Le Devoir Éditorial | Bouchard-Taylor, un legs ignoré
2026/01/05 Leave a comment
Good editorial:
À l’hiver 2007, le Québec semblait littéralement au bord de la rupture. Une série d’incidents impliquant des accommodements religieux enflammaient le débat public. L’installation de vitres givrées au YMCA d’Outremont, un jugement de la Cour suprême autorisant le port du kirpan à l’école, le code de vie de la municipalité d’Hérouxville destiné aux immigrants : les manchettes s’enchaînaient, nourrissant une perception de crise identitaire. Dans ce climat d’anxiété collective, le premier ministre Jean Charest annonçait, le 8 février 2007, la création de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, confiée à deux éminences : le sociologue Gérard Bouchard et le philosophe Charles Taylor.
M. Charest en appelait alors à une réflexion sensée. « Il est clair que le débat s’enlise et qu’il sert la division plus que la compréhension », rappelait-il au moment de propulser Bouchard-Taylor. Pendant des semaines, les deux commissaires ont sillonné le Québec, permettant à quelque 3400 personnes de participer aux audiences publiques qui faisaient souvent salle comble. Cette vaste consultation populaire a permis de prendre le pouls d’une société profondément divisée sur la question de son identité et de sa relation avec les minorités religieuses. Certains témoignages étaient empreints de préjugés et de peurs irrationnelles, d’autres exprimaient un désir sincère de préserver les acquis de la Révolution tranquille. L’exercice démocratique a été aussi cathartique qu’éprouvant.Dans leur rapport final, Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation, les deux commissaires arrivent à un constat aussi cinglant que libérateur : non, il n’y avait pas de véritable crise des accommodements raisonnables au Québec, et ce, malgré les apparences. Ce que les médias avaient présenté comme une avalanche de demandes déraisonnables formulées au nom de la liberté de religion relevait largement de la distorsion des faits. La commission Bouchard-Taylor conclut que, parmi les cas les plus médiatisés, 71 % s’éloignaient de l’exactitude des faits. L’emballement médiatique avait considérablement enflé la « crise ».
Les commissaires décèlent derrière cette enflure un malaise identitaire dont souffrent plus particulièrement les Québécois d’ascendance canadienne-française. Ceux-ci vivent difficilement leur double statut de majoritaire au Québec mais de minoritaire en Amérique du Nord, et craignent peut-être d’être submergés par les minorités culturelles et d’être dépossédés de leurs valeurs communes. La crise des accommodements camoufle donc une réaction de défense de plusieurs Québécois inquiets de perdre leur identité culturelle.
Le rapport Bouchard-Taylor propose une voie médiane fondée sur l’interculturalisme québécois, un modèle distinct du multiculturalisme canadien et de la laïcité fermée à la française. Les commissaires recommandent notamment d’interdire le port de signes religieux uniquement aux personnes en position d’autorité coercitive — juges, policiers, gardiens de prison, procureurs de la Couronne — tout en permettant leur port ailleurs dans la fonction publique, y compris pour les enseignants. Cette approche visait à équilibrer la neutralité de l’État avec le respect des libertés individuelles. La formule n’est pas retenue.Sous la gouverne du Parti québécois, le Québec adopte en 2013 la Charte des valeurs, qui propose d’aller plus loin que les recommandations de Bouchard-Taylor. La nation n’en a pas fini de ses crispations identitaires, car le Québec s’entre-déchire autour de cette charte. En 2019, la Coalition avenir Québec présente enfin le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État. Sur le modèle de la Charte des valeurs, on y interdit le port de signes religieux aux personnes en position d’autorité, y compris les enseignants du primaire et du secondaire. La loi fait l’objet de vives contestations.
L’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État marque l’aboutissement d’un processus qui a pris le chemin inverse de celui tracé par Bouchard et Taylor. Là où le rapport de 2008 appelait à la conciliation, à la nuance et au dialogue, le Québec a opté pour une solution législative plus rigide qui, si elle répond aux inquiétudes d’une majorité, pose des questions profondes sur notre capacité collective à vivre ensemble dans le respect de nos différences et force la mise à l’écart de certains groupes.Le véritable héritage de Bouchard et de Taylor réside dans la démarche qu’ils ont incarnée. À un moment où le Québec aurait pu basculer dans l’intolérance et la xénophobie pure, ils ont rappelé l’importance de l’analyse rigoureuse, de l’écoute et du dialogue. Ils ont démontré que les perceptions pouvaient différer radicalement de la réalité et que les débats identitaires devaient être menés avec intelligence et compassion. Dix-huit ans après leur nomination, Bouchard et Taylor nous rappellent qu’une société mature ne se construit pas sur la peur de l’autre, mais sur la capacité à dialoguer, à comprendre et à chercher des solutions qui honorent à la fois les valeurs collectives et les droits individuels.
In the winter of 2007, Quebec seemed literally on the verge of rupture. A series of incidents involving religious accommodations inflamed the public debate. The installation of frosted windows at the YMCA of Outremont, a Supreme Court judgment authorizing the wearing of the kirpan at school, the code of life of the municipality of Hérouxville for immigrants: the headlines followed one another, feeding a perception of identity crisis. In this climate of collective anxiety, Prime Minister Jean Charest announced, on February 8, 2007, the creation of the Consultation Commission on Accommodation Practices Related to Cultural Differences, entrusted to two eminences: Sociologist Gérard Bouchard and Philosopher Charles Taylor.
Mr. Charest then called for a sensible reflection. “It is clear that the debate is getting bogged down and that it serves division more than understanding,” he recalled when propelling Bouchard-Taylor. For weeks, the two commissioners crisscrossed Quebec, allowing some 3,400 people to participate in public hearings that were often a fulle. This broad popular consultation made it possible to take the pulse of a deeply divided society on the question of its identity and its relationship with religious minorities. Some testimonies were imbued with prejudices and irrational fears, others expressed a sincere desire to preserve the achievements of the Quiet Revolution. The democratic exercise was as cathartic as it was trying.
In their final report, Founding the Future. At the time of conciliation, the two commissioners came to an observation as scathing as it was liberating: no, there was no real crisis of reasonable accommodation in Quebec, despite appearances. What the media had presented as an avalanche of unreasonable demands made in the name of freedom of religion was largely a matter of distortion of the facts. The Bouchard-Taylor Commission concludes that, among the most publicized cases, 71% were far from the accuracy of the facts. The media runaway had considerably inflated the “crisis”.
The commissioners detect behind this swelling an identity malaise suffered more particularly by Quebecers of Canadian-French descent. They hardly live their dual status as a majority in Quebec but as a minority in North America, and perhaps fear being overwhelmed by cultural minorities and being dispossessed of their common values. The accommodation crisis therefore camouflages a defensive reaction of many Quebecers worried about losing their cultural identity.
The Bouchard-Taylor report proposes a middle path based on Quebec interculturalism, a model distinct from Canadian multiculturalism and French-style secularism. The commissioners recommend in particular that the wearing of religious signs be prohibited only to persons in a position of coercive authority – judges, police officers, prison guards, Crown prosecutors – while allowing their wearing elsewhere in the public service, including for teachers. This approach aimed to balance the neutrality of the State with respect for individual freedoms. The formula is not retained.
Under the leadership of the Parti Québécois, Quebec adopted the Charter of Values in 2013, which proposed to go further than the recommendations of Bouchard-Taylor. The nation has not finished its identity tensions, because Quebec is torn around this charter. In 2019, the Coalition avenir Québec finally presented Bill 21 on the secularism of the state. On the model of the Charter of Values, it prohibits the wearing of religious signs to people in positions of authority, including primary and secondary school teachers. The law is the subject of strong challenges.
The adoption of the State Secularism Act marked the culmination of a process that took the opposite path from that traced by Bouchard and Taylor. Where the 2008 report called for conciliation, nuance and dialogue, Quebec has opted for a more rigid legislative solution that, if it responds to the concerns of a majority, raises deep questions about our collective ability to live together with respect for our differences and forces the exclusion of certain groups.
The true legacy of Bouchard and Taylor lies in the approach they embodied. At a time when Quebec could have turned into intolerance and pure xenophobia, they recalled the importance of rigorous analysis, listening and dialogue. They demonstrated that perceptions could differ radically from reality and that identity debates should be conducted with intelligence and compassion. Eighteen years after their appointment, Bouchard and Taylor remind us that a mature society is not built on the fear of the other, but on the ability to dialogue, understand and seek solutions that honor both collective values and individual rights.
From Bouchard lui-même: Quand l’espoir vient des citoyens
« En haut, en haut ! C’est un grand concept sociologique sophistiqué, ça, en haut ! », s’exclame-t-il d’un ton faussement bourru. Me sentant désarçonné au bout du fil, il éclate d’un grand rire.
Le ton est donné : interviewer Gérard Bouchard sera tout sauf ennuyant. Ce monument de l’histoire et de la sociologie a codirigé la fameuse commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, a enseigné à Harvard, a écrit de nombreux ouvrages. Et à 81 ans, le sociologue chéri des Québécois est vif, drôle, versant autant dans l’autodérision que dans les critiques acerbes.
Des critiques qu’il dirige beaucoup vers le gouvernement du Québec actuellement. C’est là, « en haut », qu’il déplore les plus grandes dérives. Mon intention n’était pas nécessairement d’amener mon interlocuteur dans l’arène politique, mais il y a sauté lui-même à pieds joints.
Lorsque je lui demande ce qu’il souhaite collectivement aux Québécois pour 2026, sa réponse est immédiate.
« Je souhaiterais que tout le débat sur l’identitaire perde enfin de l’actualité. L’identitaire est un sac vide. Cette affaire-là ne va nulle part. C’est un débat qui divise, mais qui n’ouvre pas sur grand-chose. »
— Gérard Bouchard
Il enchaîne en dénonçant la désinvolture avec laquelle, selon lui, le gouvernement Legault écarte les droits fondamentaux pour imposer sa vision de la laïcité.
« Ça relève d’un sentiment antireligieux, je ne vois pas autre chose, dit-il. L’idée qu’une société, pour être laïque, doit repousser le religieux dans ses derniers retranchements pour qu’il ne soit finalement plus visible du tout… Ce n’est pas un idéal pour une société, ça ! Ou alors, si c’est un idéal, ça en est un qui repose essentiellement sur la violation d’un droit fondamental. »
« On vit encore sur cette espèce de revanche que l’on prend contre les abus du clergé que notre société a subis jusqu’au milieu du XXe siècle, analyse-t-il. On avait de sacrées bonnes raisons de le faire, on a beaucoup souffert. Mais là, il faudrait en finir avec ça. On ne va quand même pas vivre sur ce ressentiment de génération en génération ! »…
“Up, up! It’s a great sophisticated sociological concept, that, at the top! “, he exclaims in a falsely gruff tone. Feeling distraught at the end of the line, he bursts out laughing.
The tone is set: interviewing Gérard Bouchard will be anything but boring. This monument of history and sociology co-led the famous Bouchard-Taylor Commission on Reasonable Accommodations, taught at Harvard, wrote many books. And at 81, the beloved sociologist of Quebecers is lively, funny, pouring as much into self-deprecation as in harsh criticism.
Criticisms that he directs a lot towards the Quebec government currently. It is there, “at the top”, that he deplores the greatest drifts. My intention was not necessarily to bring my interlocutor into the political arena, but he jumped there himself with his feet together.
When I ask him what he collectively wishes for Quebecers for 2026, his answer is immediate.
“I would like the whole debate on identity to finally lose news. The identity is an empty bag. This case is not going anywhere. It is a debate that divides, but does not open up much. ”
— Gérard Bouchard
He continues by denouncing the casualness with which, according to him, the Legault government discards fundamental rights to impose its vision of secularism.
“It’s an anti-religious feeling, I don’t see anything else,” he says. The idea that a society, to be secular, must push the religious to his last entrenchments so that he is finally no longer visible at all… This is not an ideal for a society! Or, if it is an ideal, it is one that is essentially based on the violation of a fundamental right. ”
“We still live on this kind of revenge that we take against the abuse of the clergy that our society suffered until the middle of the 20th century,” he analyzes. We had damn good reasons to do it, we suffered a lot. But now, we should end this. We are still not going to live on this resentment from generation to generation! “…
