Le Devoir Éditorial | Une foi en la laïcité

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Dans les années 1960, Dieu en a mangé toute une au Québec. Les hippies et leur révolution contre-culturelle basée sur une réinvention du concept de la Sainte Trinité autour des figures du sexe, de la drogue et du rock’n’roll ne furent pas les seuls responsables de ces bouleversements annoncés par la prophétie de Refus global.

Dans le tome V d’Histoire populaire du Québec, l’historien Jacques Lacoursière décrit avec acuité le contraste entre l’omniprésence de l’Église et son inexorable déclin. L’Église qui « semble partout est en fait nulle part », écrit-il en citant le professeur de l’Université de Montréal et membre du clergé Jacques Grand’Maison.

Le concile Vatican II ne ralentira pas la sécularisation du Québec. Pendant que les curés débattaient encore en 1970 afin de permettre la messe dominicale le samedi soir — ô révolution ! —, la société laïque attaquait par les voies législative et judiciaire l’édifice croulant du contrôle social par soutanes interposées.

Au diable les prescriptions sur le divorce, sur l’union libre, sur la contraception ou sur l’avortement ! Elles voleront toutes en éclats au cours des deux décennies suivantes. Le recul nous permet de constater que les premières lueurs de la laïcité furent indissociables des combats féministes pour se libérer d’un carcan social qui régentait la vie des femmes, de l’habillement jusqu’à la procréation.

Bien sûr, des intellectuels catholiques participèrent aux premières initiatives visant à rattacher Dieu à la modernité, sans parvenir à freiner un mouvement qui fera passer le religieux de la sphère publique à la vie privée. La transformation fut plus longue et moins radicale qu’il ne le semble à première vue. En effet, il faudra quand même attendre jusqu’en 2005 pour achever le projet de déconfessionnalisation des écoles et jusqu’en 2008 pour voir la création du cours Éthique et culture religieuse.

Dans Genèse de la société québécoise, paru en 1993, le sociologue Fernand Dumont constate, dans un bilan du siècle, l’érosion définitive de l’Église comme « organisme politique et instance de régulation des moeurs ». C’est l’un des plus merveilleux accomplissements de la marche permanente vers la laïcité. Ce n’est pas tant un legs de la Révolution tranquille qu’un long parcours d’affranchissement face aux dogmes et aux gardiens de la parole sacrée, qui ne cesseront jamais d’aspirer à la « revanche de Dieu », pour paraphraser le sublime essai de Gilles Kepel.

Pour en revenir à Dumont, celui-ci soulignait aussi dans son essai « le flottement de la culture collective » qui accompagne la laïcité. Dans une nation en constante recherche de ses repères, c’est sans doute la raison pour laquelle l’attachement nostalgique au catholicisme et à ses rituels (baptême, mariage) a persisté bien au-delà de la Révolution tranquille. Il en est de même pour l’adhésion à une « catho-laïcité », qui s’est plu à casser du sucre sur le dos des femmes voilées tout en se portant à la défense de la symbolique du crucifix à l’Assemblée nationale. Dieu merci, ce dernier a été remisé lors de la dernière offensive législative du gouvernement Legault.

Aujourd’hui, les Québécois se déclarent parmi les moins croyants et les moins pratiquants de tout le Canada, mais la ferveur religieuse suit également une tendance baissière dans les autres provinces. La ligne de fracture s’observe plutôt entre l’appui à la Loi sur la laïcité de l’État au Québec et sa diabolisation ailleurs au Canada.

Dans La laïcité du Québec au miroir de sa religiosité, les codirecteurs de l’ouvrage collectif, Jean-François Laniel et Jean-Philippe Perreault, soulignent les défis de penser le fait religieux au Québec alors qu’il semble en voie de glisser vers le statut de « corps étranger ou anachronique, en marge de la culture et de la société ». « La laïcité, dans sa volonté de neutraliser la religion, n’est pas neutre », formulent-ils.

C’est une autre façon d’envisager la Loi sur la laïcité. Celle-ci avait son utilité pour parachever l’oeuvre du rapport Bouchard-Taylor sur la crise des accommodements raisonnables, même si elle embrasse trop large en incluant le personnel enseignant. Avouons-le franchement, cette loi a autant à voir avec la marche vers la sécularisation que l’affirmation identitaire d’un groupe majoritaire entretenant une relation historique d’amour-haine avec le catholicisme. Un groupe qui projette désormais cette relation sur d’autres confessions qui n’avancent pas au même pas dans leur rapport évolutif au fait religieux.

Par l’un de ces paradoxes dont le Québec ne détient pas le monopole parmi les sociétés modernes, nous avons tué Dieu, mais nous ne sommes pas venus à bout de l’irrépressible besoin de croire, comme en atteste la montée en force de la spiritualité à base de tarots, de sorcellerie, de chakras ou de roches magiques. Nous aurions tort de penser que nous pourrons légiférer les croyances jusqu’à leur extinction, surtout pas dans une ère numérique où s’effacent les distinctions entre le public et le privé.

Source: Éditorial | Une foi en la laïcité

Unknown's avatarAbout Andrew
Andrew blogs and tweets public policy issues, particularly the relationship between the political and bureaucratic levels, citizenship and multiculturalism. His latest book, Policy Arrogance or Innocent Bias, recounts his experience as a senior public servant in this area.

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