Tremblay: Le sang de Salman Rushdie

From Le Devoir film critic Odile Tremblay:

« Quand la superstition entre par la porte, le bon sens se sauve par la fenêtre », écrivait Salman Rushdie dans Les versets sataniques.

Ce livre, qui lui valut en 1989 la fatwa de l’anathème en Iran par la voix de l’ayatollah Khomeini appelant à son assassinat, le déchirera jusqu’au tombeau.

Survivra ? Survivra pas ? On aura suivi en quelques jours avec horreur la nouvelle de son assaut par un jeune Américain d’origine libanaise (dix coups de couteau) lors d’une de ses conférences dans l’État de New York, puis l’hospitalisation, l’évolution de son état de santé. L’écrivain indo-britannique s’en sort, mais risque de perdre un œil. Son cou, son bras, son foie sont en piteux état. Il parle un peu, plaisante ; trait d’héroïsme. On imagine sans peine les mois, les années de physio et de thérapies qui l’attendent avant le retour à un certain équilibre physique et psychologique. Philippe Lançon, l’auteur de l’immortel Lambeau, en a su quelque chose, lui qui traversa les affres de la réadaptation après avoir été grièvement blessé lors du massacre islamiste chez Charlie Hebdo.

Espérons que l’attentat contre Rushdie ne sera pas qu’un fait divers décrié par les grands de ce monde (pas tous) puis effacé au profit d’un nouveau scandale. En Iran, des fondamentalistes se réjouissent de son sort. C’est lui qui conservera le vrai pouvoir magique des mots.

Je l’avais interviewé il y a dix ans au Festival de Toronto, quand un film avait été tiré de son roman Les enfants de minuit. Il se disait lassé de revenir sur cette fatwa, qui fit de lui longtemps un reclus, un homme traqué. Dix ans d’escorte policière. Dix ans de fuites et de repaires secrets. Des autodafés du livre, des manifestations sanglantes, le meurtre du traducteur japonais des Versets sataniques, la peur et les cris étaient les jalons de son parcours. Puis vint une accalmie. « Il n’y a que les journalistes pour me demander si ma vie est encore en danger », s’irritait-il en 2012 d’un sourcil hérissé. Salman Rushdie se déclarait heureux depuis une décennie, enfin sorti de cette galère. Pensez-vous… On lui prédit d’autres gardes du corps, de nouvelles retraites. Il était déjà un symbole. Aujourd’hui… Un mythe sanglant.

Depuis l’attentat, tout le monde s’arrache ces Versets sataniques en version numérique. Dans les librairies, c’est la rupture de stock. Les lecteurs trouveront-ils sa prose difficile d’accès ? Près de 35 ans après son lancement, dans un monde où la facilité intellectuelle domine, l’œuvre d’un auteur exigeant et complexe risque d’en égarer plusieurs. Cette dérive-là, l’attentat contre Salman Rushdie nous la rappelle tristement aussi.

Ce roman, une brique touffue de 600 pages, ne tient pourtant pas de la provocation frontale. Tissé d’intrigues multiples sur les mille fléaux du monde, il aborde entre autres l’exode et l’exil, le racisme et la violence policière. Mais en quelques pages, au cours d’un épisode rêvé, le prophète Mahomet, sous le nom de Mahound, prenait des libertés face au dogme officiel. Un imam venait dévorer son peuple. Une jeune fille invitait des pèlerins à traverser à pied la mer d’Arabie, sur la foi du miracle. Rien pour appeler à la guerre sainte. Les imams qui hurlaient le plus fort au blasphème n’avaient guère lu le livre avant de sonner l’hallali, mais le titre du roman faisait déjà scandale.

Les écrivains, les journalistes, les artistes, champions de la liberté d’expression, sont des cibles à travers le monde, en Chine comme en Russie, au Moyen-Orient et ailleurs. Mais ils ne sont pas les uniques victimes de la barbarie. Des personnes parfois sans histoire se font blesser ou tuer pour des motifs religieux, politiques, pour leur couleur, leur genre, leur orientation sexuelle, un regard de travers, un territoire à soumettre par les armes ou parce qu’elles passaient dans le coin. Quant à l’intolérance, comment la résumer aux seules dérives islamiques ? Sur les réseaux sociaux, dans les rues, dans une Amérique déchirée et armée, l’obscurantisme et la pulsion de mort ravagent de concert les esprits.

Rushdie, écrivain athée de culture musulmane, me l’affirmait en substance : la bataille pour la liberté d’attaquer la religion a d’autres moteurs que le combat touchant les crimes raciaux, puisqu’elle touche au monde des idées. Reste que l’extrémisme à pourfendre naît sur bien des terrains, enfourchant les idées et les croyances comme les pulsions discriminatoires de tous acabits, des enjeux sanitaires, des mirages trumpiens, des rêves d’appartenance. La religion fanatisée constitue un vecteur de haine rouge, mais les motifs de polarisation violente sont devenus si nombreux et parfois si futiles qu’on n’aura jamais assez d’écrivains, même incompris, même ensanglantés, pour dénoncer la bêtise humaine qui fleurit partout.

Source: Le sang de Salman Rushdie

Tremblay: Nuit et brouillard sur le passé [those who make Holocaust/Nazi comparisons to COVID restrictions]

Good commentary:

On s’inquiète beaucoup, à juste titre, devant les autodafés et les livres expédiés au nouvel enfer où croupissent les damnés. Mais ces ouvrages ne brûlent-ils pas davantage dans les mémoires ? Qui pousse à lire les trésors du passé tant que ça, au fait ? Faute de nombreux emprunts dans les bibliothèques, plus vite des chefs-d’œuvre se feront pilonner. À force de lever le nez sur la culture générale, taxée d’élitiste, vrai garde-fou pourtant et fanal d’éclaireur dans nos nuits, l’ignorance devient la norme et l’aveuglement, son terme.

Prenez les antivaccins défilant dans la rue avec leurs pancartes qui associent l’imposition du passeport sanitaire au sort des Juifs sous la botte nazie. Ils croient sentir le poids historique de l’étoile jaune sur leur t-shirt ou sur leur veste en s’en bricolant des récentes. Toute une coquetterie ! « Même oppression ; même combat pour les parias d’hier et d’aujourd’hui ! » crient-ils dans les manifs. À tous ceux-là, pour qui l’Holocauste ne fut qu’une répétition générale destinée à paver la voie aux supplices d’une vaccination générale réclamée au nom du bien commun, on dit : faites vos recherches. Voyez ! Lisez !

Le Troisième Reich est assez loin derrière pour verser nuit et brouillard sur les annales de l’humanité en ne laissant à des générations montantes que de vagues clichés de persécutions, récupérés pour mieux s’en draper. Mais les familles des survivants des camps de concentration, toute la communauté juive par extension, ne l’entendent pas de cette oreille et hurlent à l’indécence. On n’était pas là quand les Juifs de tant de pays d’Europe se sont fait imposer l’étoile infamante comme au bétail le sceau du maître. Pas là, quand ils se firent entasser dans des stades, puis des trains bondés, avant de se voir recrachés dans des camps pour être asservis ou brûlés. Mais comment plaider l’innocence ?

Pas là, mais transformés par certains témoignages à l’écran, à l’écrit. Du moins ceux d’entre nous qui s’y sont branchés. Que de nouveaux lecteurs se lèvent ! Car le nazisme aura brisé des illusions humanistes à jamais. Ces fringants SS torturant et tuant en série des foules d’innocents avant de repartir écouter du Wagner et du Brahms étaient des êtres dits sophistiqués ! La barbarie fleurit partout, clame ce terrible épisode et n’a pas fini d’obscurcir nos esprits. L’histoire récente en témoigne sous tous les méridiens. Reste que l’Holocauste, par sa démesure, s’inscrit comme le record du pire à dépasser.

À ceux-là qui font des amalgames entre le vaccin apte à sauver des vies et le processus d’extermination d’un peuple entier, on conseille la plongée en eau profonde dans les œuvres écrites jadis à l’encre rouge.

Bien sûr, les documentaires sur le règne d’Hitler sont présentés à la télé, des films de fiction en témoignent encore, mais les rescapés se font de moins en moins nombreux au fil des décennies. Se mettre à l’écoute de leur voix, c’est toucher du bout du doigt l’impensable et s’incliner devant la mémoire de ceux qui l’affrontèrent.

On n’était pas là, mais l’Italien Primo Levi, survivant d’Auschwitz, nous fait entrer par la petite porte dans le quotidien d’un camp d’extermination à travers son témoignage Si c’est un homme. Sans y avoir été, on saisit en fragments noirs, la peur infinie face aux bourreaux, le manque de solidarité des détenus affamés, même si l’auteur lui-même s’estimait incapable de traduire pareille expérience de déshumanisation ; voire de l’envisager : « Nous ne reviendrons pas, écrivait-il. Personne ne sortira d’ici qui pourrait porter au monde, avec le signe imprimé dans sa chair, la sinistre nouvelle de ce que l’homme, à Auschwitz, a pu faire d’un autre homme. »

Pas là, mais Elie Wiesel y était, lui. Et pénétrer ses souvenirs dans La Nuit, où il décrivait également Birkenau-Auschwitz, ses cheminées, l’odeur de la chair brûlée, le camp de Buna, puis la grande marche finale des morts-vivants entourés de nazis fuyant les troupes alliées, c’est ressentir un peu dans notre chair de quoi se nourrit une déchéance programmée. En effet, Elie Wiesel s’était même détourné de son père mourant qui implorait sa présence, pour s’éviter des coups, et la honte de son attitude ne l’a plus jamais quitté.

Pas là, mais on aura vu en plusieurs volets au cinéma Shoah, de Claude Lanzmann, sans voix hors-champ, sans images d’archives, sans experts commentant la chose ; juste des entrevues de survivants et de leurs bourreaux, qui glaçait le sang. Tout est accessible sur Internet, même ce documentaire de plus de neuf heures par les voix des témoins directs. Après avoir vu ça, qui oserait encore s’y référer pour se comparer ? On n’était pas là, piètre excuse ! La culture de l’ignorance est le principal cimetière des œuvres capables d’éclairer l’humanité.

Source: https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/640200/chronique-nuit-et-brouillard-sur-le-passe?utm_source=infolettre-2021-10-14&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne