Comment décoloniser sa bibliothèque sans faire scandale

Good and pragmatic approaches, based on addition, not subtraction:

Décoloniser les bibliothèques ? Ce terme en hérisse plus d’un. Surtout depuis que les manchettes, la semaine dernière, ont montré des bibliothèques scolaires catholiques ontariennes confondre allègrement décolonisation, censure, élagage et réconciliation. Et si on revenait, avec des bibliothécaires et des spécialistes, au sens des idées, maintenant que la poussière de l’autodafé commence à retomber ? Retour, donc, aux fondamentaux : faut-il décoloniser les bibliothèques ? Et comment, sans faire scandale ?

« Décoloniser, ce n’est même pas le bon terme pour ce qu’on fait », précise d’abord Manon Tremblay, directrice principale aux directions autochtones. « À Concordia, on identifie les obstacles qui existent », ceux qui empêchent certaines personnes d’accéder aux lieux de savoirs que sont les bibliothèques et l’université. « Ça ne sert pas seulement les Autochtones. C’est pour tous les gens auxquels on n’a pas pensé quand on a mis les structures et les organisations en place. »

« La décolonisation passe par l’intégration de la perspective autochtone », continue Cyndy Wylde, professeure en service social à l’Université d’Ottawa. L’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) est un excellent exemple de cette intégration, dit celle qui y enseigne aussi : « Aménagement physique, développement de collection, organisation des recherches par thèmes, intellectuels ou culturels, afin que ça nous redonne aussi quelque chose. »

Mme Wylde poursuit : « La bibliothécaire de l’UQAT connaît les termes, les différentes nations, les grandes époques, etc. », ce qui lui permet de faire de la sécurisation culturelle. « Ça passe aussi par la connaissance des étudiants autochtones et des différentes cultures, au moins celle où l’université se situe. Sur quel territoire traditionnel cette bibliothèque est érigée. »

Du savoir en plus

La décolonisation en bibliothèque, résume Manon Tremblay, n’est pas une soustraction de savoirs, qu’ils soient datés, racistes ou litigieux. C’est plutôt une addition. On portera attention au vocabulaire, surtout celui qui sert de références. On augmentera, par exemple, les livres, les auteurs, les contenus, les voix — autochtones ou de la diversité. On ajoutera du contexte pour les contenus datés. On augmentera aussi l’accessibilité et la compréhension de ces voix-là pour et par tout le monde. En s’assurant qu’il y a assez de copies des populaires recueils de poésie de Joséphine Bacon, par exemple. Ou en offrant des conférences sur la spiritualité autochtone afin de mieux la comprendre.

Même ajouter des livres d’auteurs autochtones n’est pas chose si facile. Daniel Sioui, cofondateur des éditions et de la librairie Hannenorak, en témoigne. Depuis 2010, la maison d’édition sort une dizaine de nouveautés par année. « On n’a pas tant de communautés représentées par nos auteurs. On a des Innus. Des Wendats. Des Mohawks, pas tant. Anichinabés, ça s’en vient. Cet hiver, on sort un collectif, avec des auteurs de toutes les nations du Québec. C’est la première fois que ça arrive. »

La maison a dû faire un concours pour trouver un représentant de chaque nation. « Sinon, y en a pas, d’auteurs autochtones. Notre littérature est toute neuve, ça fait peut-être 25 ans qu’on a commencé à avoir des auteurs. C’est juste depuis les années 1960 que les Autochtones ont le droit d’aller à l’université. Plus il va y avoir d’éducation, plus il va y avoir d’auteurs. C’est sûr que les écoles dans les communautés, c’est tellement de la marde comparé aux écoles québécoises, c’est difficile de se rendre au cégep, pis après à l’université. La clé, c’est l’éducation. »

Faciliter la formation

Une autre clé donc, c’est l’éducation. Augmenter l’accessibilité de la bibliothèque pour les Autochtones : qu’ils viennent, usagers, emprunter des livres ; ou professionnels, y travailler. « Le problème, précise Guylaine Beaudry, directrice et bibliothécaire en chef à Concordia, c’est qu’on ne reçoit pas de candidatures. On s’est dit qu’il fallait alors agir sur la formation, pour faciliter l’entrée dans la profession de futurs collègues autochtones. »

Un programme incitatif a donc été mis en place il y a quelques années. McGill et l’Université de Montréal offrent la scolarité à ceux qui veulent venir, en anglais ou en français, à leurs écoles de bibliothéconomie. Concordia offre un poste d’étudiant-bibliothécaire, 15 heures par semaine. « Comme pour tous nos étudiants-bibliothécaires, ça les aide à entrer dans la profession, à créer leur réseau », continue-t-elle.

À ce jour, l’Université de Montréal n’a pas réussi encore à attirer un étudiant, alors qu’il y en a trois, actuellement, à McGill — un de première année, deux de deuxième. « On n’a pas beaucoup de crédibilité à dire à des gens qui ne nous connaissent pas : “Venez chez nous, on va vous aider” »,explique la directrice de l’école de bibliothéconomie de l’Université de Montréal, Lyne Da Sylva. « Il faut qu’on trouve le moyen d’aller leur expliquer pourquoi il est important que les Autochtones soient formés pour gérer leurs propres archives. Il y a énormément à gagner pour des populations qui veulent faire entendre leur voix. » Et probablement toute une conception des archives à remettre en question, et à faire bouger.

Commencer par écouter

L’ex-bibliothécaire et archiviste du Canada adjoint, Normand Charbonneau, rappelle que les manières de décoloniser les archives et bibliothèques sont déjà tracées. Le chemin est décrit, presque comme une recette, dans les appels à l’action du rapport de la Commission de vérité et réconciliation. Il souligne le numéro 57 : « Offrir une formation axée sur les compétences pour ce qui est de l’aptitude interculturelle, du règlement de différends, des droits de la personne et de la lutte contre le racisme ».

« Le développement de ces compétences culturelles est la clé », croit M. Charbonneau. « Trop souvent les organisations se mettent en marche avec des modalités avant d’avoir franchi cette étape essentielle. » Manon Tremblay le nomme autrement. « Ça demande un engagement soutenu et mutuellement respectueux avec les communautés autochtones. Pas une consultation, faite une fois : un engagement. Une relation, de longue durée. » Plus tard, elle corrigera : «DES relations, en fait, puisqu’il n’y aura pas un porte-parole qui décidera pour tous, ni une nation qui représentera toutes les autres. On voit qu’une des clés, c’est de faire affaire avec des communautés locales, en proximité d’abord. »

Manon Tremblay est crie des plaines de la communauté de Muskeg Lake. Cyndy Wylde est anicinape et atikamekw de la communauté de Pikogan. Daniel Sioui est wendat.

Source: https://www.ledevoir.com/culture/631782/autodafe-comment-decoloniser-sa-bibliotheque-sans-faire-scandale?utm_source=infolettre-2021-09-13&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

About Andrew
Andrew blogs and tweets public policy issues, particularly the relationship between the political and bureaucratic levels, citizenship and multiculturalism. His latest book, Policy Arrogance or Innocent Bias, recounts his experience as a senior public servant in this area.

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