Cinq ans après «SLĀV», les minorités visibles se taillent une place 

Of interest, increased diversity in Quebec cultural sector:

Depuis la controverse entourant la création des spectacles SLĀV et Kanata, il y a cinq ans, les artistes issus de minorités visibles foulent plus que jamais les planches des théâtres québécois. Au cinéma toutefois, leur présence évolue en dent de scie, montrent des données inédites compilées par Le Devoir.

« On sent que les théâtres se sont emparés de cet enjeu plus radicalement. Malheureusement, ça bouge moins vite au cinéma, où seuls quelques projets tirent la moyenne vers le haut », constate la présidente de l’Union des artistes, Tania Kontoyanni, à la vue de nos chiffres. Selon elle, on peut tout de même parler « d’un avant et d’un après » SLĀV et Kanata dans le milieu culturel.

Il y a cinq ans, ces deux pièces du metteur en scène Robert Lepage ont engendré un débat enflammé sur l’appropriation culturelle et la place des minorités visibles dans les productions culturelles d’ici. La première, SLĀV, s’inspirait de chants d’esclaves afro-américains, mais ne comptait que deux comédiennes noires sur six. La seconde, Kanata, se voulait une relecture de « l’histoire du Canada à travers le prisme des rapports entre Blancs et Autochtones », mais ne comptait pas un seul comédien autochtone.

En 2020, Le Devoir avait mesuré l’impact de la polémique et constaté que la proportion d’acteurs, de réalisateurs, de metteurs en scène et d’auteurs de minorités visibles au cinéma et au théâtre avait quasi doublé entre 2017 et 2019. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Est-ce que les efforts dans ces milieux se poursuivent ?

Notre équipe a répété l’exercice pour l’année 2022, en utilisant la même méthodologie, soit d’éplucher la programmation de sept théâtres et les génériques des 10 films les plus populaires en salle durant l’année. Malgré les limites de ce genre d’exercice, les chiffres compilés sont tout de même révélateurs.

En théâtre, 21 % des metteurs en scène, auteurs et interprètes des compagnies recensées étaient issus de minorités visibles pour la saison 2022-2023. Cette proportion était de 14 % en 2018-2019 et de 9 % en 2017-2018.

En cinéma, selon l’analyse des 10 films les plus vus en 2022, 11,5 % des scénaristes, réalisateurs et acteurs étaient issus de minorités visibles. Une proportion qui a plus que doublé en comparaison avec la période avant SLĀV et Kanata, où l’on ne comptait que 4 % d’artistes de minorités visibles. Mais c’est bien moins que 2019, où l’on se retrouvait avec une proportion de 18,7 %.

Fait à noter : le gouvernement canadien définit comme « minorité visible » toutes « personnes, autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui n’ont pas la peau blanche ». Pour notre exercice, nous avons inclus les Autochtones dans cette définition.

Selon le recensement de 2021 de Statistique Canada, 16,1 % de la population du Québec s’identifie à une des minorités visibles, et il y a 2,5 % d’Autochtones dans la province.

On sent que les théâtres se sont emparés de cet enjeu plus radicalement. Malheureusement, ça bouge moins vite au cinéma.

— Tania Kontoyanni

Le théâtre dans la bonne voie

« On est vraiment rendus ailleurs, je trouve ça très encourageant », commente Charles Bender, comédien d’origine autochtone.

Selon lui, depuis le congrès du Conseil québécois du théâtre (CQT) en 2015, il existait déjà un mouvement pour plus de diversité au théâtre. L’affaire SLĀV et Kanata a permis de faire connaître ces enjeux à l’ensemble de la population et d’accélérer le changement.

« Les membres de la communauté sont plus sensibles aux réalités de tout le monde, on se pose des questions à chaque étape de création sur nos façons de faire. On va dans la bonne direction », renchérit la coprésidente du CQT, Rachel Morse. Mais beaucoup reste à faire, selon elle, pour rendre le milieu encore plus inclusif.

Elle pointe du doigt le déséquilibre d’une institution théâtrale à l’autre. « Certains ont besoin de temps. On a lancé une trousse d’outils sur l’appropriation culturelle [la semaine dernière], c’est quelque chose qui pourra les aider à mettre en marche ce changement », espère-t-elle.

Si la proportion de minorités visibles parmi les auteurs ou les metteurs en scène aug, ente sans cesse depuis 2017 en théâtre, cela va bien plus lentement que du côté des interprètes. Or, de l’avis de Charles Bender, il faut néanmoins continuer de porter le regard au-delà de la distribution sur scène. « Il reste encore beaucoup de travail pour faire davantage de place aux créations des minorités visibles », plaide-t-il.

« Les espaces pour les accueillir existent, les diffuseurs sont au rendez-vous, les spectateurs aussi. Maintenant, il faut leur donner le temps et les moyens de créer. Il faut encourager la relève et grossir le bassin de créateurs autochtones ou issus de la diversité », insiste-t-il, rappelant que la pandémie en a découragé plus d’un à continuer dans ce domaine.

Le cinéma à la traîne

Du côté du cinéma, le portrait est un peu moins reluisant, considérant la baisse enregistrée en 2022 du pourcentage de minorités visibles à l’écran selon notre exercice. « Ça montre que ça dépend vraiment des projets et que cette volonté de faire de la place à la diversité n’a rien de généralisé », commente Tania Kontoyanni. Parmi les films analysés, Chien blanc et 23 décembre tirent en effet la moyenne vers le haut.

La présidente de l’UDA retient tout de même une amélioration depuis l’affaire SLĀV et Kanata. « Il y a aujourd’hui une plus grande préoccupation pour cet enjeu. On le voit pour les rôles, et il faudrait maintenant le percevoir aussi du côté de l’écriture et de la réalisation », ajoute-t-elle, réagissant à nos chiffres qui montrent qu’en 2022 — dans le palmarès de films analysé — aucune production ne comptait un scénariste ou un réalisateur issu de minorités visibles.

Proportion d’interprètes issus de minorités visibles parmi les dix films les plus vus au Québec

L’auteur-compositeur-interprète Ricardo Lamour invite quant à lui à regarder plus loin que les chiffres : « Oui il y a plus grande représentation [des minorités] sur scène et à l’écran, mais quelle est la qualité de leur expérience ? » Les personnes noires — et ça vaut aussi pour les autres minorités visibles — décrochent rarement des premiers rôles, constate-t-il. Elles se retrouvent encore beaucoup dans des rôles stéréotypés ou se font offrir de petits rôles dans l’unique but de montrer qu’une production est inclusive, selon lui.

« La place des personnes noires dans l’industrie culturelle reste très fragile. […] Même lorsqu’elles ont trouvé une place, beaucoup marchent sur la pointe des pieds dans ce qu’elles peuvent vraiment dire au sujet d’une production. […] Je m’attends à plus de notre milieu, on peut vraiment faire mieux. »

Avec Sandrine Vieira, Alex Fontaine, Janie Dussault et Charles-Olivier L’Homme

Source: Cinq ans après «SLĀV», les minorités visibles se taillent une place

L’appropriation culturelle, entre deux miroirs

Good discussion of different perceptions and understandings regarding the controversy over cultural appropriation in SLAV, Robert Lepage’s latest production. I found Brault’s comments particularly interesting:

Les houleux débats entourant le spectacle SLĀV, élaboré autour de chants d’esclaves afro-américains par Betty Bonifassi et Robert Lepage, ont fait de l’appropriation culturelle un sujet chaud dans les grands médias québécois ces derniers jours. Les discussions, très polarisées, semblent émerger de points de vue fort différents chez les francophones et les anglophones. Est-ce une résurgence des deux solitudes ? Y a-t-il deux façons de percevoir les questions d’appropriation culturelle au Québec ?

« Les préoccupations relatives à la représentation de la différence constituent un élément récurrent de la recherche et de la critique entourant le travail de [Robert] Lepage ; ces préoccupations ont toutefois été exprimées quasi exclusivement par des auteurs anglophones. » Cette réflexion n’est pas née des commentaires sur SLĀV, mais d’une étude de 2008 sur les Problèmes de représentation dans Zulu Time, signée par Karen Fricker, alors professeure à l’Université de Londres et désormais critique au Toronto Star.

Il y a dix ans, ce cabaret technologique mettant en scène un monde d’aéroports où, forcément, de nombreuses cultures se croisent portait des représentations de personnages de différentes origines – représentations qui avaient suscité des réactions fort différentes selon les milieux.

Plusieurs anglophones et membres de communautés immigrantes avaient réagi négativement à ce qu’ils considéraient comme des visions stéréotypées et réductrices. De leur côté, « les commentateurs [francophones] traitent fréquemment le spectacle en termes d’universalisme ». Une variété de réactions qui, selon Fricker, souligne à quel point il est dur d’établir un consensus sur une valeur universelle, un universel qui ne peut prendre forme que dans un contexte local. « Le fait que des observateurs provenant de contextes autres que le contexte francophone québécois trouvent certaines de ces représentations de la différence problématiques, tandis que ce n’est pratiquement jamais le cas des critiques québécois francophones, souligne la présence de codes et d’attentes spécifiques à la culture québécoise quant à la représentation de la différence. »

Jour de la marmotte ? Dans les protestations entourant SLĀV, surgies durant la dernière quinzaine, certains ont cru voir un fossé entre francophones et anglophones ; entre les chroniques de La Presseet celles de The Gazette ; entre le « Wake Up Quebec, and listen » émis sur Twitter par Win Butler, chanteur d’Arcade Fire, et la lecture de censure qu’a adoptée Robert Lepage lui-même.

Multiculturalisme

Pour le sociologue Joseph Yvon Thériault, le mouvement postcolonial, en raison de son origine même (voir encadré), est marqué par le milieu anglophone. « On peut dire ça aussi de la politique de la reconnaissance du multiculturalisme. Ce sont les pays anglophones qui l’ont inscrit dans leur politique », estime le professeur à l’UQAM.

Simon Brault, directeur général du Conseil des arts du Canada (CAC), admet avoir remarqué une intégration différente de questions d’appropriation culturelle chez les anglophones et les francophones. « J’ai un point de vue personnel, qui n’engage pas le CAC, issu de mes 32 ans [comme directeur] à l’École nationale de théâtre. Au Québec, dans les années 1960, on a développé avec Michel Tremblay et consorts l’idée que l’affirmation identitaire francophone passait par l’art. Et particulièrement par le théâtre. Ça s’est développé dans les années 1970 et 1980, jusqu’à penser que cette vision était universaliste et humaniste ; que la culture québécoise en est une d’affirmation, qui a permis à une nation de surmonter son statut d’opprimée. Ça s’est peut-être fait aux dépens d’enjeux des autres minorités — les autochtones, par exemple. »

Comme s’il était difficile de se voir comme colonisé et colonisateur en même temps, opprimé et oppresseur. Pour M. Brault, il y a un « choc aussi parce que M. Lepage est un immense artiste, et qu’on croit alors qu’il est inconcevable qu’on puisse questionner son travail du point de vue de l’identité. »

Au contraire, Philip S. S. Howard, professeur à l’Université McGill, ne voit pas la pertinence de considérer la différence linguistique, un angle qu’il estime même être un piège. « Ça omet le fait que les manifestants, dans le cas de SLĀV, étaient autant anglophones que francophones, et des Québécois de longue date, et que certains leaders de ce mouvement étaient des francophones — Marilou Craft, Émilie Nicolas, Ali Ndiaye, etc. À moins qu’on ne considère comme francophones québécois seulement des Blancs ? »

Le Québec, minorité francophone, a développé une relation particulière avec les concepts de minorité, de majorité et de pouvoir. Sean Michaels, auteur de Corps conducteurs (Alto) et journaliste musical, croit qu’on s’empêtre souvent dans « l’intention » quand on pense l’appropriation culturelle ou le racisme. « L’idée semble pouvoir s’activer seulement autour d’une intention de cruauté ou de supériorité. Mais il devient clair que le racisme, comme le sexisme, perdure quelles que soient les intentions, car certaines structures de pouvoir sont équivalentes ou plus fortes même que les intentions et volontés individuelles. Même quelqu’un qui veut bien faire, ou “rendre hommage”, il peut en blesser un autre en posant son geste. »

« Si l’intention est d’honorer l’histoire de l’autre, de rendre hommage, poursuit M. Howard précisément à propos de SLĀV, et que l’autre te dit “Non, ça n’honore pas mon histoire”, c’est le signal, il me semble, qu’il faut écouter. Pas s’ancrer dans sa position. »

Source: L’appropriation culturelle, entre deux miroirs