Rioux Soucy: Entrave Canada [passport, visa and immigration delays]

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L’administration canadienne est-elle en train de s’écrouler sous le poids de sa propre incurie ? Dans l’ombre de la crise des passeports et des longs reports déplorés par d’infortunés prestataires de l’assurance-emploi, d’autres crises — celles des visas, des permis d’études pour les étudiants étrangers et des permis de travail pour les travailleurs étrangers — font rage. Les chiffres et les témoignages colligés par Le Devoir ces derniers jours montrent que tous les indicateurs sont au rouge. Un rouge très foncé.

L’Orchestre de la francophonie a dû se résoudre à faire le deuil de plusieurs stagiaires estivaux, faute de visas obtenus à temps. Une première depuis que l’académie s’est ouverte au monde, en 2009. Le Festival international Nuits d’Afrique, lui, a vu la porte se refermer au nez de sa tête d’affiche. Ces dernières semaines, le passeport de la vedette pop nigériane Yemi Alade l’aura fait voyager en Grande-Bretagne, en France et en Belgique. Pas ici, on a eu trop peur qu’elle et son orchestre s’enracinent au pays.

Dans le milieu culturel, on est familiarisé avec ce type d’embûches, qui n’ont cessé de se multiplier, notamment pour les festivals, force vive et carte de visite mondiale de la culture d’ici. Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) compte sur une Unité des événements spéciaux avec laquelle les organisations ont douloureusement appris à travailler. Elle aurait même développé une certaine expertise, blaguent mi-figue, mi-raisin, certains programmateurs.

Mais à l’image de l’administration canadienne, la fameuse Unité connaît « des délais plus longs que d’habitude », admet candidement IRCC. Avec pour effet que de nombreux invités internationaux du congrès mondial en agroforesterie à l’Université Laval, en majorité des Africains, n’ont pas pu faire le voyage jusqu’au Québec. On craint maintenant la même chose pour la venue de centaines de spécialistes africains à une conférence internationale sur le sida qui s’ouvrira vendredi, à Montréal. Un point commun entre ces déconfitures en série ? Les voyageurs recalés viennent en majorité d’Afrique, ou de certaines zones d’Amérique du Sud ou d’Asie.

Pour un pays qui se drape dans les vertus d’un multiculturalisme tous azimuts, cette frilosité étonne. Elle a toutes les allures d’un système discriminatoire. Une compilation du Devoir montre que le Canada met jusqu’à cinq mois pour traiter une demande dans certains pays. Du jamais vu. Les disparités par pays sont énormes, avec des pics évidents au Moyen-Orient et en Afrique. Si on attend son visa entre 10 et 20 jours au Royaume-Uni ou au Suriname, à l’autre bout du spectre, l’Arabie saoudite remporte la palme des pires délais avec 219 jours d’attente. Le Bénin suit avec 177 jours.

IRCC nie tout parti pris : les demandes seraient examinées de « façon uniforme », et avec « les mêmes critères ». Un exercice semblable mené par Le Devoir pour décortiquer les délais auxquels se heurtent les travailleurs étrangers pour l’obtention d’un permis de travail expose pourtant une répartition en tous points semblable à celle des visas, avec des pics vertigineux de plus d’un an dans certaines régions du monde. Sur le terrain, les employeurs s’arrachent les cheveux, au point de faire parfois une croix sur les pays qui affichent les pires bilans. Trop long, trop incertain, trop paupérisant.

Il est consternant de constater combien la machine canadienne est aveugle à ses propres turpitudes. Non, elle ne voit pas le déséquilibre que nos cartes permettent de voir en un clin d’oeil. Pire, elle s’illusionne en publiant des délais estimés de traitement qui n’ont parfois rien à voir avec la réalité. Les voyageurs qui ont attendu leur passeport ont déjà joué dans ce mauvais film. C’est le cas aussi pour des étudiants étrangers en attente d’un permis d’études. IRCC évalue leur traitement à 12 semaines. Le Devoir a montré ce week-end que des dizaines d’étudiants francophones africains admis dans des universités canadiennes attendent plutôt leur précieux sésame depuis de longs mois, certains depuis plus d’un an.

Le gouvernement Trudeau admet que ses services sont surchargés, mais il refuse l’idée qu’ils soient rendus dysfonctionnels. Il préfère se réfugier derrière le commode paravent pandémique. Sclérosante pour toutes les organisations, la COVID-19 a certainement mis du sable dans l’engrenage. Mais cet engrenage, on le savait déjà passablement mal huilé. En 2017, une étude du World Economic Forum plaçait le Canada 120e sur 136 pays en matière de visa, voyant sa politique en la matière comme l’une des plus alambiquées et opaques au monde. En 2019 ? 125e sur 139.

Avec la pandémie, cette étude annuelle a été mise sur pause, mais on peut parier qu’avec les délais que l’on connaît cette année, le Canada n’a pas pu améliorer son score. Le contrôle des frontières est légitime, mais il y a la manière. Ce n’est pas la première fois qu’IRCC se fait rappeler d’être plus transparent et, surtout, plus juste. À force de reporter ce chantier, le Canada joue sa réputation.

Source: Entrave Canada

About Andrew
Andrew blogs and tweets public policy issues, particularly the relationship between the political and bureaucratic levels, citizenship and multiculturalism. His latest book, Policy Arrogance or Innocent Bias, recounts his experience as a senior public servant in this area.

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