Dutrisac: Placer ses pions (identity politics and polarization in Quebec)

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Les élections à date fixe ont un effet pervers : comme on connaît l’échéance électorale, il s’instaure, avant la campagne officielle d’une trentaine de jours habituellement, une précampagne informelle qui peut durer des mois. Or, à plus d’un an des élections d’octobre 2022, François Legault place déjà ses pions, comme on l’a vu à l’ouverture de la session parlementaire cette semaine.

On a dit que le premier ministre avait été « piqué au vif » quand le nouveau chef parlementaire de Québec solidaire (QS), Gabriel Nadeau-Dubois, l’a accusé d’imiter Maurice Duplessis. Rien n’est moins sûr. Il a plutôt semblé sauter, tel un félin, sur l’occasion, que lui offrait le solidaire sur un plateau d’argent, de le qualifier de woke.

Chez les caquistes, on parle sans gêne aucune de former une union des Bleus, une nouvelle union nationale. Le sentiment que la souveraineté n’est plus dans l’air du temps — leur idée première —, associé à la dégénérescence du Parti québécois, les conforte dans cette ambition unificatrice. François Legault ne ressent pas d’aversion viscérale envers le « cheuf ». Il n’a pas hésité au printemps dernier à livrer sur les réseaux sociaux qu’il avait lu avec intérêt l’essai Duplessis est encore en vie, de Pierre B. Berthelot. Il a révélé qu’il avait été marqué par une scène de la remarquable série télévisée Duplessis, de Denys Arcand.

Il est ironique que Gabriel Nadeau-Dubois se fasse traiter de woke puisqu’il incarne au sein de QS la gauche classique, celle qui fait grand cas des inégalités sociales, et qu’il a dû lutter contre une faction de la gauche identitaire radicale au sein du parti, le Collectif antiraciste décolonial.

Revenant de lui-même sur le sujet au lendemain de son échange avec le chef solidaire, le premier ministre nous a donné sa propre définition d’un woke : « C’est quelqu’un qui veut nous rendre coupables de défendre la nation québécoise, de défendre ses valeurs, comme on l’avait fait avec la loi 21, de défendre nos compétences », a-t-il dit. Il y a deux partis multiculturalistes, le Parti libéral du Québec et QS, qui sont contre la loi 21 sur la laïcité, caractérise-t-il.

Évidemment, François Legault tourne les coins ronds. On peut être nationaliste et s’opposer à la loi 21. Dans le passé, plusieurs souverainistes au sein du PQ ont d’ailleurs exprimé leurs réserves relativement à l’interdiction du port de signes religieux.

Habilement, Gabriel Nadeau-Dubois a fait semblant de ne pas savoir ce que c’était un woke. D’ailleurs, comme l’écrivait notre journaliste Stéphane Baillargeon, si la définition du mot telle qu’elle est contenue dans l’Oxford English Dictionary est simple (le fait d’être « conscient des problèmes sociaux et politiques, en particulier le racisme »), certaines manifestations du phénomène, qui se présentent comme une exacerbation du « politically correct » — la culture du bannissement (cancel culture), la censure et l’autocensure à l’université, et maintenant l’autodafé —, conduisent à un extrémisme qui recourt à l’affect plutôt qu’à la raison. Sur les campus universitaires, ce « crois ou meurs » bien-pensant, cette ferveur presque religieuse ne sont pas sans rappeler l’orthodoxie liberticide et anti-intellectualiste des militants marxistes-léninistes et maoïstes des années 1970.

Agissant en chef de parti qui prépare le terrain du prochain affrontement électoral, François Legault, loin de la réflexion sociologique, a voulu définir ses adversaires en grossissant le trait et proposer un choix binaire entre le duplessisme et le wokisme, entre la défense de la nation et le progressisme multiculturaliste. Dans cette dichotomie, solidaires et libéraux se retrouvent dans le même sac. Quant aux péquistes, ils ne figurent plus, ou à peine, dans l’équation.

Le grand gagnant de cette semaine parlementaire, c’est sans aucun doute Gabriel Nadeau-Dubois, qui faisait ses premières armes dans sa nouvelle fonction. Le chef de la deuxième opposition a éclipsé la cheffe de l’opposition officielle, Dominique Anglade. La perspective que les solidaires puissent incarner la véritable opposition à l’Assemblée nationale va dans le sens d’une polarisation qui ne peut que réjouir les caquistes. Rappelons d’ailleurs que QS est maintenant le deuxième parti après la CAQ chez les francophones avec environ 15 % des intentions de vote, soit au moins une fois et demie plus d’appuis que le Parti libéral.

La CAQ pratique ainsi une forme de politique de la division ou de polarisation (wedge politics) qui semble désormais bien ancrée dans les mœurs partisanes. C’est détestable. Mais comme l’a déjà dit Brian Mulroney, cité récemment par Michel C. Auger, « en politique, il est important d’avoir des amis, mais il est encore plus important d’avoir des ennemis ». Et s’ils peuvent se trouver à un extrême du spectre politique, c’est encore mieux.

Source: https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/633687/duplessis-et-les-placer-ses-pions?utm_source=infolettre-2021-09-20&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

About Andrew
Andrew blogs and tweets public policy issues, particularly the relationship between the political and bureaucratic levels, citizenship and multiculturalism. His latest book, Policy Arrogance or Innocent Bias, recounts his experience as a senior public servant in this area.

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