Nicolas: Les réacs attaquent

Of note:

Croyant que les «woke» posent une menace de censure, les républicains censurent.

Enfant, il m’arrivait d’être frustrée que mes séries américaines préférées soient télédiffusées avec deux, trois, voire quatre saisons de retard, dans leur version doublée, par rapport à leur version originale. Ça me donnait l’impression de vivre en décalage, et me donnait hâte de comprendre assez l’anglais pour « aller dans le futur ». Bien sûr, le « retard » n’existerait pas si on ne consommait que des créations locales. Ce sentiment qu’on absorbe des éléments de la culture américaine, comme francophones, avec quelques saisons de retard persiste encore souvent chez moi — et je ne parle pas ici seulement de télévision.

Du moins, c’est ainsi que je m’explique la mode des mots « woke » et « wokisme » au Québec depuis à peu près un an. Fox News et le Parti républicain ont mis en avant ce dispositif rhétorique il y a quelques années pour contrer la sympathie grandissante du public américain pour les revendications du mouvement Black Lives Matter. On s’en est aussi servi pour décrédibiliser toute mesure visant à rectifier l’exclusion historique des femmes et des minorités de la vie universitaire américaine. Du moins, c’est un synopsis qu’on pourrait offrir pour présenter une première saison de « Les wokes attaquent ». Une production de Rupert Murdoch, bien sûr.

Alors qu’on savoure ici les premiers moments de ce grand spectacle télévisuel, vous me permettrez de vous divulgâcher platement la suite. Quelques saisons plus tard, la série introduit un nouveau mot-clé : la critical race theory, ou théorie critique de la race (TCR). En juin et juillet 2021 seulement, Fox News a mentionné l’expression 1914 fois en ondes, selon le Washington Post. Un total de 1914 fois en deux mois. Qu’est-ce que la théorie critique de la race, au juste ? Au sens propre, il s’agit d’un champ de recherche des sciences sociales qui étudie l’histoire du racisme et ses effets contemporains. Au sens de Fox News, il s’agit, comme pour le mot « woke », d’une expression fourre-tout indéfinissable. On ne sait plus trop exactement ce que ça veut dire, mais on sait que c’est haïssable.

De manière générale, on comprend que la TCR, c’est l’opposé du patriotisme, voire une arme de culpabilisation et de dévalorisation massive de la fierté américaine (conservatrice). Le Projet 1619 du New York Times Magazine, qui raconte les origines de l’esclavage sur le territoire ? C’est de la TCR. Les activités de formation continue sur l’équité et l’inclusion dans les entreprises ? Encore de la TCR. Un enseignant qui parle en classe des privilèges sociaux ? Toujours de la TCR. De ses milliers de mentions en ondes découle une mobilisation de parents à travers le pays, qui implorent les conseils scolaires de bannir la TCR de l’enseignement primaire et secondaire (même si la définition pré-Fox News du terme se réfère à une branche de recherche en sciences sociales qui n’a jamais touché les enfants). Tout enseignant qui mentionne en classe un aspect de l’histoire qui ne glorifie pas l’Amérique blanche conservatrice risque de se faire accuser d’avoir « commis » de la TCR. Les enseignants qui ne sont eux-mêmes pas des blancs conservateurs sont particulièrement à risque, bien entendu.

Dans les derniers épisodes de « Les wokesattaquent », on s’est toutefois lassé de la rhétorique, et on est passé à l’action. Alors que Fox News a progressivement diminué l’emploi de l’expression critical race theory vers la fin de l’été, neuf États américains avaient adopté des lois « anti-TCR » à la fin de 2021 : l’Idaho, l’Oklahoma, le Tennessee, le Texas, l’Iowa, le New Hampshire, la Caroline du Sud, l’Arizona et le Dakota du Nord. En étudiant le recensement que l’Institut Brookings a fait de ses différentes pièces législatives, on voit qu’on a aussi profité du mouvement anti-TCR pour compliquer l’enseignement de notions liées au sexe et au genre. Certaines de ces lois posent des limites à ce qui peut être enseigné au primaire, au secondaire, et dans les universités de l’État. D’autres interdisent les formations en équité, diversité et inclusion pour les employés des services publics.

Leur vocabulaire a été choisi avec soin. Au Texas, par exemple, un enseignant causant de « l’inconfort, de la culpabilité, de l’angoisse ou toute autre forme de détresse psychologique » à des étudiants en lien avec leurs identités raciales ou sexuelles en abordant des sujets délicats contrevient à la loi. On interdit aussi de remettre en question l’idée de la méritocratie, d’avancer que l’esclavage est central à la fondation des États-Unis ou d’enseigner que le racisme est « autre chose qu’une déviation, une trahison ou un échec à faire vivre les authentiques principes fondateurs des États-Unis, qui incluent la liberté et l’égalité ». On prohibe aussi carrément le recours en classe du fameux Projet 1619 du New York Times Magazine. On ne manque pas de précision.

Des élus de l’Alabama, de l’Alaska, de l’Arkansas, de la Floride, du Kentucky, de la Louisiane, du Maine, du Michigan, du Mississippi, du Missouri, du New Jersey, de New York, de la Caroline du Nord, de l’Ohio, de la Pennsylvanie, du Rhode Island, de la Virginie-Occidentale, du Wisconsin et du Wyoming ont déposé des projets de loi qui vont dans le même sens. Six initiatives législatives similaires ont aussi été proposées au Congrès américain. On parle ici d’interdire l’enseignement de concepts « divisifs » liés à la race et au genre, là de renvoyer des enseignants ou de réduire les fonds publics aux « promoteurs » de la TCR. Décidément, la saison 2022 de « Les wokes attaquent » s’annonce pleine d’action. Ne devrait-on pas renommer la série « Les réacs attaquent », d’ailleurs ?

Nombreux sont les fans de l’émission qui ont accroché à la saison 1 à cause de la force du thème de la liberté d’expression dans la trame narrative. Comme on vient de le voir, le récit évolue plutôt vers une campagne de censure étatique en bonne et due forme visant les milieux d’enseignement. Si ce que j’ai divulgâché nous intéresse moins, il est encore temps de changer de poste

Source: Les réacs attaquent

About Andrew
Andrew blogs and tweets public policy issues, particularly the relationship between the political and bureaucratic levels, citizenship and multiculturalism. His latest book, Policy Arrogance or Innocent Bias, recounts his experience as a senior public servant in this area.

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