Trudel: Les mots et leur contexte

Indeed. Context and intent are essential:

Cet été, le CRTC a fait fi de la loi qu’il a pourtant mandat d’appliquer et condamné l’usage d’un mot faisant partie du titre d’un livre sans même prendre la peine de considérer le contexte. Dans le même esprit, le festival Osheaga s’est senti tenu de s’excuser parce qu’un rappeur invité portait un chandail dénonçant le fascisme, mais… qui arborait une croix gammée… Ce refus de considérer le contexte des mots ou des images est l’un des principaux verrous à la mise en place de mesures pour lutter contre les propos préjudiciables en ligne ou ailleurs.

Tenir compte du contexte est une condition de la possibilité de débattre et de discuter. Les mots peuvent blesser, humilier ou exclure. Mais le refus de considérer le contexte d’énonciation d’un mot ou de la diffusion d’une image constitue une grave menace à la liberté d’expression. Il est impossible d’appliquer quelque règle limitant des activités expressives si on postule que le contexte d’énonciation d’un mot ou de diffusion d’une image est sans pertinence.

Les normes d’usage du langage reflètent les évolutions qui se manifestent sur le plan des sensibilités. Celles-ci reflètent les changements dans la reconnaissance de certaines réalités. Par exemple, en 2022, une personne raisonnable n’utilisera pas à tort et à travers des mots portant une charge douloureuse pour des personnes appartenant à des minorités raciales. Alors qu’au début du XXe siècle, certains mots aujourd’hui jugés péjoratifs étaient consignés même dans les documents officiels, il est admis de nos jours qu’une personne raisonnable doit les utiliser avec un minimum de précautions.

Il est légitime de critiquer quelqu’un qui fait le choix de s’exprimer comme on le faisait il y a plusieurs décennies en faisant fi des significations douloureuses de certains mots ou certaines images. Chacun a la faculté de faire des reproches à une personne qui s’exprime de façon maladroite.

Par contre, les autorités publiques ne peuvent punir que les propos contrevenant à une règle de droit, c’est-à-dire une règle connue édictée par les élus. La possibilité pratique d’appliquer les lois requiert de regarder le contexte des mots et des images. Lorsque la liberté d’expression a valeur constitutionnelle, il est essentiel de convenir des raisonnements par lesquels on détermine si un propos a dépassé les limites permises par les lois. Cela est impossible si on ne prend pas la peine de considérer le contexte d’énonciation d’un propos.

De fait, toutes les lois qui punissent ou interdisent des propos prescrivent de regarder le contexte d’énonciation. Au regard de la loi, il n’y a pas de mots ou d’images qui seraient interdits en toutes circonstances. Mais selon le contexte, l’usage d’un mot peut se révéler fautif au regard de la loi. Par exemple, la loi fait une différence entre le fait d’apostropher une personne en lui lançant le mot en n précédé du mot « sale » et le fait de citer le titre d’un livre comportant le mot.

C’est pourquoi l’appel à des sanctions pour avoir prononcé un mot ou exhibé un signe sans égard au contexte est un indice affligeant de la détérioration des conditions qui permettent d’appliquer les limites aux libertés expressives. C’est une entrave à la possibilité de débattre.

Cibler les propos malveillants

En quoi le fait d’accabler ceux qui s’expriment en dehors de tout dessein malveillant permet de faire avancer la lutte contre le harcèlement, l’exclusion et les discriminations ? Il est plutôt à craindre que cela contribue à légitimer les positions de ceux qui s’opposent à la mise en place de mesures proportionnées destinées à lutter contre les propos vraiment abusifs.

Ici et dans d’autres pays, les autorités publiques s’apprêtent à mettre de l’avant des mesures législatives afin de lutter contre le harcèlement et l’intimidation raciste, homophobe ou sexiste, notamment dans les environnements en ligne, où c’est un fléau. Certains sont prompts à crier à la censure aussitôt que de telles mesures sont mises de l’avant. On brandit en exemple les sanctions imposées ou réclamées à l’encontre de ceux qui font un usage parfaitement légitime de certains mots.

Dans une société qui reconnaît la liberté d’expression, il est essentiel de distinguer l’usage malveillant et les usages légitimes des mots et des images. Les lois limitant la liberté d’expression ne peuvent s’appliquer qu’en examinant le contexte d’énonciation des mots et de diffusion des images. Faire fi de cela conduit à censurer dès lors qu’une personne se met à affirmer que certains mots lui sont choquants. C’est incompatible avec la liberté d’expression.

Il est légitime de rappeler, comme on le fait chaque fois qu’éclate une controverse, que des mots sont associés à des souffrances et sont trop souvent utilisés dans un contexte malveillant. Mais pendant que l’on s’épuise à multiplier les condamnations pour des mots et des images pris hors contexte, les propos haineux — les vrais — continuent de sévir. Confondre les propos méprisants et ceux diffusés sans malveillance contribue à délégitimer la mise en place de mesures efficaces contre les propos vraiment préjudiciables. Ce sont les victimes de harcèlement raciste, sexiste ou homophobe qui paient le prix de ce refus de considérer le contexte des mots et des images.

Source: Les mots et leur contexte

About Andrew
Andrew blogs and tweets public policy issues, particularly the relationship between the political and bureaucratic levels, citizenship and multiculturalism. His latest book, Policy Arrogance or Innocent Bias, recounts his experience as a senior public servant in this area.

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