Birth tourism: Système organisé à Vancouver pour le tourisme obstétrique

The third in the Journal de Montréal series:

En quelques années, le tourisme obstétrique est devenu une véritable industrie à Richmond, en banlieue de Vancouver. Une vingtaine de maisons de naissance chinoises sont en activité dans cette ville d’environ 200 000 habitants, dont plus de la moitié sont d’origine asiatique. Dans l’hôpital de la ville, 22 % des bébés sont nés de mères non canadiennes. Aperçu de cette industrie en pleine croissance.

Le recrutement

Plusieurs maisons de naissance sont en contact avec des agences en Chine qui leur trouvent des clients. Elles font aussi de la publicité dans les médias, ici au pays. « Bienvenue dans notre club pour la grossesse, la maternité, la formation postnatale, les visites touristiques et le bonheur d’un bébé citoyen canadien », peut-on lire dans une langue chinoise (traduit avec Google) dans une des publications sur internet dans la rubrique des petites annonces.

Les services « tout inclus »

Les familles qui payent le gros prix pour avoir un « bébé passeport » sont traitées aux petits oignons. Certaines maisons de naissance ressemblent à un véritable « tout inclus ». On offre la collecte à l’aéroport, l’hébergement, la nourriture, le transport aux rendez-vous médicaux, ou encore de l’aide pour remplir les papiers de citoyenneté, explique en entrevue un journaliste basé à Vancouver qui écrit régulièrement sur le sujet, Ian Young.

Levée de boucliers

Cette industrie est très mal perçue par de nombreux citoyens. Le député local, le libéral Joe Peschisolido, a parrainé l’an dernier une pétition visant à reconnaître le problème afin de s’y attaquer de front. « J’ai demandé au gouvernement de dire tout haut que le tourisme obstétrique est mauvais. Et que même si c’est légal, que c’est illégitime. Que c’est un modèle d’affaires qui ne doit pas être toléré et qu’on doit prendre des mesures pour le démanteler pour éventuellement l’éliminer », a-t-il affirmé en entrevue au Journal.

Des soins assurés

Que l’accouchement soit planifié ou que les mères arrivent à l’improviste, l’hôpital de Richmond — ou tout autre hôpital canadien — ne refuserait jamais d’offrir des soins de santé urgents à quiconque « en fonction de sa capacité de payer ou de son lieu de résidence », soutient une porte-parole des autorités de santé publique de Vancouver, Carrie Stefanson.

« Mais nous nous attendons à être indemnisés, que ce soit directement ou par le biais d’une assurance voyage », ajoute-t-elle. La plupart des mères s’inscrivent à l’avance et reçoivent des soins prénataux, précise-t-elle.

La pointe de l’Iceberg ?

L’hôpital de Richmond fait possiblement face à un problème de tourisme obstétrique encore plus important que ce que démontrent ses chiffres officiels, selon le député Peschisolido. Les statistiques sur les mères étrangères sont calculées en fonction de leur résidence de facturation. Or, plusieurs d’entre elles recevraient leur facture directement à la maison de naissance de Richmond.

LES DOUANIERS NE PEUVENT PAS LEUR REFUSER L’ENTRÉE AU PAYS

Les douaniers canadiens ne peuvent pas refuser l’entrée au pays à une femme, même s’ils la soupçonnent de venir au pays uniquement pour accoucher.

« En vertu de la loi, la grossesse n’est pas en soi un motif d’interdiction de territoire », précise une porte-parole de l’Agence des services frontaliers du Canada, Jayden Robertson.

Un couple rencontré par Le Journal dans le cadre de ce reportage sur les « bébés passeport » n’a d’ailleurs pas caché ses intentions lorsqu’il a atterri à l’aéroport de Toronto, en octobre.

« Je leur ai dit de mon plein gré que je venais pour accoucher », admet Hrena Singh, une nouvelle mère de 26 ans venue d’Inde pour offrir la citoyenneté canadienne à son enfant.

Les questions des douaniers à l’arrivée de Hrena et de son conjoint, Aman, se sont limitées à leur situation financière. Ce couple, qui a traversé le Pacifique, a fait appel aux services d’un avocat spécialisé en immigration pour éviter de se mettre dans l’embarras.

La première étape consiste à obtenir un visa de visiteur. Une fois ce document en poche, les douaniers peuvent difficilement leur refuser l’accès.

DES AMÉRICAINES VIENNENT ACCOUCHER ICI

Les familles qui viennent ici pour accoucher dans le but d’obtenir la citoyenneté canadienne pour leur enfant proviennent aussi de pays riches, comme les États-Unis.

Un avocat de Toronto spécialisé en immigration a même constaté une hausse d’intérêt des Américains pour le tourisme obstétrique au Canada depuis l’élection de Donald Trump à la présidence.

Réputation

« Un certain nombre de mes clients viennent des États-Unis à cause de Trump, confirme Alex Davidson. Pour eux, c’est comme un plan B, un peu comme avec le Brexit [le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne]. Ces personnes viennent juste au cas où. Ce sont des gens qui ont de l’argent. »

Selon Me Davidson, certains Américains sont attirés par la réputation enviable du Canada à l’international. Le passeport canadien est perçu comme étant « plus utile » par certains de ses clients, explique-t-il.

Les données obtenues par Le Journal concernant l’origine des mères étrangères ne permettent toutefois pas de confirmer cette tendance au Québec. Dans les cinq dernières années, le nombre d’Américaines accouchant dans la province serait plutôt stable.

Préférence

Si plus d’Américaines accouchent ici à cause de Trump, les étrangères sont aussi maintenant plus nombreuses à choisir le Canada au détriment des États-Unis, soutient une accompagnatrice de naissance de Montréal, Rivka Cymbalist.

Les États-Unis demeurent toutefois la Mecque du tourisme obstétrique. Mais un certain déplacement vers le nord s’est opéré en raison de la rhétorique anti-immigration du président, soulignent de nombreux experts.

M. Trump a promis de s’attaquer au phénomène des « bébés passeport » en abolissant la citoyenneté à la naissance.

UN PHÉNOMÈNE QUI EST BIEN MAL DOCUMENTÉ

Le gouvernement Trudeau a récemment lancé une enquête pour mieux connaître l’envergure des « bébés passeport » après avoir minimisé longtemps son importance.

Phénomène en pleine explosion, il s’agit de femmes étrangères qui accouchent au Canada après avoir fait des milliers de kilomètres pour donner naissance ici dans un seul but : offrir la citoyenneté canadienne à son enfant. Le tout soulève des questions éthiques et légales.

« Le gouvernement admet enfin qu’il doit faire une étude, c’est un changement de cap assez significatif », soutient Andrew Griffith, un ex-haut fonctionnaire fédéral qui a publié des données inédites en novembre.

Les travaux de M. Griffith ont démontré que Statistique Canada sous-estime largement le nombre de naissances de mères étrangères au pays. Le gouvernement Trudeau s’entête pourtant à se fier à ces données qui sont contestées par des experts.

4500 accouchements

À titre d’exemple, l’agence dénombrait 313 naissances de mères étrangères dans tout le Canada en 2016. Or, la même année, 378 mères non canadiennes ont accouché uniquement à l’hôpital de Richmond, en Colombie-Britannique, selon les chiffres fournis par le centre hospitalier.

L’étude de M. Griffith, qui n’a pas été contestée par Ottawa, démontre qu’environ 3600 mères étrangères ont donné naissance au Canada l’an dernier, sans compter le Québec. En additionnant les accouchements dans quelques hôpitaux montréalais, on en obtient environ 4500. De ce nombre, environ la moitié serait du tourisme obstétrique.

« Bien que ces statistiques indiquent que ce n’est pas une pratique très répandue, le gouvernement du Canada reconnaît la nécessité de mieux comprendre l’ampleur de cette pratique ainsi que ses répercussions », souligne le ministre de l’Immigration Ahmed Hussen.

Source: Système organisé à Vancouver pour le tourisme obstétrique

Birth Tourism: S’attaquer aux consultants «sans scrupules» d’abord

The second part of the Journal de Montréal series. The most interesting nugget being Conservative immigration critic Michelle Rempel essentially disowning the CPC policy resolution calling for abolishing unqualified birthright citizenship (I may have missed an earlier reference).

As in the first article, some interesting local details:

Le gouvernement fédéral promet de s’attaquer aux consultants illégaux en immigration qui contrôlent une partie de l’industrie du tourisme obstétrique après les avoir laissés prendre racine au pays.

Le Journal rapportait hier qu’environ une femme étrangère accouche chaque jour au Québec après avoir fait des milliers de kilomètres pour donner naissance ici dans un seul but : offrir la citoyenneté canadienne à son enfant.

Le Canada et les États-Unis font partie des rares pays riches où il est encore possible d’obtenir la citoyenneté ainsi. Ce phénomène des « bébés passeport » est en pleine explosion au pays.

Certains des consultants auxquels ces mères étrangères ont recours font partie intégrante du stratagème (surtout localisé à Vancouver) permettant à des femmes — principalement chinoises — de venir accoucher ici en se faisant passer pour de simples touristes.

« Tout nous porte à croire que des consultants en immigration sans scrupules incitent les demandeurs à mentir sur la raison de leur visite au Canada », soutient un porte-parole d’Immigration Canada, Peter Liang.

Maisons de naissance

L’avocat montréalais Hugues Langlais soutient que ceux qui gèrent les maisons de naissance de Richmond, en Colombie-Britannique, pourraient être considérés comme des consultants illégaux en vertu de la loi.

Au Canada, seuls les avocats, les notaires et les consultants en immigration certifiés peuvent prodiguer des conseils en matière d’immigration, comme l’obtention de visas de voyage.

« Si des gens font de la promotion pour des naissances au Canada — comme les maisons de naissance de Richmond — et font des démarches pour solliciter ou renseigner des clients, ils pourraient s’exposer à des poursuites », croit-il.

Immigration Canada dit mener un examen afin de connaître la meilleure façon de serrer la vis aux consultants non autorisés. Or, jusqu’à présent, Ottawa a fait bien peu pour stopper leur progression.

Manque de ressources

C’est que l’agence fédérale responsable de mener ce genre d’enquête admet à mots couverts qu’elle n’a ni les ressources ni le temps de s’occuper de la lutte aux consultants œuvrant dans le domaine du tourisme obstétrique.

L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), responsable de faire respecter la loi sur l’immigration, se concentre avant tout à assurer la sécurité nationale, et elle s’attaque uniquement aux plus gros délits.

« L’ASFC engage des poursuites pour les cas les plus sérieux de fausses déclarations commises par des consultants en immigration sans scrupules », fait-on valoir.

L’ASFC et Immigration Canada ont d’ailleurs été incapables de fournir des données sur les enquêtes en cours concernant la lutte aux consultants frauduleux.

« Far West »

Parallèlement, Ottawa refuse pour l’instant d’accorder plus de pouvoir à l’ordre professionnel qui régit le travail des consultants en immigration.

« Présentement, c’est le “Far West”, soutient le directeur de l’Association canadienne des conseillers professionnels en immigration (ACCPI), Dory Jade. Ça fait 10 ans qu’on demande une reconnaissance formelle. »

Il croit qu’avec un ordre professionnel comme celui des dentistes ou des ingénieurs, l’ACCPI pourrait mener des enquêtes dans le but de démanteler les maisons de naissance qui pullulent à Vancouver.

JUSQUE DANS LES PETITES ANNONCES

Les facilitateurs du tourisme obstétrique affichent leurs services un peu partout, des petites annonces jusqu’aux réseaux sociaux comme Instagram.

♦ Le Plus International Mother and Child club, situé à Vancouver, offre notamment dans son annonce des services « haut de gamme pour les mères d’outre-mer et leur bébé », précisant que les bébés sont canadiens.

♦ En plus du logement, de l’hébergement, du suivi médical, etc., le Canada Moon Centre B & B propose son aide pour le traitement des certificats de naissance, des passeports canadiens, des documents de voyage et des visas.

♦ Sur internet, le Canada Vancouver Ocean Baby Club écrit : « Bienvenue dans notre club pour la grossesse, la maternité, la formation postnatale, les visites tourististiques et le bonheur d’un bébé citoyen canadien ».

♦ Le Mansion Moon Center précise dans son annonce qu’une infirmière habite la villa qu’elle loue, et qu’on offre le transport depuis l’aéroport et vers les rendez-vous médicaux.

UNE PRATIQUE CHOQUANTE QUI DEVIENDRA UN PROBLÈME

Un important facilitateur du tourisme obstétrique au pays juge la pratique choquante, même si elle est légale, et voudrait la voir cesser.

« Je n’essaie pas de me justifier et de dire que c’est noble ce que je fais, affirme sans détour Alex Davidson en entrevue dans son bureau de Toronto.

« Mais la loi, c’est la loi, ajoute candidement l’avocat spécialisé en droit de l’immigration. Ça ne me concerne pas si ces familles souhaitent venir ici donner naissance pour avoir un passeport pour leur enfant. »

« injuste »

Me Davidson redoute les dérives d’un système qu’il juge « injuste » pour les candidats à l’immigration qui respectent le cours normal du processus. Les « bébés passeport » pourraient même « devenir un problème » pour le Canada, selon lui, s’ils choisissent de s’établir ici et de fréquenter les universités en grand nombre dans quelques années.

L’avocat torontois d’origine américaine et russe déplore que ces personnes aient accès aux systèmes d’éducation et de santé comme tous les autres Canadiens, simplement parce qu’ils sont nés ici.

Mais pour l’instant, la pratique est encore légale et Me Davidson a l’intention de continuer de profiter de ce lucratif marché en offrant ses services aux familles souhaitant entrer au pays en toute légalité avec un visa de voyage.

Il collabore aussi avec six médecins, qui touchent chacun une rémunération pour l’accouchement et le soutien prénatal et postnatal.

« Cadeau pour la vie »

Il y a quelques semaines à peine, il a publié une vidéo sur sa très populaire chaîne YouTube, dans laquelle il invite les familles qui envisagent de s’exiler pour accoucher d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

Dans cet extrait, Me Davidson soutient que le Canada pourrait bientôt abolir le droit du sol, car « plusieurs pensent qu’il est injuste de conserver le système actuel », prévient-il.

Comme le président Donald Trump a promis de mettre fin au tourisme obstétrique aux États-Unis, le Canada pourrait bien emboîter le pas, précise-t-il. Mais pour l’instant, aucun parti politique fédéral ne compte aller aussi loin pour contrer le phénomène.

L’avocat qualifie au passage de « cadeau pour la vie » le passeport canadien, qui offre par ailleurs « de nombreux avantages ».

« Il vous reste un an pour vous décider, si vous considérez venir ici pour donner naissance. Il est encore temps d’en profiter », explique-t-il.

Me Davidson s’est fait connaître dans le monde entier grâce à sa chaîne YouTube, dans laquelle il offre des conseils pour immigrer au Canada. Il soutient toutefois que le tourisme obstétrique ne représente qu’une petite fraction de sa clientèle.

LE CANADA DEVRAIT-IL ABOLIR OU PAS LE DROIT DU SOL ?

Le Parti conservateur n’envisage plus d’abolir la citoyenneté à la naissance pour s’attaquer au phénomène des « bébés passeport » comme le souhaite une majorité de ses militants.

« Il y a clairement de l’abus, mais je ne crois pas que ce soit un problème envahissant à l’échelle nationale », croit la députée conservatrice responsable du dossier de l’immigration, Michelle Rempel.

Disant ne pas vouloir « minimiser » le phénomène, Mme Rempel soutient que des analyses plus sérieuses sont nécessaires pour connaître l’ampleur et les causes du problème.

Manchettes

Le tourisme obstétrique au Canada a fait les manchettes au cours des derniers mois après que les militants conservateurs aient voté en faveur, dans une certaine controverse, d’une motion non contraignante visant à abolir le droit du sol.

Un ex-haut fonctionnaire chez Immigration Canada croit que cette solution serait la plus efficace pour mettre fin au tourisme obstétrique. Or, il juge cette mesure trop radicale pour s’attaquer à un problème somme toute secondaire.

Un avis que partagent Mme Rempel, de nombreux experts ainsi que le gouvernement Trudeau.

Les troupes conservatrices ont d’ailleurs déjà tenté d’abolir la citoyenneté à la naissance au Canada. La démarche a été abandonnée puisque la mesure s’avérait trop complexe et coûteuse (entre 20 et 30 millions $).

Il n’en demeure pas moins que d’autres pays, dont la Grande-Bretagne, ont abandonné cette pratique, exigeant qu’un des deux parents réside dans le pays.

Le président Donald Trump a lui aussi promis de resserrer les règles. Mais ce droit est protégé par la constitution américaine, ce qui le rend presque impossible à abolir.

Qu’est-ce que le droit du sol ?

Au Canada, le droit du sol est protégé par une loi datant de 1947. Avant, les Canadiens étaient considérés comme des sujets britanniques.

Le droit du sol a été adopté dans la foulée de la Deuxième Guerre mondiale, durant laquelle beaucoup de Canadiens ont quitté le pays pour aller travailler aux États-Unis.

Le gouvernement canadien voulait donc s’assurer que les personnes qui revenaient au pays après la guerre soient considérées comme Canadiennes, puisque nées sur le territoire, explique l’avocat Hugues Langlais.

Source: SociétéS’attaquer aux consultants «sans scrupules» d’abord2019-01-20 – ArticleIl y a quelques semaines à peine, il a publié une vidéo sur sa très populaire chaîne YouTube, dans laquelle il invite les familles qui envisagent de s’exiler pour accoucher d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

Birth Tourism: Un «bébé passeport» par jour au Québec

Interesting in-depth reporting in the Journal de Montréal on the extent of birth tourism in Montreal (the reporter spoke to me a number of times as well as others with some interesting local details) – first part:

Environ une femme étrangère accouche chaque jour au Québec, après avoir fait des milliers de kilomètres pour donner naissance ici dans un seul but : offrir la citoyenneté canadienne à son enfant.

Le principal objectif de ce coûteux séjour au pays est d’obtenir un passeport pour le bébé. La loi fédérale fait en sorte que tous les bébés nés ici obtiennent automatiquement la citoyenneté, et donc un passeport canadien.

Le Canada et les États-Unis font partie des rares pays riches où il est encore possible d’obtenir la citoyenneté ainsi.

Avec ce précieux document, l’enfant pourra :

  • étudier au Canada à peu de frais ;
  • voyager dans le monde plus facilement ;
  • s’établir ici aisément si son pays d’origine connaît des perturbations sociales ;
  • venir se faire soigner ici gratuitement (à condition de venir habiter six mois par année ici pour obtenir la carte soleil).

Explosion

Ce phénomène des « bébés passeport » est en pleine explosion partout au pays, y compris au Québec. Vancouver en est toutefois l’épicentre en raison d’un obscur réseau de facilitateurs bien établis dans la communauté chinoise.

Tout un système de consultants en tourisme obstétrique est d’ailleurs en train de se constituer clandestinement, ce qui inquiète des avocats spécialisés en immigration qui y voient un passe-droit injuste. Le gouvernement canadien promet de faire le ménage dans ce réseau de consultants « sans scrupules » (à lire demain).

Les couples paient de 20 000 $ à 30 000 $ pour venir ici, ce qui comprend les billets d’avion, l’hébergement, quelques milliers de dollars pour les consultants ou avocats et environ 8000 $ pour les frais médicaux.

Mal documenté

Le tourisme obstétrique est mal documenté par les gouvernements. Des établissements publics refusent d’en parler, dont le Centre hospitalier de St. Mary. Les douaniers constatent l’arrivée au pays de mères sur le point d’accoucher, mais ils n’ont aucun moyen légal pour intervenir.

Si certains « consultants » conseillent à leurs clientes de mentir, il y a des couples qui ne cachent pas leurs intentions lorsqu’ils arrivent ici, comme a pu le constater Le Journal. Bien que controversé sur le plan éthique, tout cela est légal.

Personne ne connaît le nombre exact de femmes qui viennent ici pour accoucher. Un calcul inédit produit par Le Journal démontre que plus de 800 mères non résidentes canadiennes ont donné naissance l’an dernier au Québec seulement, essentiellement dans la région de Montréal.

Ces données compilées n’incluent pas le principal lieu d’accouchement francophone au Québec, l’hôpital Sainte-Justine, qui ne dénombre pas ce type de naissance. Tout comme les hôpitaux de la ville de Québec.

Environ 50 % de ces mères étrangères sont venues ici en tant que touristes dans le but d’accoucher, selon l’estimation « très conservatrice » d’un ex-haut fonctionnaire d’Immigration Canada, qui a longuement étudié la question.

L’autre moitié serait composée de mamans qui sont, par exemple, des étudiantes ou des travailleuses étrangères qui ont accouché durant leur séjour ici.

C’est ainsi qu’on évalue qu’environ un « bébé passeport » naît chaque jour au Québec.

Le Centre hospitalier de St. Mary vient au 2e rang de tous les hôpitaux canadiens qui accueillent le plus de naissances de mères étrangères. Dans cet hôpital, près d’un bébé sur 10 est né d’une mère venue d’ailleurs l’an dernier (361). Une hausse significative par rapport à il y a cinq ans (177).

Ces femmes étrangères qui accouchent au Québec sont souvent d’origine chinoise, selon des données obtenues par Le Journal.

Ce phénomène soulève des questions éthiques, remet en question les lois canadiennes sur la citoyenneté et est source de conflits dans les hôpitaux.

« On se demande qui doit prendre la responsabilité de ces femmes », affirme une obstétricienne de Calgary qui a réalisé une rare étude sur le sujet, Fiona Mattatall.

Vancouver, l’épicentre

À Vancouver, le tourisme obstétrique est devenu une véritable industrie. Une vingtaine de maisons de naissance chinoises ont pignon sur rue dans les environs de la métropole britanno-colombienne.

Ces entreprises controversées, dont les tentacules s’étendent jusqu’en Asie, offrent des services clé en main à de riches familles chinoises (à lire demain).

NAISSANCES D’ENFANTS DE MÈRES ÉTRANGÈRES DANS CERTAINS HÔPITAUX DU QUÉBEC

Centre hospitalier de St. Mary

  • 2017-2018 | 361
  • 2013-2014 | 177

Hôpital de LaSalle

  • 2017-2018 | 76
  • 2013-2014 | 91

Hôpital du Lakeshore

  • 2017-2018 | 57
  • 2013-2014 | 28

CUSM

  • 2017-2018 | 123
  • 2013-2014 | 110

CHUM

  • 2017-2018 | 16
  • 2013-2014 | 37

Hôpital général juif

  • 2017-2018 | 72
  • 2013-2014 | 62

Hôpital Maisonneuve

  • 2017-2018 | 63
  • 2013-2014 | 43

Cité de la santé

  • 2017-2018 | 17
  • 2013-2014 | 16

Hôpital du Sacré-Cœur

  • 2017-2018 | 39
  • 2013-2014 | 45

Total : 824 l’an dernier

SOURCES : LES DIFFÉRENTS HÔPITAUX ET CENTRES INTÉGRÉS DE SANTÉ ET DE SERVICES SOCIAUX CONCERNÉS.

DES ENJEUX ÉTHIQUES

Des conséquences sur le système de santé

L’explosion du phénomène des « bébés passeport » entraîne inévitablement des conséquences sur les soins de santé dans les hôpitaux les plus touchés. À l’hôpital de Richmond, en Colombie-Britannique, près de 1 bébé sur 4 est d’origine chinoise. On déplore que des Canadiennes enceintes soient forcées d’accoucher ailleurs parce qu’une femme étrangère se présente en travail à l’hôpital à la dernière minute. « Des infirmières sont inquiètes des abus du système et que des résidentes de Richmond soient rétrogradées », affirme en entrevue le député libéral fédéral de la circonscription, Joe Peschisolido. Le Centre hospitalier de St. Mary, à Montréal, n’est pas à l’abri de ce genre de situation, croit un ancien haut fonctionnaire fédéral ayant longuement étudié la question. « Si la tendance se poursuit, c’est possible et même probable qu’on voie les problèmes de Richmond se produire ailleurs », affirme le chercheur Andrew Griffith.

Des factures non payées

Ils sont l’exception plutôt que la règle, mais certains parents partent sans payer l’hôpital. Les autorités de santé publique de Vancouver poursuivent une femme d’origine chinoise qui a quitté le Canada en laissant derrière elle des factures impayées de 313 000 $ après son accouchement en 2012. L’avocat canadien responsable du dossier soutient qu’il sera très difficile de récupérer les fonds, qui s’élèvent à un million avec les intérêts. À Calgary, une mère américaine a accouché de ses quatre enfants sans s’acquitter de ses factures, qui s’élèvent maintenant à plus de 100 000 $. « Elle n’avait pas d’assurance maladie aux États-Unis. Elle trouvait que c’était beaucoup moins cher de venir se faire soigner ici », explique Fiona Mattatall, une obstétricienne de Calgary. Qu’on paie ou non sa facture, l’enfant obtient la citoyenneté.

Injustice en immigration

Les parents qui offrent la citoyenneté canadienne à leur enfant en accouchant tout simplement ici font enrager les immigrants ayant attendu patiemment pendant des années avant d’obtenir leur passeport à la feuille d’érable. « Pourquoi ne pas suivre les règles qui existent déjà ? Faites les procédures habituelles comme tout le monde », a commenté un utilisateur sur un blogue spécialisé en immigration à une femme étrangère désirant accoucher au Canada. « Tant qu’à être cupide, abandonnez votre enfant au Canada pour qu’il puisse vivre sa vie de Canadien, et vous, rentrez tranquillement chez vous ! » lui a lancé un autre utilisateur.

LA CITOYENNETÉ CANADIENNE EN CADEAU

Aman et Hrena Singh, de l’Inde, ont payé environ 25 000 $ pour venir donner naissance à leur fils à Toronto

Couple d’Indiens bien nanti, Aman et Hrena Singh sont venus au Canada pour donner naissance à leur premier enfant, qui a ainsi la citoyenneté canadienne. Ils ont été pris en photo au bureau de leur avocat, à Toronto, en novembre. Leur fils a vu le jour depuis et a été nommé Alex, en honneur de l’avocat qui les a aidés dans leurs procédures.

Aman et Hrena Singh ne connaissaient rien du Canada avant d’y mettre les pieds en octobre dernier. Cela n’a pas empêché ce couple de venir d’Inde pour donner naissance à un petit garçon qui est maintenant… canadien.

Comme le font chaque année des centaines de familles étrangères, Aman, 37 ans, et Hrena, 26 ans, ont fait des milliers de kilomètres pour donner naissance à leur enfant ici.

Le principal objectif de ce coûteux séjour : obtenir la citoyenneté canadienne pour leur enfant. Le Canada, contrairement à la plupart des pays, attribue la nationalité à toute personne qui naît sur son territoire, sans condition supplémentaire.

Ce couple de l’Inde bien nanti souhaitait d’abord et avant tout offrir à leur petit garçon des soins de santé de classe mondiale et un environnement sécuritaire. Ils ont aussi obtenu pour lui, en prime, la nationalité d’un pays riche.

« Notre but au départ était de venir ici pour 10 ou 15 jours pour explorer le pays. Lorsque nous avons réalisé qu’il était possible d’obtenir la citoyenneté [pour notre bébé], nous n’avons pas hésité », explique Hrena en entrevue depuis le bureau de son avocat torontois quelques semaines avant d’accoucher.

« Je ne voulais pas accoucher en Inde. Je cherchais de bonnes conditions sanitaires, de bons hôpitaux », explique celle qui a donné naissance au début du mois de janvier.

Facture de 25 000 $

Le couple doit rentrer dans son pays à la fin janvier. Ils auront déjà en main, à ce moment-là, le passeport du petit Alex. La famille n’a aucune intention de revenir au pays de sitôt. Propriétaires d’une école primaire privée, Aman et Hrena bénéficient d’une situation économique enviable dans leur pays.

« Nous avons une entreprise prospère en Inde, soutient Aman. Nous ne voyons aucun intérêt à nous établir ici, au Canada. »

La très vaste majorité des familles s’adonnant au tourisme obstétrique font partie de la classe des privilégiés dans leur propre pays, assure l’avocat du couple, Alex Davidson. Ces familles déboursent de 20 000 $ à 30 000 $ pour offrir la nationalité canadienne à leur enfant. Cela inclut les billets d’avion, l’hébergement, les frais d’avocat et d’hôpitaux.

« Ça va nous coûter au total au moins 25 000 $, dit la nouvelle maman. C’est beaucoup plus qu’on pensait! Mais quand on voit la pureté de l’environnement, je pense que c’est raisonnable. »

Le couple a jeté son dévolu sur le Canada parce que ce pays lui semblait plus ouvert et sécuritaire que les États-Unis, seul autre pays riche où le droit du sol est encore en vigueur.

« Nous préférons le Canada à cause du multiculturalisme et parce qu’il est moins densément peuplé », indique Hrena­­­, qui se dit aussi rebutée par les nombreux « attentats terroristes » au sud de la frontière.

Le couple assure que cette démarche vise uniquement à offrir un meilleur avenir à leur enfant. Il n’envisage pas, pour l’instant, de profiter de la citoyenneté canadienne de leur garçon pour l’obtenir eux-mêmes, à leur tour.

Le Canada en a les moyens

Les parents de « bébés passeport » n’obtien­nent pas automatiquement la nationalité canadienne. S’ils souhaitent éviter le processus normal d’immigration, ces familles doivent attendre que leur enfant atteigne l’âge de la majorité, soit 18 ans, pour être admissibles au parrainage.

« Nous ne voulons pas du tout devenir canadiens », lâche Hrena dans un très bon anglais.

Le couple est bien conscient des enjeux éthiques que pose le tourisme obstétrique. Avec le recul, Aman et Hrena n’ont pas l’impression de profiter du système, puisqu’ils déboursent d’importantes sommes pour venir ici.

Ils croient aussi que le Canada a les moyens d’offrir gratuitement sa citoyenneté aux enfants nés ici et juge que cette pratique est une relation d’affaires qui est même bonne pour l’économie du pays.

PRÉSENT, MAIS MOINS BIEN FICELÉ À MONTRÉAL

L’industrie des « bébés passeport » est peut-être moins organisée à Montréal qu’à Vancouver, mais elle a tout de même le vent dans les voiles.

Le Journal a contacté des dizaines d’avocats en immigration et de nombreux spécialistes des soins de santé dans la métropole, dans le cadre de ce reportage. Presque tous ceux avec qui nous avons parlé sont convaincus que la pratique se porte bien à Montréal. Certains ont même déjà travaillé avec cette clientèle.

Il semble toutefois que les maisons de naissance de type tout inclus pour les familles étrangères désirant donner naissance au Canada soient rares, sinon inexistantes au Québec.

« Je ne connais pas de maisons de naissance spécialisées, mais je sais qu’il y a systématiquement dans tous les hôpitaux de Montréal, une bonne portion des femmes qui donnent naissance et qui sont issues de l’étranger », soutient un avocat en immi­gration, Hugues Langlais.

Plusieurs intervenants expliquent que ces familles étrangères viennent donc généralement à Montréal par leurs propres moyens. Elles logent à l’hôtel ou louent un appartement, certaines embauchent une accompagnatrice de naissance ou une sage femme. D’autres encore s’inscrivent à l’unité mère-enfant d’un hôpital. Dans de rares cas, elles arrivent à l’improviste à l’urgence au moment de l’accouchement.

Entrepreneurs

Deux entrepreneurs rencontrés par Le Journal ont tenté d’ouvrir une maison de naissance pour femmes étrangères, sans succès.

Neo Zhang a immigré de Chine en 2012. Constatant la popularité des maisons de naissance en Colombie-Britannique et en Californie, M. Zhang a fait des démarches pour reproduire ce modèle ici.

Son projet n’a toutefois jamais vu le jour ; ses recherches ont démontré que le marché montréalais n’est pas encore mûr pour une telle industrie, en raison de la taille relativement petite de la communauté chinoise, principale source du tourisme obstétrique, croit-il.

La « barrière de la langue » repousse aussi les agences chinoises qui préfèrent développer les marchés britanno-colombiens et ontariens, ajoute M. Zhang.

Yi Hai Yan s’est quant à elle installée à Montréal en 2008. Flairant une bonne affaire, Mme Yi a fait paraître en février 2017 une petite annonce dans un média chinois pancanadien. Elle y vendait des services pour entrer au Canada, remplir des formulaires d’identité pour les bébés, organiser des rendez-vous dans des hôpitaux « sophistiqués » et faire le suivi de l’accouchement.

Son projet est toutefois tombé à l’eau, rapporte-t-elle en chinois dans une entrevue traduite par sa fille de 20 ans. « Je n’avais pas réalisé à quel point c’était compliqué. Je n’ai pas les compétences pour remplir des papiers d’immigration », dit l’accompagnatrice de naissance qui offre des massages et des cours d’allaitement aux nouvelles mamans.

Mme Yi dit que son projet a aussi échoué, car elle ne possède pas de réseau de rabatteurs en Asie.

OMERTA À ST. MARY

Le centre hospitalier de St. Mary, à Montréal, se dit « réputé pour ses soins de haute technologie empreints de compassion ». Mais la transparence, elle, n’est visiblement pas dans ses cordes. Le Journal a tenté d’obtenir une entrevue avec la direction dans le cadre de ce reportage, sans succès. « Nous n’avons malheureusement personne de disponible pour traiter de ce sujet avec vous », nous a-t-on répondu après des demandes répétées. Situé dans le quartier central de Côte-des-Neiges, St. Mary a vu le nombre d’accouchements de non-résidentes bondir dans les cinq dernières années, passant de 177 (4 %) à 361 (9 %).

FACTURE TYPE D’UNE MÈRE ÉTRANGÈRE

Le Centre hospitalier de St. Mary est l’un des hôpi­taux les moins chers où accoucher à Montréal. Voici une facture type pour donner naissance sans la carte soleil

  • Hospitalisation de la mère | 2370 $ / jour
  • Hospitalisation pour le bébé | 2475 $ / jour
  • Médecin | À négocier avec le médecin
  • Anesthésiste | À négocier avec l’anesthésiste
  • Dépôt (cela inclut une nuit d’hébergement pour la mère et l’enfant) | 5045 $

PEU DE CAS À QUÉBEC

Les accouchements de mères étrangères sont si rares dans la région de Québec que le seul hôpital possédant une unité des naissances ne prend même pas la peine de les dénombrer.

« Contrairement à Montréal, ce n’est pas quelque chose qui se passe vraiment souvent chez nous pour qu’on commence à comptabiliser ça. Ce n’est pas un gros enjeu pour l’hôpital », soutient le porte-parole­­­ du CHU de Québec-Université Laval, Bryan Gélinas.

Même son de cloche dans la poignée de cliniques d’obstétrique que nous avons contactées. Le phénomène du tourisme obstétrique existe bel et bien à Québec, nous confirme-t-on, mais dans des proportions réduites.

HÉBERGÉS AVEC AIRBNB

Plusieurs familles font appel à des plateformes de location comme Airbnb en prévision de leur accouchement au Québec. Gérard Laurin, de Gatineau, a hébergé deux femmes originaires d’Afrique subsaharienne en 2013 et 2016. Elles étaient devenues canadiennes durant leurs études à l’Université d’Ottawa, et souhaitaient que leur enfant ait aussi la nationalité.

Source: SociétéUn «bébé passeport» par jour au Québec2019-01-19 – ArticleEnviron 50 % de ces mères étrangères sont venues ici en tant que touristes dans le but d’accoucher, selon l’estimation « très conservatrice » d’un ex-haut fonctionnaire d’Immigration Canada, qui a longuement étudié la question.