Nicolas: Faux dilemmes [intersectionality, LGBTQ+, visible and religious minorities]
2023/09/29 Leave a comment
Nuanced discussion of the issues:
Depuis les manifestations anti-LGBTQ+ de la semaine dernière, on entend à plusieurs micros et sous maintes plumes que « la gauche s’entre-déchire », que les « intersectionnelles » ne savent plus où donner de la tête, et autres clichés semblables.
Pourquoi ? Parce que le mouvement pancanadien qui s’est mobilisé contre l’inclusion des réalités — et donc des enfants — trans et non binaires dans les écoles au Canada s’est coalisé autour de complotistes auxquels la pandémie nous avait habitués, de militants d’extrême droite, de chrétiens fondamentalistes et d’ultraconservateurs musulmans. Les caméras, sans surprise, ont capté avec plus d’insistance les visages des manifestants musulmans. Depuis, on se dit en se frottant les mains : entre les personnes trans et les femmes voilées, la « gauche inclusive » fait enfin face à ses contradictions !
Sauf que non, désolée pour vous. Je ne peux que parler pour moi-même, qui suis engagée contre l’islamophobie comme contre la transphobie : je ne sens pas mon univers de sens s’écrouler.
Par contre, le commentaire me fait dire que bien des gens qui lancent des pointes aux mouvements sociaux peinent encore à comprendre leur logique la plus élémentaire.
On saisit d’abord encore mal ce que ça veut dire, défendre les droits de la personne. C’est là un engagement qui dépasse largement la logique de « ma gang contre ta gang ». Ça veut dire que je crois que toutes les femmes devraient être libres de porter ou de ne pas porter ce qu’elles veulent — même les femmes qui méprisent une partie de ce que je suis, moi.
Ça veut dire défendre le droit de toutes les personnes LGBTQ+ de vivre leur orientation sexuelle et leur identité de genre — y compris celles qui reproduisent le racisme dans la culture queer. Ça veut dire que même si un homme noir a déjà fait des commentaires ou posé des gestes profondément misogynes par le passé, je ne veux pas qu’il se fasse tabasser par la police. Ça veut dire que j’utilise ma visibilité sur la scène pancanadienne pour sensibiliser mon audience au bilinguisme et au droit de tous les francophones du pays de vivre leur vie pleinement dans leur langue maternelle — y compris ceux qui contribuent au racisme. Ça veut dire, en gros, que je souhaite que tout le monde, même les gens qui me manquent de respect, ait accès au respect et à la dignité.
En théorie, tout cela est bien noble. Dans la pratique, les choses peuvent rapidement devenir complexes. Le travail d’organisation dans les mouvements sociaux, c’est faire face au quotidien à cette complexité. Dans les relations interpersonnelles et la construction des liens de confiance, comme dans la négociation des messages clés qui permettent de faire coalition. Cette complexité ne surprend donc personne ayant quelque expérience de terrain en mobilisation.
Cette même complexité donne aussi parfois du fil à retordre aux juristes qui doivent tracer la ligne lorsque les libertés des uns entrent en conflit avec les droits des autres. Quand la liberté d’expression ou d’association d’un groupe menace la sécurité — ou simplement la dignité — d’un autre, il faut qu’une ligne soit tracée. On ne s’entend pas toujours sur l’endroit où elle devrait l’être, mais la ligne témoigne au moins toujours d’une recherche plus ou moins adroite d’équilibre.
Plus on a l’habitude sociale et politique de la complexité, plus on se sentira outillés pour agir justement dans ce type de situation. On comprend que, souvent, on est face à de faux dilemmes. Plutôt qu’hésiter entre deux options qui ne conviennent pas à tous, on est tout à fait capables, avec un peu de volonté, d’en imaginer une troisième.
Il y a des personnes queers, traumatisées par la violence qu’elles ont subie au sein de leur propre communauté religieuse, qui se mettent à mépriser toutes les formes de foi et à étaler leurs préjugés contre tous les croyants du monde. Il y en a d’autres qui ont trouvé dans la spiritualité un vocabulaire pour nommer leur identité et leur rapport au monde, et une communauté pour les épauler dans leur recherche de sens. Il y a aussi des personnes très croyantes qui justifient par la foi des valeurs patriarcales, sexistes, homophobes et transphobes, qu’on peut tout aussi bien entretenir en étant athée. Il y en a d’autres qui puisent dans leur foi une compassion, une recherche de justice et un souci des plus vulnérables qui les mèneront vers une tout autre vision du monde.
C’est pourquoi ni la chrétienté, ni l’islam, ni aucune communauté de croyants ne sont des monolithes que l’on peut caricaturer aisément.
Si l’on veut bien comprendre les liens entre religion et diversité sexuelle, on a tout avantage à écouter les personnes queers qui sont elles-mêmes croyantes. Pour ce faire, il faudrait au moins arrêter de prétendre qu’elles n’existent pas. On ne peut les honorer dans tout ce qu’elles sont à moins d’imaginer une société où la liberté de conscience, l’orientation sexuelle et l’identité de genre sont toutes également respectées. Du moment qu’on est à l’aise avec la complexité, les conversations difficiles mais nécessaires, la recherche de solutions et l’écoute aussi, surtout, je ne vois pas pourquoi ce serait impossible.
Si cet optimisme me vient aussi aisément, c’est grâce aux années que j’ai passées dans les mouvements sociaux. On peut y voir comment des alliés de circonstance, à force de vivre des moments forts ensemble, finissent par bâtir des liens de confiance nécessaires aux discussions qui permettent de faire reculer les angles morts qu’on a tous — mais absolument tous — lorsqu’on décide de s’engager socialement. À force de défendre les droits des uns et des autres sans attente de réciprocité, les militants finissent par voir une compréhension mutuelle s’installer, doucement.
Si on ne reprend pas le rythme des mobilisations progressistes bientôt, d’ailleurs, c’est à la droite de la droite que cette magie des liens de solidarité et de confiance construits dans l’action politique s’opérera.
Anthropologue, Emilie Nicolas est chroniqueuse au Devoir et à Libération. Elle anime le balado Détours pour Canadaland.
Source: Faux dilemmes
