Une laïcité à géométrie variable
2023/08/16 Leave a comment
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Je ne suis pas entièrement d’accord avec le titre de la lettre de Benoît Pelletier (« La laïcité, un principe phare de l’identité profonde du Québec », Le Devoir, 5 août 2023) et plusieurs de ses énoncés, mais je suis d’accord avec sa proposition suivante : « La laïcité ne va pas à l’encontre de la liberté de religion. Elle en fait plutôt partie intégrante. Elle en constitue une dimension essentielle. » Cela a d’importantes conséquences.
La laïcité comporte deux éléments essentiels : elle implique la séparation de l’Église et de l’État, d’une part, et la laïcisation des services publics, d’autre part. Au Québec, la séparation s’est progressivement amorcée aux XVIIe et XVIIIe siècles et sera confirmée dans la Loi sur la liberté de culte de 1853. La jurisprudence est claire là-dessus. Quant à la laïcisation des services publics, c’est différent, car elle s’amorce à partir de la Révolution tranquille des années 1960 et se conclut dans le domaine de l’éducation par les lois de 1999 et 2005. Ce n’est pas de l’histoire ancienne…
Pour ce qui est de la séparation de l’Église et de l’État, dans la réalité politique et sociale, elle est loin d’être aussi tranchée qu’on le dit. On trouve partout de nombreux assouplissements. Dans des États laïques comme la France, l’État est propriétaire de dizaines de cathédrales, les municipalités sont propriétaires de milliers d’églises, avec obligation constitutionnelle de les entretenir ; l’État français consacre d’énormes budgets au patrimoine religieux ; l’État finance de nombreuses écoles privées religieuses.
Dans plusieurs États européens, tous officiellement laïques, il peut y avoir de l’enseignement religieux dans l’école publique, un financement public de certains cultes (Belgique) et la présence de crucifix dans l’école publique (Italie, Bavière). Aux États-Unis, où, en vertu du First Amendment, on parle du « wall of separation », la Cour suprême autorise la prière au Congrès, dans les législatures et les conseils municipaux, permet l’installation de crèches de la nativité dans un parc municipal, de croix sur le domaine public ; le port de signes religieux est possible au Congrès et dans les législatures.
Au Québec, la séparation de l’Église et de l’État ne dispense pas l’État de devoir permettre la construction de lieux de culte ; la législation autorise le financement d’écoles privées religieuses, subventionne le patrimoine religieux, accorde aux associations religieuses des avantages fiscaux. On est loin de la laïcité stalinienne.
Si, comme le dit le professeur Pelletier, la laïcité est « un principe phare de l’identité profonde du Québec », cette profondeur est à géométrie variable ! Certes, les disciples des Lumières de l’Institut canadien et les membres du Parti patriote ont parlé de laïcité, mais le Bas-Canada et le Québec ont très longtemps baigné dans une atmosphère globale de stricte religiosité.
Aussi, cela fait sourire lorsqu’on lit, dans la Loi sur la laïcité, l’un des « considérants » solennels : « CONSIDÉRANT que la nation québécoise a des caractéristiques propres, dont […] un parcours historique spécifique l’ayant amenée à développer un attachement particulier à la laïcité de l’État. » Ce parcours est spécifiquement fort court…
Source: Une laïcité à géométrie variable
