des civils israéliens, y compris beaucoup d’enfants, samedi, à Pearl Harbour ou au 11 septembre 2001. Ce qu’on essaie de transmettre par cette image, c’est le sentiment d’une brèche. Il n’y a jamais eu autant de morts du côté israélien, tout comme les Américains n’ont pas l’habitude d’être attaqués sur leur propre sol. Les États-Unis ont disposé de temps pour entrer en deuil national, puis réagir : la guerre du Pacifique qui s’est soldée par deux bombes atomiques d’un côté, la guerre en Irak et la déstabilisation du Proche-Orient de l’autre.

On ne dispose pas, ici, de temps. La contre-offensive de l’armée israélienne à Gaza est déjà en cours. Le nombre de civils décédés monte d’heure en heure, dont là aussi, beaucoup d’enfants. Vu le déséquilibre des forces en présence, on craint ce qui suivra.

La quasi-totalité de la classe politique canadienne a condamné les manifestations propalestiniennes du week-end, comme si chaque personne dans la rue était là pour « célébrer » l’attaque du Hamas, et donc des morts juives. Bien qu’il y eût, certes, parmi les organisateurs, des personnages aux objectifs hautement condamnables, bien des participants en étaient mal informés et se montraient plutôt profondément inquiets, ainsi que solidaires du peuple palestinien, plus largement.

Comment peut-on vouloir envoyer ce message de soutien aux Palestiniens alors que les corps des victimes du Hamas sont encore chauds ? Parce qu’il n’y a pas de temps, justement. Toutes les préoccupations, les peurs, les colères et les deuils s’empilent les uns sur les autres, se blessent et s’enterrent les uns les autres. Dans un conflit où les émotions sont aussi à fleur de peau, le manque de temps envenime tout.

Le pouvoir. C’est une chose de souhaiter une couverture médiatique équilibrée et qui met de l’avant une représentation juste des points de vue de chaque partie impliquée, de chercher à traiter avec respect chaque victime de la guerre. C’est indispensable, même. C’en est une autre de gommer, de perdre de vue, ou de feindre de ne pas remarquer comment le pouvoir et ses iniquités affectent différemment chacun des camps.

Un exemple criant, parmi tant d’autres. D’un côté, Gaza fait l’objet d’un blocus depuis des années, et l’Égypte ne permet la sortie que de quelques personnes au compte-goutte au poste frontalier de Rafah, qui est d’ailleurs bombardé par Israël depuis le début de la semaine. De l’autre, on planifie avec l’appui de la communauté internationale des évacuations de l’aéroport de Tel-Aviv, où une proportion importante des Israéliens a une double citoyenneté, et d’où on peut circuler dans le monde sans visa.

Tout le monde cherche à fuir devant la peur, la peur atroce, la terreur, les morts. La peur peut être aussi grande de chaque côté. La peur est propre à chacun. La peur ne se mesure pas. Les moyens de fuir, eux, se mesurent.

La paix. J’ai le sentiment que chaque reportage, chaque entrevue doit se terminer sur un « avez-vous l’espoir de voir la paix un jour » ? Non seulement c’est cliché, mais il est aussi irritant de voir la paix présentée comme un processus qui appartient à une poignée d’hommes qui accepteraient un jour de parlementer autour d’une même table.

La paix n’est pas qu’un état politique, c’est une action que l’on peut choisir de mener, ou non, chaque jour. La paix est un moteur derrière nos gestes et nos paroles aussi.

On se souvient tous du « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes » de George W. Bush au lendemain du 11 septembre. C’était là une logique guerrière, qui a mené tout droit à la guerre réelle. Cette logique est manichéenne. Elle prend toute entreprise de contextualisation comme une injure, et est persuadée que de chercher à comprendre les actions du camp adverse, c’est les justifier, les excuser ou même s’en solidariser.

Cette logique guerrière pullule. Elle accélère la droitisation de la société civile israélienne et prend sa gauche, qui souhaite une Palestine libre, en étau — alors que cette gauche est essentielle aux efforts de paix. Elle mène à des tensions douloureuses au sein des communautés juives d’ici, et rend d’autant plus ardue et coûteuse le partage de perspectives qui dissonent d’avec celles des grandes associations. Elle soutient tout autant le processus de radicalisation qui a permis l’émergence du Hamas et marginalisé le leadershipde l’Autorité palestinienne. La logique guerrière refuse de faire la distinction entre le soutien à une Palestine libre et un cri de ralliement terroriste. Elle ramène du même souffle toute la population d’Israël, et même tout le peuple juif, à l’administration de Nétanyahou.

La paix, comme choix à la portée de tous, c’est le choix de faire de la place dans son esprit et dans son coeur à plusieurs émotions et vérités en même temps. La paix cherche à comprendre à la fois le rôle du trauma de l’Holocauste et des siècles d’antisémitisme dans la charge symbolique que porte Israël, les 75 ans de délocalisation, d’oppression et de marginalisation du peuple palestinien, le rôle du colonialisme dans le contrôle britannique du territoire palestinien au moment où il a été donné à Israël et le pouvoir continu de l’Occident sur la région depuis. La paix cherche à écouter tout, entendre tout, faire assez de place pour tout.

Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir et à Libération. Elle anime le balado Détours pour Canadaland.

Source: La vérité, le temps, le pouvoir et la paix

Nicolas: Faux dilemmes [intersectionality, LGBTQ+, visible and religious minorities]

Nuanced discussion of the issues:

Depuis les manifestations anti-LGBTQ+ de la semaine dernière, on entend à plusieurs micros et sous maintes plumes que « la gauche s’entre-déchire », que les « intersectionnelles » ne savent plus où donner de la tête, et autres clichés semblables.

Pourquoi ? Parce que le mouvement pancanadien qui s’est mobilisé contre l’inclusion des réalités — et donc des enfants — trans et non binaires dans les écoles au Canada s’est coalisé autour de complotistes auxquels la pandémie nous avait habitués, de militants d’extrême droite, de chrétiens fondamentalistes et d’ultraconservateurs musulmans. Les caméras, sans surprise, ont capté avec plus d’insistance les visages des manifestants musulmans. Depuis, on se dit en se frottant les mains : entre les personnes trans et les femmes voilées, la « gauche inclusive » fait enfin face à ses contradictions !

Sauf que non, désolée pour vous. Je ne peux que parler pour moi-même, qui suis engagée contre l’islamophobie comme contre la transphobie : je ne sens pas mon univers de sens s’écrouler.

Par contre, le commentaire me fait dire que bien des gens qui lancent des pointes aux mouvements sociaux peinent encore à comprendre leur logique la plus élémentaire.

On saisit d’abord encore mal ce que ça veut dire, défendre les droits de la personne. C’est là un engagement qui dépasse largement la logique de « ma gang contre ta gang ». Ça veut dire que je crois que toutes les femmes devraient être libres de porter ou de ne pas porter ce qu’elles veulent — même les femmes qui méprisent une partie de ce que je suis, moi.

Ça veut dire défendre le droit de toutes les personnes LGBTQ+ de vivre leur orientation sexuelle et leur identité de genre — y compris celles qui reproduisent le racisme dans la culture queer. Ça veut dire que même si un homme noir a déjà fait des commentaires ou posé des gestes profondément misogynes par le passé, je ne veux pas qu’il se fasse tabasser par la police. Ça veut dire que j’utilise ma visibilité sur la scène pancanadienne pour sensibiliser mon audience au bilinguisme et au droit de tous les francophones du pays de vivre leur vie pleinement dans leur langue maternelle — y compris ceux qui contribuent au racisme. Ça veut dire, en gros, que je souhaite que tout le monde, même les gens qui me manquent de respect, ait accès au respect et à la dignité.

En théorie, tout cela est bien noble. Dans la pratique, les choses peuvent rapidement devenir complexes. Le travail d’organisation dans les mouvements sociaux, c’est faire face au quotidien à cette complexité. Dans les relations interpersonnelles et la construction des liens de confiance, comme dans la négociation des messages clés qui permettent de faire coalition. Cette complexité ne surprend donc personne ayant quelque expérience de terrain en mobilisation.

Cette même complexité donne aussi parfois du fil à retordre aux juristes qui doivent tracer la ligne lorsque les libertés des uns entrent en conflit avec les droits des autres. Quand la liberté d’expression ou d’association d’un groupe menace la sécurité — ou simplement la dignité — d’un autre, il faut qu’une ligne soit tracée. On ne s’entend pas toujours sur l’endroit où elle devrait l’être, mais la ligne témoigne au moins toujours d’une recherche plus ou moins adroite d’équilibre.

Plus on a l’habitude sociale et politique de la complexité, plus on se sentira outillés pour agir justement dans ce type de situation. On comprend que, souvent, on est face à de faux dilemmes. Plutôt qu’hésiter entre deux options qui ne conviennent pas à tous, on est tout à fait capables, avec un peu de volonté, d’en imaginer une troisième.

Il y a des personnes queers, traumatisées par la violence qu’elles ont subie au sein de leur propre communauté religieuse, qui se mettent à mépriser toutes les formes de foi et à étaler leurs préjugés contre tous les croyants du monde. Il y en a d’autres qui ont trouvé dans la spiritualité un vocabulaire pour nommer leur identité et leur rapport au monde, et une communauté pour les épauler dans leur recherche de sens. Il y a aussi des personnes très croyantes qui justifient par la foi des valeurs patriarcales, sexistes, homophobes et transphobes, qu’on peut tout aussi bien entretenir en étant athée. Il y en a d’autres qui puisent dans leur foi une compassion, une recherche de justice et un souci des plus vulnérables qui les mèneront vers une tout autre vision du monde.

C’est pourquoi ni la chrétienté, ni l’islam, ni aucune communauté de croyants ne sont des monolithes que l’on peut caricaturer aisément.

Si l’on veut bien comprendre les liens entre religion et diversité sexuelle, on a tout avantage à écouter les personnes queers qui sont elles-mêmes croyantes. Pour ce faire, il faudrait au moins arrêter de prétendre qu’elles n’existent pas. On ne peut les honorer dans tout ce qu’elles sont à moins d’imaginer une société où la liberté de conscience, l’orientation sexuelle et l’identité de genre sont toutes également respectées. Du moment qu’on est à l’aise avec la complexité, les conversations difficiles mais nécessaires, la recherche de solutions et l’écoute aussi, surtout, je ne vois pas pourquoi ce serait impossible.

Si cet optimisme me vient aussi aisément, c’est grâce aux années que j’ai passées dans les mouvements sociaux. On peut y voir comment des alliés de circonstance, à force de vivre des moments forts ensemble, finissent par bâtir des liens de confiance nécessaires aux discussions qui permettent de faire reculer les angles morts qu’on a tous — mais absolument tous — lorsqu’on décide de s’engager socialement. À force de défendre les droits des uns et des autres sans attente de réciprocité, les militants finissent par voir une compréhension mutuelle s’installer, doucement.

Si on ne reprend pas le rythme des mobilisations progressistes bientôt, d’ailleurs, c’est à la droite de la droite que cette magie des liens de solidarité et de confiance construits dans l’action politique s’opérera.

Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir et à Libération. Elle anime le balado Détours pour Canadaland.

Source: Faux dilemmes

Nicolas: Quand on «débat» de toi

Interesting parallel between the Charte des valeurs québécoises, and the tensions it provoked for visible minorities, and the current discourse around trans and non-binary and how this high profile debate adversely affects teenagers. And the irony, or symmetry, having the same minister, Bernard Drainville, responsible for both:

Ça aura fait dix ans, le 10 septembre dernier, que le projet de « Charte des valeurs québécoises » fut présenté à l’Assemblée nationale. La nouvelle avait eu l’effet d’une bombe dans mon cercle d’amis. Nous avions vingt et quelques années, notre expérience en mobilisation politique et sociale allait bien au-delà de notre âge, et nous étions déterminés à défendre l’idée d’un Québec « ouvert » ou « inclusif ».

En moins de deux semaines, nous avions cherché l’appui de regroupements juifs, musulmans et sikhs, puis rassemblé 5000 personnes au centre-ville de Montréal pour une manifestation où nous scandions notamment que « le Québec n’est pas la France, vive la différence ». Charles Taylor, déjà d’âge vénérable, avait escaladé devant nous la boîte de notre pick-up de location pour prononcer un discours passionné dont la force était directement puisée dans l’énergie de la révolte. Pour moi, qui n’avais vu l’homme que dans son rôle de « sage » aux audiences télévisées de la fameuse commission sur les accommodements raisonnables, l’image était saisissante.

Le poids de l’actualité était, bien sûr, le plus lourdement porté par les minorités religieuses, les femmes musulmanes, en particulier. Ce qui était plus difficile à prévoir, c’est que bien des alliés allaient aussi recevoir le projet de loi comme une attaque personnelle. Certains ont vu dans la « Charte » une attaque à leur conception des valeurs québécoises ou aux droits et libertés, de manière plus générale. D’autres ont vu un coup de couteau dans leur rêve d’un Québec indépendant et le signe d’un virage vers un nationalisme qui n’allait jamais pouvoir toucher le Québec dans toute sa diversité, ni même la génération montante.

Le sentiment de peur, lui, était ressenti avec le plus d’acuité par mes amis qui, comme moi, sont des enfants d’immigrants. Certains appartenaient à des minorités religieuses, d’autres non. Parce qu’« autre » aux yeux de la majorité, on se disait tous qu’un gouvernement qui s’attaquait ainsi aux droits d’un groupe minoritaire pouvait s’attaquer à n’importe quel autre groupe demain, dont le nôtre. Ce raisonnement était rarement explicite, et même pas toujours conscient. C’est moins par les mots que par nos comportements, l’urgence d’agir et les émotions partagées qu’on constatait qu’on se sentait tous un peu dans le même bateau.

Déjà, au début de l’automne 2013, mes tripes me criaient que ce « débat » allait mal finir. Comme fille de la banlieue de Québec, je connaissais trop bien comment les discours médiatiques affectent rapidement notre quotidien. Enfant, j’avais pu sentir les regards se tourner vers moi les matins où, quand j’entrais dans l’autobus, André Arthur vociférait contre les Noirs ou les immigrants dans la radio du chauffeur. Ados, mon frère et moi avions été agressés verbalement par des clients à quelques reprises dans nos emplois d’étudiants, alors que politiciens, animateurs de radio et autres chroniqueurs pompaient quasi quotidiennement les gens contre les « minorités qui exagèrent » en plein coeur de la « crise des accommodements raisonnables ».

La plupart ne voyaient la « Charte des valeurs » que pour ce qu’elle était explicitement, c’est-à-dire un projet de loi proposant des idées précises pouvant être adoptées ou non au terme d’un débat. Quand on comprend, ou qu’on a subi directement le pouvoir des mots dans une société, on voit d’abord la « Charte » comme un désinhibiteur de parole, qui prend par ailleurs la forme d’un projet de loi.

Le texte de la « Charte » n’est jamais devenu loi, mais un certain type de discours sur les minorités s’est répandu comme une traînée de poudre dans l’espace public québécois à partir de 2013. Il y a dix ans, les plus sensibles pouvaient déjà comprendre que le moment allait transformer, au moins pour une génération, ce qui était dicible et audible en politique québécoise.

Ce que j’écris sera difficile à recevoir pour plusieurs lecteurs. Je vois venir d’ici les « avec des gens comme elle, on ne pourrait plus débattre, on ne pourrait plus rien dire ! ». Bien sûr, là n’est pas mon propos. Ce genre de réactions est le plus souvent nourri par une insistance sur les intentions — des gens qui proposent certaines idées politiques ou tiennent certains discours dans l’espace public — et un refus de se pencher sérieusement aussi sur les conséquences des mots, leurs effets, leur pouvoir.

Il me semble que si on veut être en mesure de faire un exercice de réflexion honnête sur un événement politique aussi marquant que le fameux débat sur la « Charte », on ne peut pas faire semblant que la circulation des idées dans l’espace public n’a pas aussi un effet direct sur le sentiment de sécurité, au quotidien, des Québécois dont on décide de « débattre ».

Le hasard fait que l’homme qui avait déposé le projet de « Charte des valeurs » en 2013 est aujourd’hui toujours ministre, et que cette fois, il est en train de trouver comment réagir à ceux qui voudraient qu’on fasse des enfants trans et non binaires un objet de débat national.

M. Drainville, et tous les acteurs de la classe politique et médiatique concernés, laissons de côté nos différends une minute. Je vous invite à imaginer ces enfants et ces ados, déjà vulnérables pour un ensemble de raisons, entrer dans l’autobus au moment où l’on « débat » du pour et du contre de leur existence et de leurs droits à la radio, et à voir les regards se tourner vers eux. Je vous intime de bien vouloir vous mettre dans leur peau. Tentez de votre mieux de comprendre l’impact de chacun de vos mots sur leurs interactions sociales quotidiennes. Interrogez-vous sur la place qu’ils auront la certitude d’avoir, ou non, dans la société québécoise. Dites maintenant ce que vous avez à dire comme si ces jeunes étaient directement en face de vous. Parce que, croyez-moi, ils vous écoutent.

Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir et à Libération. Elle anime le balado Détours pour Canadaland.

Source: Quand on «débat» de toi

Nicolas: Catho-laïcité

Great column:

Dans ma cohorte à l’école primaire, il y avait une poignée d’enfants qui n’étaient pas catholiques. On savait tous qui ils étaient. Parce que nous, les enfants « normaux », regardions les enfants « bizarres », inscrits en morale, sortir de la classe pendant que nous nous préparions pour notre cours de catéchèse. En effet, nos institutions publiques avaient déjà le don de faire se sentir les minorités religieuses comme des extraterrestres bien avant l’apogée de nos débats sur la laïcité.

Nous, les enfants « normaux », disais-je, avions des chansons à apprendre sur Zachée, Lazare, les noces de Cana. Du sérieux, quoi. Le prêtre visitait l’école, puis on passait des soirées dans le sous-sol de l’église de la paroisse à chanter encore pour orchestrer une scène de la nativité pour la messe de Noël, encore pour préparer notre première communion, puis notre confirmation. C’était là un éventail d’activités normal pour des enfants « normaux » d’une école primaire publique, à la fin des années 1990, dans une région certes plus conservatrice que la moyenne, au Québec.

Au secondaire, dans une école officiellement déconfessionnalisée mais que tout le monde continuait d’appeler « couvent » quand même, les religieuses étaient encore très impliquées dans l’enseignement et l’administration de notre quotidien. Dans les années 2000, donc, j’ai récité des « Je vous salue Marie » avant de commencer mon cours de français. Le prêtre venait toujours — dans la salle dédiée à la prière de l’école, n’est-ce pas, qui était tout simplement une chapelle — pour nous encourager à faire le carême, avouer tel ou tel péché sous un mode certes un peu plus créatif que le confessionnal traditionnel et nous accorder le pardon. Les élèves « bizarres » étaient toujours les bienvenus parmi nous. Les crucifix et autres statues de Marie décoraient des salles de classe… inclusives.

J’ai un rapport complexe à cette éducation catho-laïque, plus importante que celle de bien des jeunes de mon âge élevés dans la « grand ville ». Pour le moins, je pense qu’avoir grandi ainsi m’aide à faire des nuances.

Je sais bien, par exemple, qu’aucun élève LGBTQ+ de mon école n’a fait son coming out au secondaire, et que ce n’est certainement pas dans un cours de Formation personnelle et sociale donné par une religieuse qu’on aurait pu se sentir à l’aise de discuter de la diversité sexuelle. Ce tabou, je suis profondément contente qu’il soit moins vécu de front par la génération qui me suit.

Je sais aussi que les soeurs qui m’enseignaient avaient eu l’occasion de faire de longues études, parfois jusqu’au doctorat, qui étaient demeurées inaccessibles à ma grand-mère, pourtant de la même génération. Je comprends que des femmes, dans une société profondément patriarcale, ont choisi de cesser d’exister comme objet sexuel et reproducteur, en quelque sorte, pour avoir des carrières, voyager et contribuer plus largement à leur société.

Cela ne m’empêche pas de comprendre le rôle de l’Église dans la perpétuation de la violence coloniale dans les Amériques et l’Afrique, y compris la mise sur pied des pensionnats autochtones. Il y a quelques jours encore, le pape devait encore s’excuser pour la « doctrine de la découverte », une idéologie qui a légitimé la dépossession territoriale, et donc la « fondation » du Canada.

Et je sais encore que des mouvements politiques ancrés dans la théologie de la libération a nourri des soulèvements des classes populaires en Amérique latine et que les églises afro-américaines ont joué un rôle central dans la mobilisation pour les droits civiques. Et qu’il est tout à fait possible de créer des espaces de subversion et de réflexion critique porteuse au sein même des institutions religieuses.

Tout ça, on s’en rend compte lorsqu’on s’intéresse aux phénomènes religieux et spirituels dans toutes leurs complexités et en nuances. Et lorsqu’on ne sait pas faire d’analyse nuancée de son propre héritage religieux, on est aussi probablement très mal outillé pour avoir des conversations franches, tout aussi pleines de nuances, avec des croyants d’autres confessions qui cherchent aussi du sens dans leurs héritages complexes capables de beauté comme de violence, d’oppression comme de libération.

Les valeurs de solidarité et de partage sont promues par toutes les grandes religions, sous une forme ou sous une autre. Par exemple, la générosité envers les plus démunis est une valeur fondamentale dans l’Islam, une valeur particulièrement à l’oeuvre durant le ramadan, en ce moment même. Et si ce n’était pas de l’entraide, le peuple juif n’aurait pas pu traverser tous les millénaires de son histoire — ni même se libérer, avec Moïse, de l’esclavage en Égypte, ce qu’on célèbre, justement, lors de la Pâque juive, ces jours-ci. Et dans le reste du pays, les communautés anglo-protestantes construisent des filets sociaux les uns pour les autres, sans attendre nécessairement que l’État s’en mêle. C’est une autre manière de voir les institutions, certes, mais certainement pas une absence de solidarité.

Aller dire — par exemple, comme ça — que le catholicisme aurait une espèce de monopole de la valeur de la solidarité, alors que les trois religions du Livre partagent un moment particulièrement fort serait donc un geste d’une profonde insensibilité et inculture. Lorsqu’on est un chef d’État qui doit représenter et traiter équitablement tous ses citoyens, peu importe leur foi, présenter une religion comme « meilleure » sur un aspect ou un autre est une grave erreur politique. Lorsqu’on a fait une partie de sa carrière politique sur le concept de la laïcité a en plus, la déclaration devient tragicomique.

Mais surtout, peu importe le rôle de la personne qui le déclare, sur le fond, il y a un truc qui ne tourne pas rond dans cette hiérarchisation, parfois. On se dit que l’auteur d’une telle sortie aurait besoin d’un bon cours d’éthique et culture religieuse. Et que c’est probablement parce qu’il lui en manque qu’il a voulu l’abolir.

Source: Catho-laïcité