Mélanie Joly: révolutionner la fonction publique pour freiner l’érosion du français

Will be interesting to see the details and how this understandable push will be balanced with efforts to increase representation at senior levels of Indigenous peoples and visible minorities:

Aux prises avec une fonction publique qui ne respecte « pas toujours » la Loi sur les langues officielles et un réseau diplomatique anglicisé, la ministre Mélanie Joly dit avoir donné un « coup de barre » et montré une« volonté politique claire » pour freiner l’érosion du français dans la machine fédérale, au pays et dans le monde. Passées plutôt inaperçues lors du dépôt de son « document de réforme » sur le français, des propositions spécifiques au secteur public pourraient, si elles se réalisent, créer une petite révolution au sein du gouvernement.

« Les gens savent très bien qu’il y a une culture qui fait en sorte que, normalement, quand une personne parle anglais autour de la table et qui ne parle pas français, tout le monde s’ajuste », dit la ministre Mélanie Joly pour illustrer des problèmes bien ancrés dans la culture de l’administration publique. En entretien téléphonique avec Le Devoir, celle qui a hérité du portefeuille des langues officielles fin 2019 dit vouloir envoyer un message aux fonctionnaires : cette culture doit changer.

Lors du dépôt, en février, de son « document de réforme », que la ministre appelle parfois son « livre blanc », le gros de l’attention médiatique a été consacré au fait que le gouvernement libéral exprime son désir d’utiliser désormais la Loi sur les langues officielles pour protéger le français aussi auQuébec, et non seulement comme langue minoritaire dans le reste du pays. Cela, pour atteindre une « égalité réelle » entre le français et l’anglais d’un océan à l’autre.

Or, de nombreux passages du document de 30 pages laissent entrevoir un changement assez radical dans la manière dont les deux langues sont appelées à être mises sur un pied d’égalité au sein des bureaux du gouvernement fédéral, dont presque la moitié des employés francophones des régions bilingues disent qu’ils se sentent mal à l’aise de s’exprimer en français. De grandes sections sont aussi consacrées à l’importance du rôle du français dans la conduite de la diplomatie canadienne dans le monde, après qu’une enquête du Devoir eut révélée que la haute direction d’Affaires mondiale Canada est constituée essentiellement d’anglophones faisant accéder d’autres anglophones aux postes les plus importants.

Exigence du français

Selon la vision de la ministre Joly, le gouvernement doit abolir le double standard des exigences linguistiques entre, d’une part, les francophones desquels on exige une excellente maîtrise de l’anglais écrit pour accéder à des postes de gestion et, d’autre part, les anglophones pour qui un français simplement fonctionnel peut très bien faire l’affaire. Pour ce faire, les exigences linguistiques sont appelées à être rehaussées, et plus de formation doit être offerte pour mettre à niveau les fonctionnaires. « Il faut aussi une bonne maîtrise du français écrit [en plus de la bonne maîtrise de l’anglais]. C’est ça, l’idée. C’est ça, le réel bilinguisme », explique Mélanie Joly.

Encore faut-il assurer un suivi auprès des différentes branches administratives du gouvernement fédéral. « Le problème qu’on avait, c’est que c’était une loi [sur les langues officielles] qui n’était pas toujours respectée », dit la ministre. Puisqu’ils sont isolés chacun dans leur coin, les ministères ont pris la mauvaise habitude de ne pas prendre toujours au sérieux leurs obligations en matière de langues officielles, a-t-elle constaté, rapports administratifs à l’appui. « C’est comme si, chaque fois, il fallait que j’appelle mes collègues pour savoir s’ils avaient fait le suivi, ou [comme si] l’équipe et moi voyions dans leurs propositions qu’il y avait des choses quine fonctionnaient pas au niveau des langues officielles », se rappelle-t-elle.

Dans sa nouvelle version, promise d’ici la fin de l’année 2021, la Loi sur les langues officielles devrait bénéficier non seulement d’un commissaire qui aura plus de pouvoirs pour faire appliquer ses recommandations, mais aussi d’une « unité » au sein du Conseil du Trésor qui aura pour mission de faire respecter la loi auprès de tous les employés.

« Il faut être capable de trouver une façon pour que, lorsqu’on est francophone, on puisse exercer notre travail en français au sein de notre fonction publique », fait valoir Mélanie Joly. Se basant sur les grands progrès réalisés au cours des 50 dernières années pour rendre l’État fédéral bilingue, alors qu’il peinait autrefois à donner des services en français, la ministre Joly croit que son document de travail donne un « coup de barre » à l’administration, lui indiquant les orientations du prochain chantier visant à l’égalité au sein des employés.

« Maintenant, on sait que le système n’est pas parfait, et on peut bâtir à partir de nos acquis pour nous assurer qu’il n’y a pas d’érosion du français au sein de notre fonction publique, alors que ce sont de nouvelles générations de fonctionnaires qui rejoignent les rangs des ministères et qu’elles ont eu accès à des cours d’immersion en français [au Canada anglais]. »

Dans le reste du monde

Le 18 mars dernier, les quatre sous-ministres d’Affaires mondiales Canada ont conjointement signé une lettre, envoyée à tous les employés, qui réaffirme que « le bilinguisme fait partie intégrante du Canada » et que l’organisation « a le rôle unique de représenter les intérêts et les valeurs du pays sur la scène internationale dans les deux langues officielles ».

« Nous incitons tous les employés à utiliser davantage le français et nous demandons à tous les gestionnaires de donner l’exemple dans leurs propres communications », peut-on lire dans le courriel obtenu par Le Devoir. Il ne s’agit pas d’un hasard. La conduite de la diplomatie en français est explicitée à de nombreuses reprises dans le document de réforme que la ministre Joly a présenté en février. « Ça a des impacts et c’est normal que notre fonction publique réagisse. Elle voit venir [les changements] et elle s’adapte parce qu’on a dit qu’on allait déposer un projet de loi », indique la ministre.

Tout en faisant le constat d’« une migration vers l’anglais pour tout le monde, pour tous les peuples », Mélanie Joly souhaite essentiellement tirer profit du caractère bilingue du Canada dans les relations avec les autres pays, ainsi que contribuer davantage aux instances internationales qui en font la promotion, comme l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

« On est dans un monde où, essentiellement, on a tout avantage à développer des accords de libre-échange, des ententes culturelles, à créer des ponts entre les nations. Si on ne le fait pas, d’autres vont le faire. Donc, pourquoi ne pas utiliser nos racines, ce qui nous unit comme francophonie ? »

Mélanie Joly précise que les nombreux éléments abordés dans son document de réforme ne se retrouveront pas nécessairement tous dans la nouvelle Loi sur les langues officielles promise par le gouvernement Trudeau, qu’ils pourraient prendre d’autres formes. Par exemple, le souhait de donner un coup de pouce à la vie en français dans la capitale, Ottawa, sera plutôt traduit par des aides financières. Il est également toujours trop tôt pour savoir si le droit de travailler en français dans les entreprises privées de compétence fédérale au Québec sera inclus au projet de loi ou s’il fera partie d’une éventuelle réforme du Code canadien du travail. Un groupe d’experts mandaté pour se pencher sur la question doit remettre ses conclusions le 8 mai.

Source: Mélanie Joly: révolutionner la fonction publique pour freiner l’érosion du français