Nicolas: Morale et Caisse de dépôt

Uncomfortable comparison with sanctions against South Africa in the 1980s:

…La vérité — et on le voit depuis l’annonce faite par la France, le Royaume-Uni, le Canada et maintenant d’autres nations d’une reconnaissance prochaine de l’État palestinien —, c’est que les mesures même « symboliques », prises dans des pays clés, accroissent une pression diplomatique plus qu’urgente, encore plus dans un contexte de famine.

C’est la Coalition du Québec Urgence Palestine qui organise principalement la mobilisation pour mettre de la pression sur La Caisse et qui a publié la lettre ouverte qui a forcé la réponse — rhétoriquement très faible — de son p.-d.g. La Coalition inclut des syndicats, dont la CSN, Québec solidaire, le Parti vert du Québec, la Ligue des droits et libertés, plusieurs organismes de coopération internationale, des regroupements de femmes, des groupes communautaires.

Plusieurs de ces groupes ont une longue histoire. Plusieurs se faisaient déjà traiter de noms d’oiseaux pour leur engagement contre l’apartheid, dans les années 1980. C’est que la moralité des institutions canadiennes, lorsqu’elle existe, se construit sur la persistance de gens tenaces, qui ne lâchent rien. Je vous laisse faire les parallèles qui s’imposent.

Source: Chronique | Morale et Caisse de dépôt

Nicolas: La Couronne et la décolonisation

Good reminder for anti-monarchists, particularly in Quebec, not so simple given the importance of the Crown for Indigenous peoples:

Bon, le roi est reparti. Discutons, si vous le permettez, de la Couronne à tête reposée.

Puisque le désamour envers la monarchie, principalement au Québec, s’articule autour du rejet du colonialisme, ne devrait-on pas s’intéresser à la manière dont les leaders autochtones ont accueilli la visite royale de leur côté ?

Cindy Woodhouse Nepinak, cheffe nationale de l’Assemblée des Premières Nations (APN), Victoria Pruden, présidente du Ralliement national des Métis (RNM) et Natan Obed, président du Inuit Tapiriit Kanatami (ITK) étaient tous trois sur le tarmac pour accueillir le roi Charles III. Ils ont tous trois obtenu une audience privée avec le monarque à Rideau Hall, après ses entretiens avec la gouverneure générale, Mary Simon, et le premier ministre, Mark Carney.

À la CBC lundi, Natan Obed rappelait sa première conversation avec le roi, survenue en 2022, au sujet des droits du peuple inuit, de l’Arctique et des changements climatiques. Il en parle comme une « opportunité remarquable ». « La relation avec le roi et la Couronne n’est pas seulement pratique, vu notre relation avec les traités et le Canada comme État-nation, mais aussi ambitieuse ». Un exemple ? « Le rapatriement. Dans les musées du Royaume-Uni, il y a toujours des restes humains inuits et d’autres items que nous voudrions voir rapatrier. » Obed en avait discuté avec le roi lors de sa dernière audience privée.

De son côté, le RNM indique que l’audience privée a servi à « rappeler l’importance des partenariats pour préserver l’honneur de la Couronne et remplir les promesses solennelles faites à la Couronne à la nation métisse ». Et l’APN ? « J’ai transmis le message qu’en tant que roi du Canada, sa Majesté a la responsabilité de respecter les traités qui protègent nos droits. Nous avons parlé de l’importance d’honorer les engagements qui perdurent depuis des générations », nous dit Woodhouse Nepinak.

On est très loin du boycottage du Bloc québécois. On traite la visite royale comme une occasion stratégique de faire avancer des revendications de longue date. Pourquoi ?

Parce que la Couronne britannique a commencé à conclure des traités avec les Premiers Peuples en 1701. La Proclamation royale de 1763 n’a pas que scellé le sort de l’ancienne Nouvelle-France. Elle a établi de vastes « territoires indiens » dans la vallée du Mississippi, à l’ouest des Appalaches et vers les Grands Lacs dans lesquels les Autochtones ne devraient pas être « inquiétés ou troublés ». La révolution américaine a été alimentée par le refus de la Couronne britannique de laisser les prospecteurs des 13 colonies s’avancer dans l’Ouest.

Puisque la Couronne est restée l’entité juridique du côté canadien de la frontière, la Proclamation a servi de modèle de base pour les traités signés par la suite, particulièrement après le rachat de la Terre de Rupert et l’expansion canadienne dans l’Ouest.

Par exemple, plusieurs des « traités numérotés » signés à la fin du XIXe siècle dans les Prairies incluaient un engagement de la Couronne à fournir aux Premières Nations un « coffre de médecine ». C’est l’une des bases légales sur laquelle on s’appuie aujourd’hui pour faire respecter les responsabilités du gouvernement fédéral à fournir les soins de santé aux Premières Nations.

Le problème, c’est que plusieurs de ces traités ont été signés sous pression de famine ou de menace militaire, que la Couronne a failli à d’innombrables reprises à respecter ses engagements et qu’Ottawa dépense des sommes faramineuses en frais d’avocat pour ralentir la reconnaissance des droits autochtones. Sauf que c’est la continuité juridique de la Couronne britannique, puis canadienne, qui sert de prise légale pour faire avancer de nombreuses revendications territoriales, politiques ou économiques des Premiers Peuples.

Par contraste, la France a traversé cinq républiques, deux empires, deux restaurations monarchiques et le régime de Vichy au cours de la même période : ces régimes se sont souvent contredits et dédits. Au Canada, une entente conclue au XVIIIe ou au XIXe au siècle continue d’être liante.

Dans le Globe and Mail, l’ex-chef de l’APN Perry Bellegarde reconnaissait d’emblée que la Couronne « représente une histoire de profonde douleur et injure pour les peuples autochtones au Canada et à travers le monde ». Sa lettre cherchait à expliquer que, vu le poids moral et légal des traités, « la Couronne, représentée par Charles III, restait le symbole et la garantie de notre relation originelle ».

Serait-il possible d’abolir la monarchie au Canada — symbole colonial s’il en est un — sans fragiliser légalement ces traités et les droits autochtones, ni faire avancer le colonialisme ? J’ai posé la question à Alexis Wawanoloath, un avocat en droit autochtone d’origine abénaquise et ex-député du Parti québécois, qui se définit comme « pas un royaliste ».

La réponse courte : « Ça dépend. » La réponse longue : on pourrait imaginer un changement de régime où les Premiers Peuples ne seraient plus des « sujets » (au sens très colonial du terme) de compétence fédérale, mais des acteurs fédéraux à part entière, comme le sont le Canada et les provinces. Ce serait très complexe à élaborer. Mais aussi porteur.

En attendant, Wawanoloath comprend très bien la « stratégie » des leaders autochtones qui utilisent une visite royale comme occasion de « faire respecter les traités » et de « faire de l’éducation, au gouvernement comme à sa Majesté », tout en souhaitant « qu’on se sorte un jour de ça, dans le cadre d’une nouvelle entente ».

Rappelons qu’en 1969, le jeune Jean Chrétien avait présenté un livre blanc pour naïvement abolir la Loi sur les Indiens, d’une manière qui aurait forcé l’assimilation politique des Premières Nations. La mobilisation pour le faire reculer a été historique. Si l’on cherchait à abolir la monarchie sans réfléchir ou sans même connaître vraiment les traités historiques et modernes et l’importance juridique de l’honneur de la Couronne, il y aurait aussi matière à se planter… royalement.

Source: La Couronne et la décolonisation

Well, the king is gone. Let’s discuss, if you allow, the Crown with a rested head.

Since the disaffection with the monarchy, mainly in Quebec, revolves around the rejection of colonialism, shouldn’t we be interested in how Aboriginal leaders welcomed the royal visit on their side?

Cindy Woodhouse Nepinak, National leader of the Assembly of First Nations (APN), Victoria Pruden, president of the National Rally of Métis (RNM) and Natan Obed, president of the Inuit Tapiriit Kanatami (ITK) were all three on the tarmac to welcome King Charles III. All three got a private hearing with the monarch at Rideau Hall, after his talks with Governor General Mary Simon and Prime Minister Mark Carney.

At the CBC on Monday, Natan Obed recalled his first conversation with the king, which took place in 2022, about the rights of the Inuit people, the Arctic and climate change. He speaks of it as a “remarkable opportunity”. “The relationship with the King and the Crown is not only practical, given our relationship with the treaties and Canada as a nation-state, but also ambitious.” An example? “Repatriation. In the museums of the United Kingdom, there are always Inuit human remains and other items that we would like to see repatriated. Obed had discussed it with the king during his last private hearing.

For its part, the RNM indicates that the private hearing served to “recall the importance of partnerships to preserve the honor of the Crown and fulfill the solemn promises made to the Crown to the Métis nation”. And the APN? “I have conveyed the message that as King of Canada, Her Majesty has the responsibility to respect the treaties that protect our rights. We talked about the importance of honoring commitments that have lasted for generations, “says Woodhouse Nepinak.

We are very far from the boycott of the Bloc Québécois. The royal visit is treated as a strategic opportunity to advance long-standing demands. Why?

Because the British Crown began to conclude treaties with the First Peoples in 1701. The Royal Proclamation of 1763 not only sealed the fate of the former New France. It established vast “Indian territories” in the Mississippi Valley, west of the Appalachians and towards the Great Lakes in which the Natives should not be “disturbed or troubled”. The American Revolution was fueled by the British Crown’s refusal to let the prospectors of the 13 colonies advance in the West.

Since the Crown remained the legal entity on the Canadian side of the border, the Proclamation served as the basic model for the treaties signed thereafter, especially after the purchase of Rupert’s Land and the Canadian expansion in the West.

For example, several of the “numbered treaties” signed in the late 19th century in the Prairies included a commitment by the Crown to provide First Nations with a “medicine safe”. This is one of the legal bases on which we rely today to enforce the federal government’s responsibilities to provide health care to First Nations.

The problem is that many of these treaties have been signed under pressure from famine or military threat, that the Crown has failed to meet its commitments on countless occasions, and Ottawa is spending huge sums on attorney’s fees to slow down the recognition of Aboriginal rights. Except that it is the legal continuity of the British and then Canadian Crown, which serves as a legal hold to advance many territorial, political or economic claims of the First Peoples.

In contrast, France went through five republics, two empires, two monarchical restorations and the Vichy regime during the same period: these regimes often contradicted and dedicted. In Canada, an agreement concluded in the 18th or 19th century continues to be a binding.

In the Globe and Mail, former PNA leader Perry Bellegarde acknowledged at the outset that the Crown “represents a history of deep pain and insult to Aboriginal peoples in Canada and around the world.” His letter sought to explain that, given the moral and legal weight of the treaties, “the Crown, represented by Charles III, remained the symbol and guarantee of our original relationship”.

Would it be possible to abolish the monarchy in Canada – a colonial symbol if it is one – without legally weakening these treaties and indigenous rights, or advancing colonialism? I asked the question to Alexis Wawanoloath, an Aboriginal lawyer of Abenaquise origin and former deputy of the Parti Québécois, who defines himself as “not a royalist”.

The short answer: “It depends. The long answer: we could imagine a change of regime where the First Peoples would no longer be “subjects” (in the very colonial sense of the term) of federal jurisdiction, but federal actors in their own right, as are Canada and the provinces. It would be very complex to develop. But also a carrier.

In the meantime, Wawanoloath understands very well the “strategy” of Aboriginal leaders who use a royal visit as an opportunity to “enforce the treaties” and “educate, to the government and her Majesty”, while hoping “to get out of this one day, as part of a new agreement”.

Recall that in 1969, the young Jean Chrétien had presented a white paper to naively abolish the Indian Act, in a way that would have forced the political assimilation of First Nations. The mobilization to push him back has been historic. If we sought to abolish the monarchy without thinking or without even really knowing the historical and modern treaties and the legal importance of the honor of the Crown, there would also be material to be planted… royally.

Nicolas: Mode survie

Realism:

…Remarquez, je ne cherche pas ici à encenser ou à critiquer les limites du phénomène, je cherche plutôt à le comprendre. Visiblement, les Canadiens rejoignent maintenant les Américains, les Français et les Allemands parmi les peuples qui ont, dans la dernière année, appréhendé les options politiques qu’on leur présente à partir de leur instinct de survie.

Je ne vois pas comment analyser autrement l’effondrement des appuis néodémocrates, alors que les libéraux se repositionnent vers la droite, ou les difficultés du Bloc québécois devant un leader libéral dont le français reste parfois laborieux. Il ne s’agit pas ici d’un amour particulier pour Mark Carney, mais d’un mouvement ABC (Anything But Conservative, n’importe qui sauf les conservateurs) qui n’a pas de leader, pas d’organisation, qui ne dit pas son nom, mais qui semble d’une efficacité historique pour centraliser les intentions de vote… j’allais dire progressistes, mais entendons-nous pour « non conservatrices », au pays.

Même lorsque Poilievre ne parle pas de Trump et se drape du drapeau canadien, certains des thèmes que les conservateurs choisissent d’évoquer, du fentanyl aux wokes en passant par le « il n’y a que deux genres », rappellent nécessairement les discours de Trump. Et si ce ne sont pas les thèmes, alors il y a la manière hyperpartisane, abrasive envers les adversaires, ou encore contrôlante envers les journalistes, qui évoque nécessairement Donald Trump pour une partie de l’électorat canadien. Une partie de la peur populaire de Trump se déploie en peur d’un gouvernement de Pierre Poilievre. Le mouvement ABC se nourrit d’une inquiétude plus existentielle qu’à l’habitude.

Ce qu’il faut comprendre du mode survie, c’est qu’il permet… de survivre. Un modèle classique en psychologie (qui a ses limites, comme tous les modèles) est celui de la pyramide des besoins de Maslow. Tout à la base de la pyramide, il y a les besoins physiologiques (faim, soif, sommeil), puis ceux de sécurité (l’accès à un environnement stable et prévisible, sans crise à appréhender). Ensuite vient l’appartenance (le sentiment de faire partie d’un groupe), l’estime de soi (la confiance, le respect, la reconnaissance) et l’auto-actualisation (l’accès à la liberté et à l’espace créatif pour devenir la meilleure version de soi-même).

Sans établir un lien trop direct entre les besoins individuels et les dynamiques sociétales, on peut constater qu’un électorat qui opte pour la survie aura tendance à agir en fonction de ses besoins de base (le coût de l’épicerie, la capacité à se loger) et de son besoin de sécurité et de stabilité malgré la multiplication des crises. Lorsque Jagmeet Singh interpelle les électeurs progressistes en fonction de leurs valeurs communes ou qu’Yves-François Blanchet parle du refus de Mark Carney de participer au Face-à-Face de TVA comme d’un manque de respect envers les Québécois, ils font appel à des notions qui se trouvent plus loin dans la liste de priorités des gens. Certainement trop loin pour des gens qui cherchent à survivre.

Même les questionnements éthiques soulevés par certains éléments de la carrière de Mark Carney dans le milieu des affaires n’arrivent pas vraiment à retenir de manière significative l’attention des gens. Donald Trump veut détruire l’économie canadienne, la déstabilisation géopolitique s’accélère : une bonne partie de la population n’a pas accès à l’espace mental dont elle dispose habituellement pour ce genre d’actualité.

Autant s’aligner sur la survie permet parfois une forme de recentrage sur ce qui est le plus important dans nos vies, et nous permet d’apprécier sous un œil nouveau une partie de notre quotidien que l’on tenait pour acquise, autant cette stratégie annonce déjà une forme de rétrécissement de l’espace de délibération démocratique.

Personne n’est au mieux avec la stratégie de la survie. Il n’est pas question d’épanouissement, mais de faire des choix pour éviter le pire. Les critiques inefficaces, ou plutôt l’absence d’espace cognitif pour les critiques envers Mark Carney, m’apparaissent comme un symptôme d’un Canada qui s’en remet à son instinct de survie.

Si « le pire » est évité, j’espère qu’on retrouvera la capacité à aspirer au meilleur. Après avoir « choisi ses conditions de résistance », il faut après tout ne pas oublier de résister.

Source: Mode survie

… Notice, I am not trying here to praise or criticize the limits of the phenomenon, I am rather trying to understand it. Apparently, Canadians are now joining the Americans, the French and the Germans among the peoples who, in the last year, have apprehended the political options presented to them from their survival instinct.

I do not see how else to analyze the collapse of New Democratic support, while the Liberals are repositioning themselves to the right, or the difficulties of the Bloc Québécois in front of a liberal leader whose French sometimes remains laborious. This is not a particular love for Mark Carney, but an ABC (Anything But Conservative) movement that has no leader, no organization, that does not say its name, but which seems to be historically effective in centralizing voting intentions… I was going to say progressive, but let’s mean “non-conservative”, in the country.

Even when Poilievre does not talk about Trump and drapes himself with the Canadian flag, some of the themes that conservatives choose to evoke, from fentanyl to wokes to “there are only two genders”, necessarily recall Trump’s speeches. And if these are not the themes, then there is the hyperpartisan way, abrasive towards opponents, or controlling towards journalists, which necessarily evokes Donald Trump for part of the Canadian electorate. Part of Trump’s popular fear is unfolding in fear of a Pierre Poilievre government. The ABC movement feeds on a more existential concern than usual.

What must be understood about the survival mode is that it allows… to survive. A classic model in psychology (which has its limits, like all models) is that of Maslow’s pyramid of needs. At the very base of the pyramid, there are physiological needs (hunger, thirst, sleep), then those of security (access to a stable and predictable environment, without crisis to apprehend). Then comes belonging (the feeling of being part of a group), self-esteem (trust, respect, recognition) and self-actualization (access to freedom and creative space to become the best version of oneself).

Without establishing too direct a link between individual needs and societal dynamics, we can see that an electorate that opts for survival will tend to act according to its basic needs (the cost of groceries, the ability to house) and its need for security and stability despite the multiplication of crises. When Jagmeet Singh challenges progressive voters based on their common values or Yves-François Blanchet speaks of Mark Carney’s refusal to participate in the TVA Face-to-Face as a lack of respect for Quebecers, they use concepts that are further in the people’s list of priorities. Certainly too far for people looking to survive.

Even the ethical questions raised by some elements of Mark Carney’s career in the business world do not really manage to hold people’s attention in a significant way. Donald Trump wants to destroy the Canadian economy, geopolitical destabilization is accelerating: a good part of the population does not have access to the mental space it usually has for this kind of news.

As much as aligning ourselves with survival sometimes allows a form of refocusing on what is most important in our lives, and allows us to appreciate with a new eye a part of our daily life that we took for granted, this strategy already announces a form of narrowing of the space of democratic deliberation.

No one is at their best with the strategy of survival. It is not a question of fulfillment, but of making choices to avoid the worst. Ineffective criticism, or rather the lack of cognitive space for criticism of Mark Carney, appear to me to be a symptom of a Canada that relies on its survival instinct.

If “the worst” is avoided, I hope that we will regain the ability to aspire to the best. After “choosing your conditions of resistance”, you must after all not forget to resist.

Nicolas | Victoire antiwoke

A reminder but yes, there have been excesses:

…En toute transparence, un sentiment de colère m’habite alors que je parcours et reproduis ici ces mots. Une colère saine, que je travaille à exprimer sainement. C’était écrit dans le ciel que l’obsession pour les wokes et le wokisme manufacturés de toutes pièces par Fox News et les autres grands médias de la droite républicaine visait le rétrécissement des libertés d’expression, d’association et universitaire. Les campus ont été des lieux cruciaux dans les luttes pour les droits de la personne dans l’histoire américaine : s’attaquer à l’université, c’était autoriser un recul des droits, et vice versa.

Je trouve lourd qu’il soit même nécessaire de rappeler que le wokisme est la clé d’une guerre culturelle inventée par la droite républicaine pour servir ses intérêts, et que c’est à partir du combat contre le danger woke — renommé parfois EDI de manière à peu près interchangeable — qu’on assoie présentement cette attaque contre la raison, la science, le langage et des pans entiers de la population.

Certains auront de la difficulté à admettre qu’en alimentant ces chasses aux wokes, ils sont tombés dans un piège extrêmement grossier dont on voit maintenant le résultat. Je crois que, derrière cette colère, il y a surtout une tristesse, une forme de deuil. Une déception aussi.

Marginalisé. Marijuana. Minorités. Multiculturel. Noir. Non binaire. Obésité. Opioïdes. Oppression. Orientation. Polarisation. Politique. Pollution. Personne enceinte. Populations clés. Préférences sexuelles. Préjugés. Privilège. Promouvoir. Pronoms. Prostituées. Qualité environnementale.

Si j’établis l’obsession pour les wokes comme le début de la fin des haricots, c’est parce que je citais Hannah Arendt la semaine dernière, et je vais me répéter : « La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et des plus révélateurs d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

Et que le mot « woke », à la base, ne signifie qu’une sensibilité pour la justice sociale et un engagement actif dans la lutte contre la discrimination et les inégalités.

En écrivant semaine après semaine de manière négative à partir de ce concept, des chroniqueurs ont contribué à associer le souci des personnes vulnérables au ridicule, voire au danger ou au mal. On a stigmatisé l’empathie — sans prévoir que ça allait finir par revenir au nez d’à peu près tout le monde. Parce qu’on a tous des éléments de vulnérabilité en nous, d’une manière ou d’une autre.

C’était ça, le piège.

Des personnalités médiatiques américaines, européennes, canadiennes et québécoises ont passé une partie de la dernière décennie à cibler des personnes, principalement des jeunes, qui exprimaient des préoccupations pour le bien commun à partir de profondes réserves d’empathie, déclenchant souvent à leur égard une pluie de messages haineux qui a contribué à les faire taire. Il y avait bien sûr parfois des maladresses dans la manière de s’exprimer, maladresses qui ont servi de justificatif à cette dureté. Mais le traitement médiatique a tellement été dur envers les jeunes empathiques qui s’exprimaient de manière parfois maladroite dans l’espace public qu’il n’y a pratiquement plus de jeunes empathiques qui osent s’exprimer dans l’espace public. Problème réglé, je suppose ?

Race. Racisme. Rougeole. Santé mentale. Science climatique. Ségrégation. Sexe. Sexualité. Socioculturel. Socio-économique. Sous-représentés. Sous-représentation. Sous-estimés. Stéréotypes. Sujets à enquête fédérale. Sujets qui ont récemment reçu l’attention du Congrès. Sujets qui ont reçu une grande attention médiatique.

Il y a quelque chose d’obscène dans le silence des gens qui ont fait leur pain et leur beurre avec la « liberté d’expression » et l’antiwokisme à Fox News ces dernières années, face à cette censure — cette vraie censure —, c’est-à-dire ce bannissement de mots par legouvernement de manière à limiter la distribution des ressources. Mais une fois la colère, la tristesse et la déception exprimées, je retrouve accès à mes instincts plus généreux, voire optimistes, sinon sereins, dans l’interprétation de ce silence. Je me dis — j’espère — que certains ont entamé une réflexion sur la machine infernale dans laquelle ils ont mis le doigt.

Systémique. Trans. Transgenre. Traumatisme. Traumatique. Vaccins. Victimes. Violence fondée sur le genre. Vulnérable.

Au fond, la seule question qui importe vraiment, c’est : qu’est-ce qu’on est en train d’apprendre de tout cela ?

Source: Chronique | Victoire antiwoke

Nicolas | Reconnaître la Palestine

Missing, unfortunately, a first point regarding the violence and brutality of Hamas on October 7 and following treatment of hostages. Not to excuse Israeli excesses but important not to ignore those of Hamas. Always find it perplexing that some on the left verge on tolerating Hamas despite its religious and political fundamentalism:

« Ce n’est pas nous qui libérons la Palestine. C’est la Palestine qui nous libère. » Je traduis ici librement une formule qui circule abondamment sur les médias sociaux depuis octobre 2023. L’idée peut être comprise et déclinée sous mille et une formes. Voici quelques exemples de ce que j’en comprends, personnellement, en février 2025.

1. Sur la violence. Celles et ceux qui ont vu pratiquement en direct sur les médias sociaux les images des hommes, femmes et enfants palestiniens morts, démembrés, déchiquetés par des bombes principalement américaines ont compris le niveau de violence dont non seulement Israël, mais les États-Unis d’Amérique — et leurs alliés — sont capables. Ces images rendent inadmissible la dichotomie hollywoodienne selon laquelle l’ordre mondial serait nettement divisé entre les barbares sanguinaires d’un côté et les humanistes occidentaux de l’autre. En particulier pour la jeune génération, ces images ont non seulement suscité l’horreur, mais aussi provoqué une grande réflexion politique.

2. Sur la solidarité. Il y a eu et il continue d’y avoir un grand écart entre les images brutes d’une violence inouïe que les Palestiniens eux-mêmes rendent accessibles sur les médias sociaux et les sujets et angles priorisés par les grands médias européens et nord-américains. Devant cet écart, plusieurs se sont demandé : quels sont les autres massacres de populations civiles auxquels les médias traditionnels ne font pas attention ?

C’est ainsi que TikTok et, dans une moindre mesure, Instagram sont devenus des lieux d’éducation populaire sur les crises au Soudan et au Congo, où l’insécurité, la faim et la violence touchent des millions de personnes. L’accès facile aux images d’un peuple qui se meurt dans l’indifférence des grandes puissances a nourri une volonté d’apprendre sur l’autre peuple, et l’autre peuple encore. C’est là un mouvement de prise de conscience planétaire dont bien des médias devinent à peine l’existence.

3. Sur la liberté de presse. La semaine dernière, un rapport spécial du Committee to Protect Journalists a annoncé que l’année 2024 avait été la plus meurtrière pour les journalistes depuis la fondation de l’organisme en 1981. Ce sont 124 journalistes qui ont été tués dans le monde l’an dernier, dont 85 par Israël (82 à Gaza et 3 au Liban). Mais pour comprendre le rôle du conflit dans les attaques à la liberté de presse, il faudrait aussi parler des salles de nouvelles bombardées à Gaza ou fermées de force en Cisjordanie. Et ce, insistons, alors que Nétanyahou bénéficie d’un appui inconditionnel des Américains.

Alors que Donald Trump s’en prend à la liberté de presse à la Maison-Blanche, garder en tête la Palestine nous fait voir que les États-Unis, même sous les démocrates,permettaient déjà une attaque sans précédent contre le travail des journalistes sans qu’il y ait de dénonciation des principales associations de journalistes américaines — ni canadiennes d’ailleurs. Encore aujourd’hui, alors qu’il y a supposément un cessez-le-feu à Gaza, on a normalisé l’idée que les journalistes occidentaux n’ont pas accès au territoire. Peu de résistants ont encore la force de réclamer la réouverture d’un passage.

Avec tout ce qui se passe depuis le 20 janvier, on voit à quel point se battre pour la liberté de presse en Palestine, c’était se battre pour la liberté de presse tout court. Endiguer le virus de l’autoritarisme en périphérie de l’empire américain aurait certainement contribué à ce qu’il ne puisse en atteindre le cœur.

4. Sur le droit international.En janvier 2024, la Cour internationale de justice a trouvé qu’il était « plausible » qu’Israël ait commis des actes de génocide à Gaza. Elle a demandé qu’un ensemble de mesures soit pris pour diminuer ce « risque » pendant qu’elle continue d’étudier la question. Puisque les bombes qui tombent sur Gaza sont surtout américaines, la situation en Palestine a soulevé la question plus large : de quoi les États-Unis se croient-ils permis ?

Depuis janvier 2024, la situation humanitaire et politique de Gaza s’est détériorée. Donald Trump met la pression sur les pays arabes voisins pour évacuer la population palestinienne sans droit de retour — ce qui correspond à la définition du nettoyage ethnique.

Surprise, surprise : le gouvernement Trump se permet aussi de négocier le sort de l’Ukraine avec la Russie en marginalisant l’Ukraine même — voire toute l’Europe — de la table de négociation. Et ce, tout en menaçant la souveraineté nationale du Danemark, du Canada et de Panama. Alors, de quoi les États-Unis se croient-ils permis ? Pas mal tout. Et comment ont-ils renforcé cette conviction ?

En fin de compte, défendre le droit à l’autodétermination du peuple palestinien, c’était défendre le droit à l’autodétermination de tous les peuples. Ça l’est toujours. Il est encore temps pour le Canada et la poignée de pays du G20 qui n’ont pas reconnu l’existence de l’État palestinien d’enfin changer leur vote aux Nations unies. Vu les menaces qui pèsent sur Gaza comme sur le droit international en général, cette reconnaissance tomberait à pic pour la protection des Palestiniens… et de nous tous. Une chose est sûre : on serait certains de se dissocier de Trump et de son impérialisme.

Vous remarquerez que, dans ce texte, j’ai peu parlé concrètement des Palestiniens mêmes. C’est-à-dire comme humains qui vivent leur humanité comme nous tous, tant bien que mal, dans le meilleur et le pire, dans l’imperfection, bien sûr — et pour qui les droits de la personne devraient exister de manière inaliénable et inconditionnelle, comme pour nous tous. La Palestine, c’est bien sûr des gens, mais aussi — et c’est ce que j’ai tenté de démontrer ici —, vu le contexte politique, elle est devenue depuis longtemps une idée.

Et le problème avec les idées, c’est qu’elles ne meurent pas. Elles circulent. Et transforment notre manière de voir le monde. Malgré Biden. Malgré Trump. Donc, vous vous imaginez : certainement aussi malgré l’ingérence politique de Pascale Déry dans la liberté d’enseignement.

Source: Chronique | Reconnaître la Palestine

ICYMI: Nicolas | L’autoritarisme qui épuise

A lire:

Vendredi dernier, Gabor Maté, médecin canadien de renom et expert de l’impact du traumatisme sur la santé, a publié une lettre ouverte fascinante dans The Guardian : « Nous avons tous un nazi en nous. Nous devons comprendre les racines psychologiques de l’autoritarisme. » L’auteur de plusieurs succès de librairie internationaux est aussi un survivant de l’Holocauste : son titre retient l’attention.

Le texte est un condensé d’un des chapitres de son plus récent essai, The Myth of Normal: Trauma, Illness and Healing in a Toxic Culture. La lettre ouverte comme le chapitre nous offrent une comparaison des traits psychologiques de Donald Trump et d’Adolf Hitler. Maté nous parle de leur propension au mensonge, leur méfiance proche de la paranoïa, leur opportunisme crasse, leur penchant pour la cruauté, leur mégalomanie, leur impulsivité sans borne et leur mépris pour la faiblesse.

Ce qui est intéressant, c’est qu’au-delà de l’opinion, on s’appuie sur les dernières études en santé mentale pour voir dans ces traits les signes caractéristiques d’une enfance marquée par le trauma.

En s’appuyant sur l’expertise de plusieurs collègues, Gabor Maté nous apprend notamment que plus un enfant aura été exposé à un style parental autoritaire et punitif, plus il sera prompt à soutenir des options politiques autoritaristes et violentes une fois adulte. Particulièrement s’il n’est jamais passé par une psychothérapie — et s’il est un homme.

L’auteur nous indique aussi que l’amygdale, soit la région du cerveau responsable de la peur, a tendance à être plus grosse et plus active chez les gens qui sont plus à droite, qui sont attirés par des figures autoritaires « fortes » et qui affichent une méfiance marquée pour les étrangers et la différence. Et, bien sûr, le développement du cerveau est influencé par le contexte dans lequel un enfant évolue.

Si je peux résumer dans mes mots : un enfant qui a été méprisé et ridiculisé, voire violenté pour sa « faiblesse » et son besoin de protection, aura tendance, à moins d’une guérison, à se transformer en adulte qui méprise la vulnérabilité — la sienne et celle des autres — et à se protéger de toute forme d’humiliation future en devenant lui-même l’intimidateur en chef, ou en gravitant autour de leaders qui opèrent avec une vision du monde similaire.

Ce plongeon dans les écrits de Gabor Maté m’a aidée à écouter le débat présidentiel américain de mardi avec une attention particulièrement… « clinique ». Parce des notions de neurosciences peuvent certes nous aider à comprendre Donald Trump, son admiration pour des figures autoritaires comme Viktor Orbán ou Vladimir Poutine ainsi que son attrait pour sa base. Elles peuvent aussi nous donner des pistes pour mieux saisir ce qui se passe en nous-mêmes lorsque nous l’écoutons. Le mot-clé, ici, c’est une sensation d’épuisement.

Nous sommes plusieurs ces temps-ci à évoquer la « loi de Brandolini », soit l’idée qu’il est bien plus énergivore de réfuter des sottises que d’en débiter. Trump ment pratiquement par automatisme : il invente une réalité dont il est le héros, au fur et à mesure, pour éviter de faire face au réel. Répondre à ses mensonges suscite à la fois un épuisement, un dégoût, mais aussi une fascination — un mélange d’émotions qu’on pouvait d’ailleurs lire sur le visage de Kamala Harris mardi. Raconter que des immigrants dévorent les animaux de compagnie des Américains, par exemple : vraiment, il faut le faire. Toute personne saine d’esprit prendra un moment pour se demander comment c’est possible. Cette stupéfaction nous tirera de l’énergie.

L’univers de paranoïa dans lequel nous plonge le trumpisme, ainsi que les droites autoritaires de manière plus générale, est tout aussi énergivore. Si l’on croit fondamentalement que toute « faiblesse » est à refouler, mépriser, écraser et éliminer, on ne viendra jamais à bout de l’ennemi, puisque le monde ne cessera jamais de produire de la vulnérabilité et de la différence.

C’est une vision du monde qui explique le mépris des femmes — associées dans l’imaginaire à la sensibilité — et de leurs droits fondamentaux. Et on le sait, la suprématie blanche a aussi profondément marqué l’Amérique : si l’on tient à imaginer la majorité de l’humanité comme barbare, « sauvage », on se sent nécessairement constamment en danger, assiégé par la figure de l’étranger, de l’immigrant, du racisé.

Dans le mode de pensée autoritariste, on croit sincèrement qu’un leader « fort », c’est-à-dire violent envers un Autre qu’on imagine capable de ne comprendre que la violence punitive, est notre seul rempart contre le chaos et l’insécurité. On a là affaire à une lointaine descendance de la pensée politique de l’influent philosophe Thomas Hobbes, qui imaginait comme d’autres avant lui que « l’homme est un loup pour l’homme » dans « l’état de nature ». C’est un univers psychologique qui est profondément dangereux pour ceux qui en font les frais, mais aussi angoissant pour ceux qui y adhèrent.

On aura tellement dit de choses sur Donald Trump depuis 2016. Mais je crois qu’on sous-estime encore comment son existence publique agit comme un vortex énergivore de classe mondiale. Nous sommes nombreux à avoir côtoyé dans nos vies personnelles des personnes blessées, restées émotionnellement immatures, et qui ne guérissent pas. Dans les cas extrêmes, elles deviennent des trous noirs d’attention qui absorbent les forces vitales de leur environnement et qui nous enferment dans la gestion de leur volatilité. Mais lorsque ce type de profil est celui de l’un des hommes les plus puissants du monde, c’est la planète qui risque de voir son niveau d’échanges rabaissé à celui de ce tyran et de ses sautes d’humeur.

Mardi soir, 90 minutes de télévision nous ont réexposés à un homme qui affiche une peur morbide de grands pans du réel, et qui se défend en niant le réel par le mensonge ou en promettant d’écraser le réel par la violence politique. Si 90 minutes suffisent à générer un profond sentiment d’épuisement, je n’ose pas imaginer quatre autres.

Source:  Chronique | L’autoritarisme qui épuise

Le Devoir Éditorial | De droit et de dignité et Nicolas | Terrains propices

Starting with Le Devoir’s measured response to the UN special rapporteurs report on “contemporary forms of slavery:”

Un rapporteur spécial de l’ONU persiste et signe dans sa description du Programme des travailleurs étrangers temporaires du Canada. Il s’agit là d’une mesure qui « alimente les formes contemporaines d’esclavage ». Le constat est brutal, bien qu’il soit en droite ligne avec les premières observations formulées il y a près d’un an par le rapporteur, Tomoya Obokata. Reste à savoir ce que les gouvernements fédéral et provinciaux sont prêts à faire pour corriger le « déséquilibre de pouvoir » entre les travailleurs temporaires et leurs employeurs.

Le rapporteur des Nations unies souligne de nombreux facteurs de risques dans le programme fédéral, géré en partenariat avec les provinces, en vertu duquel les employeurs font venir de la main-d’oeuvre bon marché, en majorité dans le secteur agricole au temps des récoltes. Celles-ci prennent les allures d’une corvée peu inspirante pour les populations locales dans un contexte de pénurie de main-d’oeuvre et de transformation du marché de l’emploi vers une économie du savoir. Nous pouvons en dire autant pour d’autres secteurs névralgiques pour notre confort ou nos habitudes de consommation au rabais, tels que la transformation des aliments, l’aide en cuisine, les soins aux aînés. Sans les travailleurs étrangers temporaires, bien des chaînes de production seraient enrayées.

Les inquiétudes du rapporteur de l’ONU portent sur la grande précarité dans laquelle se retrouvent les travailleurs étrangers puisqu’ils séjournent au Canada sur la base d’un permis « fermé » les liant à un employeur exclusif. Si les conditions de travail et d’hébergement ne remplissent pas leurs attentes ou le minimum de la décence, il leur est presque impossible de dénicher un autre boulot, au risque d’être expulsés. Cette situation de dépendance est la mère de tous les abus potentiels relevés par le rapporteur spécial : maltraitance, retenues salariales, horaires excessifs, carences dans la sécurité, l’alimentation et l’hébergement, voire des violences physiques ou sexuelles dans les pires cas.

L’enjeu, qui déborde les frontières du Québec, demeure relativement contenu. Le rapporteur spécial constate avec satisfaction que la majorité des employeurs (94 %) respectent les règles et agissent de bonne foi à l’égard de leurs travailleurs étrangers temporaires. Dans les dernières années, les employeurs et les gouvernements ont multiplié les initiatives pour protéger les droits de cette main-d’oeuvre vulnérable et lui garantir l’accès aux soins de santé.

Il n’en demeure pas moins que le processus d’inspection est pour le moins incomplet. Selon les données du gouvernement fédéral, près de sept inspections sur dix ont été menées en ligne en 2023 et 2024. Moins d’une inspection sur dix a été menée de manière impromptue. Par ailleurs, les freins dans l’accès aux soins de santé, aux conseils syndicaux et à des sites d’hébergement appropriés demeurent d’importantes sources de préoccupation.

Le rapporteur de l’ONU ne s’y trompe pas. La situation décrite dans son rapport est conforme à de nombreux reportages d’enquête, entre autres dans Le Devoir, et aux observations des groupes communautaires qui viennent en aide aux travailleurs temporaires étrangers.

Une des solutions évoquées dans le débat public, soit accorder des permis « ouverts » ou sectoriels aux travailleurs étrangers (des permis qui ne sont pas reliés à un employeur en particulier), ne va pas assez loin aux yeux du rapporteur spécial. Tomoya Obokata suggère plutôt de faciliter le passage vers la résidence permanente, afin de mettre un terme à la « précarité structurelle » de cette main-d’oeuvre particulière. Cela marquerait la fin des permis fermés ou même ouverts.

Le rapporteur spécial justifie son approche en soulignant la contradiction entre le caractère théoriquement temporaire des emplois et le caractère permanent de la demande de main-d’oeuvre. Les programmes de travailleurs étrangers temporaires ont par ailleurs dépassé le cap de la cinquantaine, une autre preuve de leur apport indispensable au marché du travail. Seulement, rien n’indique qu’une accélération du processus menant à la résidence permanente produirait les effets escomptés, autant pour combler les besoins temporaires de main-d’oeuvre que pour assurer un traitement respectueux des droits et de la dignité des travailleurs. Sans compter qu’il s’agit d’un enjeu explosif par les temps qui courent dans les relations intergouvernementales.

Les questions de droit et de dignité devraient tout de même inciter les gouvernements à en faire plus en prévention, en inspection et en sanctions pour les employeurs fautifs, et à sevrer les employeurs des permis fermés là où ils sont encore en vogue. Nous ne pouvons fermer les yeux sur une situation indigne d’un État qui a l’habitude de se contempler dans le miroir de la réussite en matière de respect des droits et libertés fondamentaux. L’esclavage contemporain ne devrait pas faire partie des préoccupations des instances de l’ONU lorsqu’il est question d’ausculter nos pratiques à l’égard des ressortissants précaires et vulnérables.

Translation (Mac)

A UN special rapporteur persists and signs in his description of the Canada Temporary Foreign Worker Program. This is a measure that “feeds contemporary forms of slavery”. The observation is brutal, although it is in line with the first observations made almost a year ago by the rapporteur, Tomoya Obokata. It remains to be seen what the federal and provincial governments are ready to do to correct the “power imbalance” between temporary workers and their employers.

The United Nations rapporteur highlights many risk factors in the federal program, managed in partnership with the provinces, under which employers bring in cheap labor, mostly in the agricultural sector at harvest time. These take on the appearance of an uninspiring chore for local populations in a context of labour shortage and transformation of the job market towards a knowledge economy. We can say the same for other neural sectors for our comfort or discounted consumption habits, such as food processing, kitchen help, care for seniors. Without temporary foreign workers, many production lines would be stopped.

The UN rapporteur’s concerns relate to the great precariousness in which foreign workers find themselves since they stay in Canada on the basis of a “closed” permit linking them to an exclusive employer. If the working and accommodation conditions do not meet their expectations or the minimum of decency, it is almost impossible for them to find another job, at the risk of being expelled. This situation of dependence is the mother of all the potential abuses noted by the special rapporteur: abuse, wage deductions, excessive hours, deficiencies in safety, food and accommodation, or even physical or sexual violence in the worst cases.

The issue, which goes beyond the borders of Quebec, remains relatively contained. The special rapporteur notes with satisfaction that the majority of employers (94%) respect the rules and act in good faith towards their temporary foreign workers. In recent years, employers and governments have multiplied initiatives to protect the rights of this vulnerable workforce and guarantee them access to health care.

The fact remains that the inspection process is incomplete to say the least. According to federal government data, nearly seven out of ten inspections were conducted online in 2023 and 2024. Less than one in ten inspections was conducted impromptuly. In addition, barriers to access to health care, trade union councils and appropriate accommodation sites remain important sources of concern.

The UN rapporteur is not mistaken. The situation described in his report is consistent with many investigative reports, including in Le Devoir, and the observations of community groups that help foreign temporary workers.

One of the solutions mentioned in the public debate, namely to grant “open” or sectoral permits to foreign workers (permits that are not linked to a particular employer), does not go far enough in the eyes of the special rapporteur. Rather, Tomoya Obokata suggests facilitating the transition to permanent residence, in order to put an end to the “structural precariousness” of this particular workforce. This would mark the end of closed or even open permits.

The special rapporteur justifies his approach by highlighting the contradiction between the theoretically temporary nature of jobs and the permanent nature of the demand for labour. Temporary foreign worker programs have also exceeded the fifties, another proof of their essential contribution to the labour market. Only, there is no indication that an acceleration of the process leading to permanent residence would produce the desired effects, both to meet the temporary needs of the workforce and to ensure treatment respectful of the rights and dignity of workers. Not to mention that this is an explosive issue in the current times in intergovernmental relations.

Issues of law and dignity should still encourage governments to do more in prevention, inspection and sanctions for at fault employers, and to wean employers from closed permits where they are still in vogue. We cannot close our eyes to a situation unworthy of a state that is used to contemplating itself in the mirror of success in respect for fundamental rights and freedoms. Contemporary slavery should not be one of the concerns of UN authorities when it comes to ausculting our practices towards precarious and vulnerable nationals.

Source: Éditorial | De droit et de dignité

Émilie Nicolas on the limits of reporting abuse:

T’as juste à porter plainte. C’était le titre du documentaire de Léa Clermont-Dion sur le parcours des victimes d’agressions sexuelles au sein du système de justice. Ça pourrait tout aussi bien être le titre d’un autre documentaire, qui porterait plutôt sur les travailleurs étrangers temporaires qui voudraient dénoncer le mauvais traitement d’un employeur.

Les victimes d’agressions sexuelles et les travailleurs temporaires étrangers maltraités correspondent bien sûr à deux groupes différents, vivant des réalités sociales et politiques qui leur sont propres. Le rapprochement que je fais ici, c’est que dans un cas comme dans l’autre, nous avons affaire à des situations où, en théorie, sur papier, tout le monde a des droits ; mais où, en pratique, s’en prévaloir est extrêmement complexe. Partout dans la société, lorsqu’on a affaire à des systèmes où tout va bien jusqu’à preuve du contraire, et où c’est à une personne socialement précaire de faire la démonstration du contraire, on s’expose à des risques élevés de violence et d’injustice systémiques.

Le titre T’as juste à porter plainte m’est revenu en tête cette semaine alors que je prenais connaissance du rapport final du rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines d’esclavage, y compris leurs causes et leurs conséquences, à la suite de sa visite au Canada. Les conclusions de Tomoya Obokata sont claires : les programmes des travailleurs étrangers temporaires du Canada sont un terrain propice aux formes contemporaines d’esclavage. Lorsqu’une une déclaration aussi choc est lancée par l’ONU, il est important de chercher à la comprendre. Soulignons deux principaux éléments :

1. Le rapporteur spécial dénonce un régime déficient d’inspection du travail. « De manière générale, les inspections sont menées après le dépôt d’une plainte, explique Obokata, et certains lieux de travail où des abus commis peuvent échapper à toute inspection. » Mais le problème va plus loin : 69 % des inspections sont menées de manière virtuelle, et seulement 9 % des inspections sont exécutées sans que l’employeur ait été prévenu. En bref, t’as juste à porter plainte, sans quoi il n’y a pas vraiment en place de système qui permet de prévenir et d’intervenir en cas d’abus. Et même si tu portes plainte, la manière dont la plainte sera traitée sera très probablement tout à l’avantage de l’employeur.

2. Si porter plainte est vain, t’as juste à changer d’emploi, pourrait-on dire. Sauf que là aussi, la réalité est plus complexe. Le système de permis de travail rattaché à un employeur est dénoncé depuis des années, mais il subsiste. Si un travailleur peut être menacé d’expulsion vers son pays d’origine par un employeur, on crée nécessairement un climat propice aux abus.

Bien sûr, il existe certains recours qui permettent de changer d’emploi même avec un permis dit « fermé ». Encore faut-il être capable de bien naviguer, avec ses délais de traitement, ses coûts, sa paperasse. Une personne peu scolarisée, qui maîtrise mal le français, qui connaît peu ses droits ou qui n’a simplement pas les ressources pour faire face au système est plus à risque d’être intimidée par un employeur abusif. C’est beaucoup ça, la fonction publique canadienne, lorsqu’on est dans le pays avec un statut temporaire : lorsque nos droits ne sont accessibles qu’après avoir passé par des étapes bureaucratiques dignes des Douze travaux d’Astérix, nos droits restent théoriques.

Pourquoi, donc, le rapporteur de l’ONU parle de « terrain propice aux formes contemporaines d’esclavage » ? Imaginons une travailleuse domestique qui connaît mal le système canadien et qui vit du harcèlement ou même d’autres formes de violence sexuelle de la part de son employeur, lequel la menace de déportation. Cette femme a une famille qui dépend financièrement d’elle dans son pays d’origine. T’as juste à porter plainte, t’as juste à changer d’emploi. C’est plus facilement dit que fait. Un travailleur agricole qui serait mal logé ou mal nourri par son employeur peut se retrouver dans un terrain tout aussi « propice » aux sérieux dérapages, pour reprendre les mots du rapport de l’ONU.

La situation n’est pas nouvelle, et des organismes de défense de droit dénoncent le problème année après année. Si bien que le gouvernement fédéral envisage désormais différentes réformes à ses programmes. Alors que nous amorçons une année électorale, et que les libéraux sont au pouvoir depuis 2015, permettez-moi d’avancer que si Ottawa tenait tant que ça à ces réformes, elles seraient déjà en place.

De manière générale, parler de terrain propice à l’esclavage moderne au Canada en 2024 met en lumière la manière dont les systèmes d’exploitation se sont raffinés au fil des décennies. Dans un passé pas si lointain, et encore aujourd’hui dans bien d’autres pays dans le monde, on a affaire à des lois qui normalisent des formes de maltraitance. Ici, nous avons une Charte des droits et libertés de la personne, des codes du travail, un système de justice qui devraient, en théorie, protéger les gens. En pratique, ce sont les inégalités de pouvoir monstre entre les personnes qui rendent le droit inaccessible pour les uns et manipulable pour les autres.

Si ton droit de vivre au Canada dépend de la volonté d’un autre citoyen canadien, tu avances sur un « terrain propice à l’exploitation ». Si les institutions se lavent les mains de ta sécurité à moins que tu aies l’assurance et les ressources nécessaires à une dénonciation, les institutions n’existent pour ainsi dire pas pour toi.

La même logique s’applique à d’autres éléments de la société, dont la question des victimes de violence familiale. Lorsque les femmes dépendent financièrement de leur conjoint, les probabilités qu’elles portent plainte ou quittent leur foyer en cas d’abus diminuent radicalement. Structurellement parlant, les inégalités de statut et les inégalités économiques créent des problèmes d’accès à la justice. Tant que ces inégalités subsisteront, et même s’accroîtront dans certains cas, on se retrouvera avec des situations où l’exploitation — sous différentes formes — est tout à fait possible. Et ce, même dans un pays où, sur papier, les droits de la personne sont protégés.

Translation:

You just have to file a complaint. This was the title of Léa Clermont-Dion’s documentary on the journey of victims of sexual assault within the justice system. It could just as well be the title of another documentary, which would rather focus on temporary foreign workers who would like to denounce the mistreatment of an employer.

Victims of sexual assault and abused foreign temporary workers of course correspond to two different groups, living in their own social and political realities. The connection I make here is that in either case, we are dealing with situations where, in theory, on paper, everyone has rights; but where, in practice, taking advantage of them is extremely complex. Everywhere in society, when we are dealing with systems where everything goes well until proven otherwise, and where it is up to a socially precarious person to demonstrate the opposite, we expose ourselves to high risks of systemic violence and injustice.

The title You just have to file a complaint came back to my mind this week as I read the final report of the UN Special Rapporteur on contemporary forms of slavery, including their causes and consequences, following his visit to Canada. Tomoya Obokata’s conclusions are clear: Canada’s temporary foreign workers’ programs are a breeding ground for contemporary forms of slavery. When such a shocking declaration is launched by the UN, it is important to seek to understand it. Let’s highlight two main elements:

  1. The special rapporteur denounces a deficient labour inspection regime. “In general, inspections are carried out after the filing of a complaint,” explains Obokata, “and some workplaces where abuses committed can escape inspection. But the problem goes further: 69% of inspections are carried out virtually, and only 9% of inspections are carried out without the employer having been notified. In short, you just have to file a complaint, otherwise there is not really a system in place that allows you to prevent and intervene in the event of abuse. And even if you file a complaint, the way the complaint will be handled will most likely be to the advantage of the employer.
  2. If filing a complaint is vain, you just have to change jobs, we could say. Except that here too, the reality is more complex. The work permit system attached to an employer has been denounced for years, but it remains. If a worker can be threatened with expulsion to his country of origin by an employer, a climate conducive to abuse is necessarily created.

Of course, there are certain remedies that allow you to change jobs even with a so-called “closed” permit. It is still necessary to be able to navigate well, with its processing times, its costs, its paperwork. A person with little education, who has a poor command of French, who knows little about his rights or who simply does not have the resources to cope with the system is more at risk of being intimidated by an abusive employer. That’s a lot, the Canadian public service, when we are in the country with a temporary status: when our rights are only accessible after going through bureaucratic stages worthy of the Twelve Works of Asterix, our rights remain theoretical.

Why, then, does the UN rapporteur speak of “land conducive to contemporary forms of slavery”? Imagine a domestic worker who is not familiar with the Canadian system and who lives from harassment or even other forms of sexual violence from her employer, who threatens her with deportation. This woman has a family that is financially dependent on her in her country of origin. You just have to file a complaint, you just have to change jobs. It’s easier said than done. An agricultural worker who would be poorly housed or poorly fed by his employer may find himself in land just as “conduitive” to serious skids, to use the words of the UN report.

The situation is not new, and law defense organizations denounce the problem year after year. So the federal government is now considering various reforms to its programs. As we begin an election year, and the Liberals have been in power since 2015, let me say that if Ottawa cared so much about these reforms, they would already be in place.

In general, talking about the ground conducive to modern slavery in Canada in 2024 highlights how operating systems have been refined over the decades. In the not-so-distant past, and still today in many other countries around the world, we are dealing with laws that standardize forms of abuse. Here, we have a Charter of Human Rights and Freedoms, labor codes, a system of justice that should, in theory, protect people. In practice, it is the inequalities of monster power between people that make the law inaccessible for some and manipulable for others.

If your right to live in Canada depends on the will of another Canadian citizen, you are moving forward on a “land conducive to exploitation”. If institutions wash their hands of your safety unless you have the assurance and resources necessary for a denunciation, institutions do not exist for you.

The same logic applies to other elements of society, including the issue of victims of domestic violence. When women depend financially on their spouse, the likelihood of them filing a complaint or leaving their home in the event of abuse decreases radically. Structurally speaking, inequalities in status and economic inequalities create problems of access to justice. As long as these inequalities persist, and even increase in some cases, we will find ourselves with situations where exploitation – in different forms – is quite possible. And this, even in a country where, on paper, human rights are protected.

Source: Chronique | Terrains propices

Nicolas: Conservatismes dénationalisés

While I wouldn’t class J.K. Rowling the same as the “pyromanes” Elon Musk and Donald Trump, valid point on the convergence of the nationalist right wing across countries:

Il y a désormais 20 ans, l’été normalement très peu politique des gens de Québec était interrompu par une manifestation de 50 000 personnes se portant à la défense de CHOI Radio X et de son animateur vedette Jeff Fillion alors que la licence de la station était menacée par une décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, le CRTC. Les voitures de mon quartier étaient placardées d’autocollants où on pouvait lire : « Liberté ! Je crie ton nom partout ! »

Liberté de quoi ? Liberté, pour Jeff Fillion, d’insulter les femmes, les immigrants, les gais, les pauvres, les politiciens : bref, à peu près tout le monde. Du moins, c’était là le type de propos dits « controversés » qui avaient justifié la décision du CRTC.

En septembre 2004, une élection partielle dans mon comté, Vanier, a fait entrer à l’Assemblée nationale un nouveau député de l’Action démocratique du Québec (ADQ), Sylvain Légaré. Le chef de l’ADQ, Mario Dumont, avait vu dans la mobilisation locale une occasion politique en or et avait fait campagne en se portant à la défense de Radio X.

Cette page d’histoire locale illustre bien le contexte social et politique dans lequel a émergé ce qu’on a appelé la « crise des accommodements raisonnables ». L’été 2004 représente en quelque sorte une version bêta de l’alliance entre personnalités médiatiques populistes et politiciens populistes qui permet aux uns de normaliser leurs idées dans l’espace public et aux autres de faire des gains électoraux à court terme.

La recette testée cet été-là a été adaptée à l’échelle de la province dans les années qui ont suivi. D’un côté, des anecdotes médiatiques du type « les immigrants et les minorités exagèrent » ont trouvé leur courroie de relais à l’Assemblée nationale. De l’autre, le nouveau paradigme parlementaire a décuplé la proportion du débat public québécois qui divise la population sur la base des attitudes face à « l’identitaire ». À bien des égards, on vit toujours dans ce paradigme.

La métamorphose politique de ces années-là n’est toutefois pas unique au Québec. L’alliance entre médias de droite populiste et mouvements politiques conservateurs a aussi été cimentée par des hommes bien plus puissants, tels que Rupert Murdoch, propriétaire de la chaîne américaine Fox News comme de plusieurs médias du même acabit au Royaume-Uni et en Australie, et Vincent Bolloré, propriétaire de CNews et de plusieurs autres chaînes françaises. Ces hommes ont transformé non seulement les médias, mais aussi le champ des idées politiques acceptables et la manière de débattre dans leurs pays d’activité respectifs.

À bien des égards, la dynamique politique des années 2000, c’était le bon vieux temps. L’enfance du problème, en quelque sorte.

Ou du moins, c’est ce qui m’appert alors que je regarde comment des présupposés sur l’identité religieuse du suspect dans une affaire de meurtre servent de bougie d’allumage à une vague d’émeutes violentes portée par des mouvements d’extrême droite en Grande-Bretagne. Ou quand je vois comment la Russie, frustrée d’être exclue des Jeux olympiques, contribue à semer le doute sur l’identité de genre d’une boxeuse algérienne, Imane Khelif, de manière à faire s’entre-déchirer tout l’Internet occidental pris au piège dans ses « guerres culturelles ».

Je suis tentée de distribuer à J.K. Rowling, Elon Musk et Donald Trump les trois médailles d’une nouvelle discipline olympique : celle de l’ultrariche pyromane. Je laisse au jury le soin de terminer à qui revient l’or, l’argent et le bronze, mais de toute évidence, ces trois-là ont formé le peloton de tête cette semaine.

Je dis que les années 2000 m’apparaissent comme un temps plus doux, parce que dans l’affaire Khelif, nos populistes locaux se sont simplement fait les perroquets de nos champions internationaux ultrariches pyromanes. Depuis l’avènement des médias sociaux et la montée mondiale du populisme de droite, les dérapages qui empoisonnent nos débats d’idées sont de moins en moins désignables comme « nos » dérapages.

Du temps du code de vie d’Hérouxville, ça chauffait, certes, mais on se sentait un peu moins directement comme les pantins des milliardaires de la mondialisation en manque d’attention. On pouvait se battre contre les préjugés toxiques à armes tout de même plus égales lorsqu’on n’avait pas carrément les algorithmes de plateformes comme X contre nous.

En 2008, le rapport Bouchard-Taylor avait désigné, finalement, la « crise des accommodements raisonnables » comme une crise de perception alimentée par des anecdotes montées en épingles par certains médias d’ici. Ce que l’actualité de la semaine démontre, en quelque sorte, c’est que le carburant de nos crises de perception est plus que jamais complètement sorti des champs de compétence provinciaux.

La « bollorisation » des médias français influence directement les élites politiques et médiatiques québécoises admiratives de l’Hexagone. Les guerres culturelles de Fox News sont adaptées à la sauce canadienne par le mouvement conservateur de Pierre Poilievre. Par TikTok et YouTube, les masculinistes parlent aux jeunes de partout dans le monde. Et les propagandistes russes alimentent les complotistes occidentaux sur des plateformes où la vérification des faits a pour ainsi dire pris le bord. En fin de compte, la circulation des idées réactionnaires sur l’immigration, les minorités, les femmes et l’identité de genre s’est accélérée et internationalisée de manière phénoménale depuis 2008.

Entendons bien : les idées ont toujours circulé et circuleront toujours. Cela dit, des commissaires auraient bien du mal, en 2024, à pointer une origine précisément locale à nos « crises de perception » contemporaines sur les drag queens, les trans, les femmes trop masculines, les immigrants qui prennent trop de place, etc.

C’est là un grand paradoxe des nationalismes conservateurs contemporains. Tout en vantant la nation, ils s’appuient sur des discours qui ont de moins en moins de contenu spécifiquement national. De la France au Royaume-Uni, des États-Unis à l’Italie, de l’Espagne au Canada, les scénarios semblent de plus en plus interchangeables — et la « question de l’heure », hors de notre contrôle.

Source: Conservatismes dénationalisés

Nicolas: Décivilisation


Good piece:


« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Vietnam une tête coupée et un oeil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. »

Vous m’excuserez la longueur de la citation. C’est que cette phrase-monument contient en elle seule une thèse entière, un coup de poing à la face du monde qui a toujours le pouvoir de nous couper le souffle aujourd’hui. Aimé Césaire l’a publiée en 1955 en guise d’ouverture de son Discours sur le colonialisme.

1955, c’est cette année charnière qui marque la fin de la guerre d’Indochine et les débuts de la guerre d’Algérie, alors qu’une grande partie du monde se trouve toujours sous contrôle européen. On comprend le contexte, le temps d’où les mots de Césaire nous parviennent. On aurait souhaité qu’avec le passage des années, la thèse de l’écrivain s’empoussière, que le « progrès » en étouffe la flamme. Mais non.

En début de semaine, une foule a fait irruption au tribunal militaire de Beit Lid, en Israël, pour dénoncer l’arrestation de neuf soldats qui auraient torturé et violé un prisonnier palestinien. Plus précisément, les réservistes de l’armée font face à des accusations de sodomie aggravée, d’avoir causé des lésions corporelles dans des circonstances aggravées, d’avoir infligé des sévices dans des circonstances aggravées et d’avoir eu un comportement indigne d’un soldat.

À la suite de cette arrestation, des centaines de manifestants de l’extrême droite israélienne ont donc pris d’assaut la base militaire de Beit Lid, forçant des confrontations avec des soldats. La scène n’est pas sans rappeler l’attaque sur le Capitole du 6 janvier 2021, à Washington. La ressemblance avec la déchéance politique américaine s’amplifie encore lorsqu’on comprend que des élus, et même des ministres israéliens, ont participé à la mobilisation et encouragé les manifestants. Tant dans la foule que chez les politiciens les plus radicaux, on s’est insurgé de « l’ingratitude » envers les soldats ainsi accusés. D’autres, dont le premier ministre Benjamin Nétanyahou ainsi que des élus plus progressistes, ont vivement condamné le mouvement de foule.

Les questions sous-jacentes à cette suite d’événements extraordinaire sont lourdes. Pourquoi un « terroriste » aurait-il des droits ? Quels sont les motifs suffisants pour enquiquiner des hommes qui servent avec bravoure la Nation, affrontent son Ennemi ? La torture, la sodomie sont-elles des chefs d’accusation adéquats pour embêter des Héros ? Pourquoi s’empêtrer dans la moralité alors que nous sommes en guerre ? Serait-ce là, implicitement bien sûr, les questions qui divisent profondément les membres de la Knesset cette semaine, au point de devenir un véritable point de clivage politique ?

Les horreurs ont continué à se succéder à Gaza dans les dernières semaines, ou plutôt les derniers mois. Comme si ce n’était pas assez, la catastrophe humanitaire de Gaza vient elle-même faire ombrage aux assassinats, arrestations arbitraires et colonisations accélérées en Cisjordanie, et à la maltraitance de nombreux prisonniers palestiniens en Israël même. Et puis, il y a le conflit avec le Hezbollah qui a repris de plus belle à la frontière sud du Liban. La dernière attaque israélienne sur Beyrouth fait craindre une accélération du conflit et une implication directe de l’Iran, voire des États-Unis.

Ça faisait déjà un moment que je n’avais plus écrit sur Gaza et Israël. Non pas parce que les horreurs ont cessé, mais parce qu’à force, on est à bout de souffle. On ne sait plus quoi dire de plus. Je sais que je ne suis pas seule, ici.

Sauf que l’émeute de Beit Lid vient cristalliser, symboliser quelque chose de particulièrement important, qu’il faut nommer. Et ce, même si les questions de maltraitance des prisonniers palestiniens sont loin d’être nouvelles, et qu’elles ont été largement documentées par plusieurs organisations de défense des droits de la personne, étrangères comme israéliennes. Que des accusations de violence sexuelle puissent susciter un débat — oui, vraiment, un débat — entre représentants politiques dit beaucoup de choses sur l’état actuel du droit, des institutions et peut-être surtout de la morale dans cette fameuse « seule démocratie du Moyen-Orient ». Après près de dix mois de guerre, certes, mais aussi après des décennies de colonisation illégale de terres palestiniennes.

J’en reviens donc à l’ouverture du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, qui me travaille au corps pendant que j’absorbe les dernières nouvelles sur l’état du monde. Césaire parlait de « décivilisation ». C’est là un mot qui resurgit dans toute son actualité pour parler du débat public à l’ère des guerres de Benjamin Nétanyahou et des frasques de Donald Trump, dont le dossier criminel vient aussi banaliser la question de la violence sexuelle dans l’espace politique ; à l’ère de trop d’émules encore. Une ère où on doit poser avec le plus grand sérieux du monde des questions qui relèvent de l’absurde.

Le viol, est-ce si grave ? Vraiment, oui, on est dans l’absurde. Le théâtre de l’absurde, par ailleurs, est aussi un mouvement artistique qui a pris son envol à la même époque où Césaire écrivait son Discours — une manière de garder son humour, et donc son humanité, dans un monde qui avait perdu la tête. Décidément, pour faire sens de la dégradation politique qui nous entoure, il nous faudra renouer avec plusieurs classiques.

Source: Décivilisation

“We should first study how colonization works to decivilize the colonizer, to dumb him in the true sense of the word, to degrade him, to wake him up to buried instincts, to lust, to violence, racial hatred, to moral relativism, and show that, every time in Vietnam there is a cut head cut and a flat eye and that in France we accept, a girl raped and that in France we accept, a Malagasy tortured and that in France we accept, there is an achievement of civilization that weighs on its dead weight, a universal regression that takes place, a gangrene That is settling in, a focus of infection that is spreading and that at the end of all these violated treaties, all these lies spread, all these tolerated punitive expeditions, all these prisoners tied up and interrogated, all these tortured patriots, at the end of this encouraged racial pride, this spread jactance, there is the poison instilled in the veins of Europe, and the slow but sure progress of the enrage of the continent. ”

You will excuse me for the length of the quote. It is because this monument-sentence alone contains an entire thesis, a punch in the face of the world that still has the power to take our breath away today. Aimé Césaire published it in 1955 as the opening of his Discourse on Colonialism.

1955, it is this pivotal year that marks the end of the Indochina War and the beginning of the Algerian War, while a large part of the world is still under European control. We understand the context, the time from which Césaire’s words reach us. We would have liked that with the passing of the years, the writer’s thesis would get dusty, that “progress” would stifle its flame. But no.

Earlier this week, a crowd broke into the military court in Beit Lid, Israel, to denounce the arrest of nine soldiers who allegedly tortured and raped a Palestinian prisoner. More specifically, army reservists face charges of aggravated sodomy, causing bodily injury in aggravated circumstances, inflicting abuse in aggravated circumstances and having behaved unworthy of a soldier.

Following this arrest, hundreds of Israeli far-right demonstrators stormed the Beit Lid military base, forcing confrontations with soldiers. The scene is reminiscent of the attack on the Capitol on January 6, 2021, in Washington. The resemblance to the American political decline is further increased when we understand that elected officials, and even Israeli ministers, participated in the mobilization and encouraged the demonstrators. Both in the crowd and among the most radical politicians, there was “ingratitude” towards the soldiers thus accused. Others, including Prime Minister Benjamin Netanyahu and more progressive elected officials, strongly condemned the crowd movement.

The questions underlying this extraordinary sequence of events are heavy. Why would a “terrorist” have rights? What are the sufficient reasons to worry men who bravely serve the Nation, confront its Enemy? Are torture and sodomy adequate charges to annoy Heroes? Why get entangled in morality when we are at war? Could this be, implicitly of course, the issues that deeply divide the members of the Knesset this week, to the point of becoming a real point of political cleavage?

Horrors have continued to follow one another in Gaza in recent weeks, or rather the last few months. As if that were not enough, the humanitarian disaster in Gaza itself overshadows the assassinations, arbitrary arrests and accelerated colonizations in the West Bank, and the mistreatment of many Palestinian prisoners in Israel itself. And then there is the conflict with Hezbollah, which has resumed at the southern border of Lebanon. The latest Israeli attack on Beirut raises fears of an acceleration of the conflict and direct involvement of Iran, or even the United States.

It had already been a while since I had written about Gaza and Israel. Not because the horrors have stopped, but because by force, we are out of breath. We don’t know what more to say. I know I’m not alone here.

Except that the Beit Lid riot crystallizes, symbolizing something particularly important, which must be named. And this, even if the issues of abuse of Palestinian prisoners are far from new, and they have been widely documented by several human rights organizations, both foreign and Israeli. That accusations of sexual violence can provoke a debate – yes, really, a debate – between political representatives says a lot about the current state of law, institutions and perhaps especially morality in this famous “only democracy in the Middle East”. After nearly ten months of war, of course, but also after decades of illegal colonization of Palestinian lands.

So I come back to the opening of Aimé Césaire’s Discourse on Colonialism, which works on my body while I absorb the latest news on the state of the world. Césaire spoke of “decivilization”. This is a word that resurfaces in all its current events to talk about the public debate in the era of Benjamin Netanyahu’s wars and Donald Trump’s escapades, whose criminal file also trivializes the issue of sexual violence in the political space; in the era of too many emulators yet. An era where we must ask with the greatest seriousness in the world questions that are absurd.

Is rape so serious? Really, yes, we are in the absurd. The theater of the absurd, on the other hand, is also an artistic movement that took off at the same time when Césaire wrote his Speech – a way of keeping his humor, and therefore his humanity, in a world that had lost its head. Decidedly, to make sense of the political degradation that surrounds us, we will have to reconnect with several classics.

Nicolas | Sommes-nous prêts?

Agree en principe but don’t see how any political party will embrace serious analysis over slogans and shallow arguments. Kim Campbell may have been ahead of her time when she said, “An election is no time to discuss serious issues:”

Je vous avoue que j’ai beaucoup de difficulté à me sentir émotionnellement investie dans le cycle de nouvelles canadien (surtout anglophone) qui tourne largement autour de la crise de leadership de Justin Trudeau depuis la défaite libérale dans Toronto-St. Paul’s. Vu mon travail, cette désaffection mérite d’être interrogée.

Ce n’est pas que je me foute de la politique fédérale, bien au contraire. C’est plutôt qu’il y a cette manière habituelle, voire culturelle, de cloisonner l’intérieur et l’international dans l’analyse politique qui déclenche chez moi une réaction viscérale de plus en plus proche de la claustrophobie.

Pour décrire ce côté profondément insulaire de la politique canadienne, on parle souvent de la « bulle » d’Ottawa. Cette bulle me fait de plus en plus l’impression d’un bunker. Je ne sais pas comment on fait pour regarder les Américains sélectionner pour nous l’homme politique le plus puissant du monde entre un criminel mythomane et un homme qui peine à formuler des phrases complètes — et ensuite parler de politique canadienne comme si nous vivions dans une autre galaxie, complètement hermétique. Je ne sais pas comment on peut regarder l’extrême droite non seulement prendre d’assaut la France, mais prendre de l’ampleur partout en Europe — et ensuite commenter notre théâtre partisan comme si les démocraties du G7 n’étaient pas sous tension comme jamais. Je crois que d’un point de vue éthique, il devient de plus en plus irresponsable, voire inexcusable, de se complaire ainsi dans la « bulle ».

Si les mots sont durs, c’est parce que la situation est grave. 2024 est une année électorale historique : plus de la moitié de la population mondiale vit dans des pays où on se sera rendu aux urnes avant la fin décembre. La crise des médias traditionnels ainsi que la montée en puissance des médias sociaux et de l’intelligence artificielle influent sur notre rapport à la vérité et sur la capacité des démocraties à subsister dans un espace de rationalité. Durant cette année électorale, les conséquences de ces transformations prennent forme sous nos yeux. Et on voudrait parler de l’impopularité de Justin Trudeau et de la montée de Pierre Poilievre en faisant abstraction du reste de la planète ?

Mardi, le collègue Jean-François Nadeau était en pleine forme. Il nous a donné un bel exemple du calibre d’analyse dont on a besoin pour donner un sens à notre monde en 2024 : parler d’idées et pas seulement des derniers « développements », et tracer les liens nécessaires entre le passé et le présent, l’ici et l’ailleurs. En bref, on pète la « bulle ».

Nadeau a notamment écrit que Poilievre « profite en partie d’un contexte mondial délétère pour s’autoriser à multiplier des coups de gueule dignes, parfois, de chats de ruelle ». On présume qu’on parle ici du climat au parlement en général, et du ton — nommons bien les choses — absolument dégueulasse à la période de questions. Le mépris envers les journalistes ouvertement affiché et le refus grandissant de s’adresser aux médias traditionnels annoncent une fissure profonde dans la santé du débat public canadien.

Mais il y a plus. Mardi, dans le Toronto Star, Bruce Arthur a mis en lumière les attaques personnelles grandissantes de Pierre Poilievre contre des citoyens dont l’expertise contredit des propositions conservatrices. Si des médecins, des fonctionnaires, des professeurs d’université peuvent devenir la cible d’insultes s’approchant du harcèlement de la part du probable futur premier ministre du Canada, le coût de l’expression et donc de la participation citoyenne libre vient d’augmenter radicalement.

Bien sûr, ce sont là des procédés qui minent déjà la démocratie américaine, le débat public français, et bien d’autres nations encore. C’est pourquoi la bulle d’Ottawa me semble si dangereuse. En éteignant la partie de notre conscience qui s’intéresse au monde le temps de parler de politique canadienne, on se garantit de reproduire les erreurs américaines, françaises et autres, avec quelques années, voire quelques mois de décalage. On s’arrange pour devenir — ou rester ? — une piètre succursale du bloc des démocraties libérales en déclin.

Pour donner du sens à ce qui nous arrive, il est impératif de rehausser le niveau moyen d’analyse, sur toutes les plateformes. On ne peut plus se permettre de parler de politique avec le détachement et la rigolade bon ton qui seraient de mise si les partis étaient des équipes de hockey dont on cherchait à faire le pronostic pour les séries éliminatoires. Pas lorsqu’on patauge dans le mensonge, les attaques contre les droits et libertés de la personne, ou la défense d’une guerre qui tue, mutile et affame les enfants à un rythme record.

Il nous faut faire bien plus de place à l’analyse profonde, et bien moins à l’anecdote du jour et à nos prédictions sur l’anecdote du lendemain — à l’écrit, à la radio, à la télévision, sur le Web. Les médias eux-mêmes traversent des transformations qui ne rendent pas la tâche facile. Mais nommons tout de même l’un des principaux obstacles à la hauteur du débat public, soit l’idée, trop répandue chez nos élites culturelles, que « les gens », « la madame au Saguenay », « le monsieur pogné dans son char à Terrebonne » n’ont pas envie de se « casser la tête » avec du contenu trop complexe. Le mépris de classe suinte de partout.

Je suis plutôt profondément convaincue que « les gens » ont envie, non, ont fondamentalement besoin de comprendre le mieux possible le monde qui les entoure. Alors que les démocraties se fissurent, cette routine du nivellement par le bas nous mène à notre perte. L’habitude de la pensée critique, c’est ce qui fait s’entraîner les peuples à résister à la manipulation, au mensonge, à l’assèchement de la compassion et à la mort de la conscience de notre humanité partagée.

Je profite de l’été pour le rappeler, au cas où il serait encore temps — à la manière des démocrates américains — de se faire des rencontres stratégiques d’urgence, et me demander si l’on est vraiment si prêts que ça pour la rentrée médiatique et politique de l’automne.

Source: Chronique | Sommes-nous prêts?